Tumblr, la sédimentation d’un imaginaire commun. 4 / subjectivité

Par Alain François - 18 novembre 2013 - 10:54 [English] [PDF] 

Les chapitres précédents de cette promenade en Tumblr :

1 / Introduction
2 / construction de la machine
3 / lectures

Mais là, maintenant, reprenons du début. Puisque j’ai décidé ici de simplement raconter mon parcours dans Tumblr, dedans Tumblr, car il y a un dedans de Tumblr qui n’est pas accessible par la navigation Web. Puisque j’utilise Tumblr pour observer Tumblr. Et puisque je ne connais pas d’autre moyen que rentrer quelque part pour savoir « comment c’est dedans ». Et il sera toujours temps de se poser la question du sens de cette expérience. Mais pour l’instant, continuer à raconter…

Donc, reprenons : ne comprenant pas encore le jeu social du réseau Tumblr, j’ai « naïvement » ouvert un premier blog nommé webobjet.tumblr.com, pour y poster des images extérieures à Tumblr selon des critères très spécifiques. Je voulais présenter des images qui devenaient « étranges » lorsqu’elles étaient isolées de leur contexte de publication d’origine. Et ce projet tout simple, d’illustration de ce qui s’écrit ailleurs sur CV, en quelque sorte, est partie d’une image, une seule, une publicité ou une illustration des années 50 américaine que je ne comprenais pas.

Cette image explique d’ailleurs l’une de mes catégories apparemment « farfelues » de collecte : « splash » (car il y a des collectes plus farfelues que d’autres, et même certaines qui n’étaient là que pour me distraire du fastidieux de la tâche). Donc, j’ouvre ce tumblr sans savoir vraiment ou je mets les pieds, et en ayant un projet peu social de blog thématique.

La beauté de l’étrange

Je voulais interroger la notion même d’étrangeté, qui fait que certaines images, pas toutes, pas pour tous, nous fascinent par l’énigme qu’elles représentent. J’avais donc trouvé dans mes collections d’images, une illustration d’un scientifique arrosant avec un jet d’eau une femme en tenue de ville, apparemment contente de la situation, et je ne comprenais pas ce que je voyais. Pas complètement… En effet, les lectures implicites, libidinales, qu’on retrouve souvent dans les publicités piégées de ces années-là fonctionnaient ici très moyennement. Pourquoi un scientifique ? Pourquoi un tuyau d’arrosage de jardin ? Une robe imperméable ?

Et donc, cette image restait une énigme muette sans son contexte d’origine. Contexte que dans toute autre situation, j’aurais recherché. Comme le feraient aussitôt quelques-uns d’ici. Mais je n’ai pas cherché, justement parce que ce qui me fascinait là, c’était d’être comme une poule devant un couteau, et je trouvais intéressant de préserver et cultiver ce moment de flottement de la perception, ce qu’en général tout être humain déteste. Et c’est le mécanisme même du rejet de l’Art contemporain, par exemple. Mais c’est aussi ce tremblement de la perception qui provoque la fascination. Après tout, les grandes œuvres hermétiques sont celles-là mêmes qui provoquent exégèse.

J’ai donc collecté d’autres images « flottantes », parce que décontextualisées. C’est ainsi que je suis entré en Tumblr, et c’est grâce à cette collection d’images plus ou moins bizarres que j’ai collectées mes premiers abonnés.

Mon premier tag était d’ailleurs «#bizarre» (avec l’ambiguïté entre l’anglais et le français), vite abandonné, mais c’est ce tag qui a influencé l’approche des premiers abonnés. Il a été assez rapidement évident que la «bizarrerie» d’une image, sa résistance à l‘interprétation, était toute subjective, et que mon goût pour les images déviantes ou involontairement déviantes entrait en ligne de compte…

Deux exemples :

L’image qui suit est pour moi « belle » et « bizarre », alors même que je devine son contexte de publication : un portrait d’industriel illustrant un article de magazine très sérieux. Mais son ancienneté et sa plasticité (c’est-à-dire que le photographe avait déjà vu ce qu’il y avait à voir) m’autorisent à prendre des distances avec sa finalité première pour ne plus voir que son étrangeté. La décontextualisation est ici temporelle.

C’est encore plus évident avec les illustrations de livre de tour de magie, qui extraites du contexte, deviennent aussi surréalistes que des collages de Max Ernst. Alors que si l’on remettait à côté la description du protocole du tour de magie, elles perdaient instantanément toute magie, paradoxalement…

Dans ce premier Tumblr, j’ai dévié de ma route première lorsque j’ai accepté l’usage des tags. L’existence même de ces tags avec leur syntaxe si simple implique l’existence d’une potentielle taxinomie.  Et c’est en élargissant ma collection d’images « bizarres » en piochant dans ce qui m’était proposé par les blogs auxquels je m’étais abonné « par politesse », que j’aie fini par remarquer la fréquence des images de personnes masquées, d’une part, et ensuite des évocations de lapin ou d’oiseaux.

L’étrangeté glissait d’une image singulière à une série d’images, un genre, un thème… J’ai donc créé les tags appropriés pour classer ce que je voyais puisque c’est ce à quoi incite la machinerie Tumblr, et la création des tags a dorénavant influencé mon choix, et cette machine se refermait sur elle-même. J’étais maintenant piégé par le dispositif, puisque j’allais collecter des lapins et des masques que je n‘aurais pas collectés en suivant ma ligne éditoriale première… J’étais incité par le dispositif même à tester ma capacité d’inférence…

Déjà, je n’étais plus un publiant apportant à Tumblr sa subjectivité, mais un observateur d’un flux d’image encore modeste. Un ami m’a fait compliment de mon premier blog,  en tempérant juste d’un « un peu trop lapino-centré, peut-être… ». Et je me suis dit alors que je venais plus ou moins consciemment de changer de comportement, puisque je n’ai pas d’intérêt pour les lapins, les « vrais animaux » ou ceux de play-boy,  mais que j’avais accepté ce qui se présentait à moi, lapins et masque ou déguisement de lapin… Et pas de renard… De la même manière, on pourrait imaginer que je voue une passion pour les oiseaux, alors que je les déteste cordialement…

Et si moi, je ne trouvais aucun intérêt aux lapins, d’« autres », eux, indistinct, consacraient une part de leur vie à s’échanger des images les représentant… Pourquoi ?

Je n’en sais toujours rien, mais il était impossible de ne pas remarquer que parmi l’ensemble de la faune animale de cette planète, passée et présente, certaines espèces jouissaient d’une gloire particulière. Les chats bien sur, c’est notoire, je ne reviendrais pas dessus ici, mais aussi les lapins,  petite bestiole ou évocation en oreille postiche… plus rarement les éléphants, le singe assez couramment, et surtout tout ce qui porte des ailes…

L’énigme s’était donc bien déplacée de l’image seule, singularité décontextualisée, à la fréquence d’un sujet. Encore une fois, pourquoi les lapins ? J’ai une théorie pour expliquer le choix de certains animaux et pas d’autre, au delà leur domestication,  mais pas là…

Et à partir de ce moment-là, j’ai entamé un jeu mental d’acceptation refus de ce qui se présentait à moi grâce à la machine. C’est ainsi que j’ai accepté de collecter des choses amusantes, voire sexy, plus facilement que d’autres trop morbides ou qui me semblaient insignifiantes.

Et ce mot, insignifiant, doit être entendu dans l’entière acception du terme, puisque l’enjeu est bien sûr la signification d’une fréquence d’un thème ou son absence de signification. Plus précisément, se pose constamment la question de la pertinence d’un thème avant même son hypothétique signification. Ainsi, est-ce qu’un GIF animé de lapin (la bestiole) rentre dans la même catégorie qu’une fille avec des oreilles de lapin ? On peut considérer les choses de deux manières : Non. Il n’y a pas de lien. Sauf que la prolifération en opposition de la rareté des autres évocations animalières pose la question malgré tout. En effet, s’il n’y avait aucun lien, alors pourquoi toujours le lapin ? Il y aurait donc une « charge commune » qui traverserait à la fois les oreilles de la serveuse Playboy et l’animal, et qui provoquerait une passion mondiale pour les évocations les plus variées du léporidé sus-dit… Je laisse les choses en l’état. Avançons. Surtout qu’il ne faut pas perdre de vu que ces taxinomies sont le résultat du jeu avec la machine Tumblr, qui n’a pas vocation à être un outil scientifique… C’est donc une classification ludique avant tout.

Sauf que parfois, dans cette insignifiance ludique, des récurrences têtues… Et mon exemple type est bien maintenant cette prolifération des tasses de café et de thé, que j’ai refusé de voir pendant des mois… Mais la fréquence de ces images que je trouvais « platement publicitaire » a fini par m’imposer au moins la question de leur existence même. Et c’est leur fréquence qui m’a montré par contraste le recul surprenant des représentations de l’alcool…

Mais je ne dis pas qu’il n’y a pas de temps en temps une tasse de chocolat chaud…

Donc, arrivé ici, j’expérimentais doucement le potentiel de tumblr pour trier un grand nombre d’images facilement. Et en triant ces images, je découvrais des « obsessions visuelles » collectives très inattendues pour moi. C’est l’ensemble du partage d’image qui devenait alors « étrange », et plus seulement une image décontextualisée, ou même une catégorie particulière…

Et ces obsessions visuelles transcendaient bien l’acte de poster une image en soi et même le mécanisme global du concours permanent du partage du meilleur gag visuel. Mon trouble s’accentuait.

En fait, j’ai compris, je ne sais plus trop quand, que ma collecte n’avait aucune importance. Que celle-ci, et la constitution des collections étaient un contresens dans le jeu « éclectique » de tumblr, mais que cet effort visuel n’avait de sens que comme exercice de ma perception. En gros, je pouvais “jeter” mes blogs thématiques, ou les garder pour l’amusement des visiteurs, mais que la chose qui s’était produite l’était dans l’acte de tri/perception du flux d’image.  Et je me suis rendu compte alors que je n’aurais pas de trace de la chose puisque ce qui comptait, c’était le changement d’acuité sociologique de mon regard sur l’imagerie contemporaine. Comment allais-je rendre compte de ça, si je ne pouvais pas le montrer ?

En laissant murir tout ça, je me suis dit que me trompaient en cherchant des repères. L’ancêtre de la chose n’était pas tant les échanges d’images dans la cour de récré, échange d’objet singulier, puisque la collection est la recherche d’une nouvelle singularité chaque fois renouvelée pré-comprise dans une méta-catégorie, mais plutôt le phénomène des murs de chambre de l’adolescent moderne. En effet, l’adolescent qui couvre sa chambre de poster cherche à s’approprier son territoire, à le marquer d’un paysage fantasmatique singulier, qui doit être le reflet de sa personnalité ou plutôt la manière dont il fantasme celle-ci. C’est bien un espace de projection. Et pourtant, à travers cette pratique singulière, il répond à un pur mécanisme mimétique et s’inscrit dans une parfaite normalité de son age. Et si le choix des posters est toujours à peu près différent, on peut pourtant classer un adolescent dans une tribu en jetant un regard sur son mur de chambre… Oui, le mécanisme de tumblr ressemble beaucoup plus au mur de chambre d’un adolescent qu’aux collections d’images Panini. La collecte thématique n’avait décidément pas de pertinence ici.

Et donc, sur le mur d’archive (sans S sur Tumblr comme chez Derrida) d’un Tumblr, à travers un pur désir de singularité, s’expriment des fantasmes communs, et l’on retrouve des types de poster.

J’étais donc en présence de simple « mur de chambre », qui reflétait des désirs de distinction et de singularité. Et pas concerné par ces désirs de distinctions, je les trouvais « tous pareil ». Pour moi, ces collecteurs éclectiques choisissent toujours les mêmes images, toujours, ou encore une fois, toujours le même type d’images… Et les « paysages » complexes, composites, que deviennent ces murs d’images se ressemblent de manière troublante (par tribu donc : Gothique, Fashion, Glamour, Rock, TV/jeu vidéo, Geek/manga,  etc.) .

Un non-adolescent qui s’y promène a vite l’impression de voir à peu près toujours la même chose alors même que ces murs sont composés d’images singulières. En effet,  grâce à la profusion, à cette quantité inhumaine d’images disponibles au partage, l’importance des plus partagées, les best-sellers, apparaît visuellement anecdotique.

J’en reviens donc à la perception de ce que j’ai vu, ce que je nomme le bruit de fond de ce partage géant. Ce paysage, cette dominante que personne ne regarde, et qui pourtant dessine quelque chose, puisque comme pour les murs des adolescents, c’est l’écran de projection d’une vie fantasmé, faite de ce qu’on peut s’attendre à y trouver, comme des gars très musclés, des filles parfaites, de la violence esthétisée, du luxe, et tout ce qui peut composer un modèle de vie romanesque pour une génération.

À ce stade de ma réflexion, ou plutôt de mon effort de perception, j’ai tenté de lire le paysage, de l’inventer à la manière de ceux qui ont construit la notion même de paysage dans l’histoire occidentale. Et encore une fois, je ne sais pas s’il est très clair que j’avais toujours cette impression de reparcourir une longue histoire de l’appréhension des images grâce au côté pré-scientifique du dispositif de Tumblr. Et je découvrais ce paysage neuf et exotique de bien des manières. Car plus rien ne ressemblait à mon adolescence. Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai, parce que l’imagerie rock/punk est encore là.

Mais ce que je suis en train de raconter pose les questions de la perception, et en particulier, qui voit, moi, et ce que je vois, ce que je ne vois pas, et pourquoi. Puisque je ne suis pas un novice, que l’image est même mon métier, que je sais les produire à l’aide d’un nombre non négligeable de « techniques », que je sais les « construire » surtout, car toute image est construite, même la photo de touriste au geste réflexe est construite non par l’individu, mais par le modèle de comportement et l’esthétique de l’image qui préexiste au geste. Donc, sans être un « naïf », au sens artistique, je me retrouvais pourtant devant un grave obstacle épistémologique : moi. Je le dis tout de suite, je ne peux pas me sortir de ce « problème », ne pouvant m’extraire de moi-même pas plus que je ne peux extraire Tumblr de sa propre machinerie.

Je ne peux que remarquer que depuis cette expérience je vois partout ces récurrences qui suintent de Tumblr et des autres réseaux. Mais quelle valeur a donc ce regard neuf, déniaisé que je porte sur l’immense corpus des images contemporaines ?

Pire aveugle…

En effet, tous aveugles, nous ne voyons que ce que nous connaissons. Et Je pense que tout le monde a fait cette expérience de perception : découvrir l’existence d’un auteur, d’une chose, d’un mot, et brusquement le « voir partout ». C’est très flagrant lorsqu’on apprend un mot nouveau, on a ensuite l’impression qu’il est employé partout à partir du moment ou on l’a découvert. Alors qu’il a toujours été là, mais qu’il était inaudible, invisible, absent de notre monde, car notre cerveau ne pouvait même pas soupçonner son existence. C’est une expérience toujours  très troublante, car l’on découvre ainsi qu’on est largement aveugle au monde. Et à ce propos, je me suis promis d’aborder un jour les pédagogies de l’art qui connaissent très bien ces phénomènes d’aveuglement et travaillent directement dessus…

Je tenterais alors de vous expliquer comment voit un artiste éduqué.

Bien, ce monde d’image dont j’ai entraperçu une infime parcelle, l’ai-je simplement ramené à moi ? Est-ce que je n’aurais pas rétréci un flux hors d’échelle de manière à le rendre acceptable pour mes faibles capacités de perception ? En fait oui. Et non… En effet, je n’invente pas ce que je vois, et mes surprises garantissent d’une certaine manière l’honnêteté de la démarche, mais en même temps, j’ai eu l’intuition que je passais à côté d’une mine de renseignement, par aveuglement, par négligence, par impossibilité physiologique à absorber autant d’information visuelle. Alors oui, et non. Donc, mes conclusions, ma synthèse puisque s’en est une, est entaché par les limites de mon expérience. Mais l’incomplétude des résultats ne les rend pas pour autant négligeables. En fait, pas plus négligeable que n’importe quelle analyse de n’importe quelle œuvre. Sauf qu’ici, point d’œuvre… Alors, une autre question apparait : si ce n’est pas une œuvre, est-ce une œuvre collective ? C’est évidement la même question, toujours, c’est-à-dire y a-t-il quelque chose à lire ou pas ? Est-ce que je suis devant une bouillie insensée ou y a-t-il des formes, des structures, des « caractères » ? Et toujours le même écueil : ces caractères sont-ils déjà dans mon cerveau, ethnocentré comme le signalerait Ginzburg ? Suis en train de lire des runes ou y-a-t-il véritablement un sens stable malgré l’immense inconscience collective qui produit ce flux ?

En fait, ce monde visuel dont je vois une infime partie passer sur l’espace social de Tumblr, je n’en suis pas exclu. jy participe. C’est bien pour ça que j’ai tant de mal à le voir, à le lire, et à en voir autre chose que de la bouillie. Ce que je note ici explique l’intégralité des opinions réactionnaires, qui ont une image précise du passé (il n’en reste presque rien, et ce qu’il en reste est prédigéré), mais sont incapables de percevoir autre chose que de la bouillie de leur propre époque. Et quand vous dites à un esprit réactionnaire qu’il est en train de vivre, aujourd’hui,  quelque chose qui est très au-delà de la Grèce antique, de la renaissance et du XIXe siècle additionné, il vous prend pour un fou, définitivement aveugle au fait simple, mais quantitatif du phénomène humain contemporain. Il faudra attendre la prochaine génération de réactionnaire, qui se souviendra avec nostalgie de l’époque que nous vivons maintenant…

Bien, donc je participe de ce monde, de ce flux, et cette inconscience collective qui constitue ce flux, c’est autant « eux » que moi. Qu’est-ce que ça veut dire ? ça veut dire que mon exercice est un exercice dialectique, et que la solution, la synthèse, est nécessairement dialectique. Aucune certitude, mais des indices, et une « négociation » entre ce que je vois et ce que j’apporte, c’est-à-dire une négociation entre ce que, en absolu, il faudrait voir (hypothétiquement), et ce que, imparfaitement, je vois effectivement, car je ne peux m’extraire, moi et mes limitations, de l’expérience.

Ce qui m’amuse toujours, c’est la manière dont la plus insignifiante des expériences, dans notre vie, peut amener à se poser des questions essentielles. Le problème, mon problème dans cet article, c’est que je ne veux pas me poser de question essentielle, non que je ne veuille pas, mais que je les garde pour plus tard. Donc, je tergiverse… Car mon expérience pose, par exemple, la question de l’art, de la notion d’auteur, et de la manière dont une forme apparait et se diffuse. Dans mon petit parcours épistémologique, j’en suis ici au début du XXe siècle quelque part vers Vienne… Mais je ne veux pas poser les choses ainsi, en restant à l’observation de l’expérience présente.

Donc, je pense voir maintenant ce que j’ignorais, ou que j’ignorais que j’ignorais (ce qui est très diffèrent, vous me l’accorderez)  : c’est-à-dire les images qui intéressent les gens plus jeunes que moi, chose qui normalement devrait m’être inconnu, puisque comme chacun, je reste bloqué sur un paysage fantasmatique largement construit dans mon adolescence, époque qui s’éloigne chaque jour un peu plus plus.

Alors, coincé entre le soupçon de surinterprétation, d’appropriation sélective, de synthèse arbitraire, cette « propension à oblitérer les traits individuels d’un objet » qui serait directement « proportionnels à la distance émotive de l’observateur », selon Carlo Ginzburg (Mythes emblèmes traces page 265), ce qui est parfaitement vrai, qu’est-ce que vaut donc ce paysage transiconique que je n’arrive plus à m’enlever de la rétine ?

En fait, tout ça est bien joli, mais par soucis de rigueur, il ne faudrait pas imaginer que le monde ne préexiste pas à l’observation, pas plus qu’on ne peut extraire son propre regard de ce monde-ci. Ce qui ne veut pas dire obligatoirement que le monde à un sens… Je vous avais bien dit qu’on flirtait très rapidement avec des questions essentielles ! Sauf que la préexistence ici est une production humaine, et une production culturelle. Et mon observation, elle, est une acceptation de ce qui se présente, une tentative, dans la mesure de mes capacités à accepter et à percevoir.

Une conclusion provisoire pourrait être celle-ci : il n’y a pas que des singularités qui « font le buzz », mais aussi des qualités transiconiques qui déterminent le choix du partage d’une image plutôt qu’une autre… Rien de plus.

J’ai eu une possible confirmation de la chose dernièrement. Dans le prochain chapitre, je vous parlerais de l’autre pan de mon expérience tumbleurienne : Mon expérimentation en tant qu’émetteur, et non plus collecteur. En fait, mon expérience d’auteur.

Et c’est dans le cadre de cette expérience que j’ai vu dernièrement une de mes images être partagée. Ce qui, lorsqu’on ne rentre pas dans les critères de l’imagerie adolescente, est très difficile à obtenir. Donc, parmi les plus de 800 images que j’ai postées aujourd’hui sur ce blog d’auteur, une commence à être partagée. Et je n’aurais jamais imaginé que ce soit elle qui « commence »… Mais je n’ai pu m’empêcher de sourire devant le signe qui m’était offert… En effet, cette image-là est une petite photographie insignifiante d’une tasse de café et de gants rouges sur une table de bar.
Ces images de café et de thé que j’ai eu tant de mal à accepter. Ou plutôt dont j’ai tant eu de mal à accepter l’insistante récurrence…


J’ai donc mis plusieurs mois a accepter une chose toute simple : mes jeunes contemporains ont une passion pour le café et le thé (dans mon image, ne négligeons pas les gants…), deux boissons non alcoolisées, qui je suppose, ont une charge spécifique : chaleur, convivialité, tradition, élégance… Quelque chose comme ça, peut-être ?

Mais encore une fois, je résiste à l’interprétation pour l’instant… Et il y a encore beaucoup de choses à écrire à partir de cette petite expérience tumbleurienne !

La sédimentation

Avant de me consacrer au prochain chapitre, je vais quand même en profiter pour tenter de justifier le choix de « sédimentation ». Oui, pourquoi sédimentation ? Simplement parce que c’est une bonne métaphore du mécanisme de tumblr. Mécanisme spécifique, qui ne correspond pas aux autres réseaux sociaux. En effet, Facebook est un flux. Malgré quelques mécanismes marginaux de fixation de l’information, Facebook est un pur flux qui ne s’arrête jamais, et il est parfois difficile de retrouver une info vue quelques minutes avant.

Tumblr est un flux de partage, oui, et qui peut être massif, donc, si l’on s’abonne à trop de blogs comme je l’ai fait. Mais le jeu dialectique entre zone sociale et blog traditionnel change la donne. En effet, le blogueur collecteur joue le jeu de la pesanteur pour les alluvions, collectant/prélevant des posts qu’il extrait du flux, de la nature éphémère du flux, pour le fixer, le publier donc de manière permanente, une permanence à l’échelle de la vie de tumblr, sur « son » blog, qui devient alors comme un jeu de sédimentation des parcelles atomiques partagées sur ce flux mondial.

J’ai donc simplement eu cette vision de chaque blog collecteur comme un agent de sédimentation d’élément extrait d’un flux complexe choisi selon une logique pseudo-subjective. Pseudo subjective, puisque moi, élément extérieur non empathique, y découvrais des uniformités.

Et je me rends bien compte que ma vision de tumblr a beaucoup changé. Je ne peux plus extraire un tumblr du mécanisme global de partage, de la part sociale de ce réseau donc, pour en faire un “simple blog” parmi les autres blogs du Web. Non, un blog tumblr n’est pas un simple blog. Car quand on le consulte du Web, par son navigateur, on en capte qu’une part, que la part figée, morte, éditée, d’un objet vivant dans un écosystème à part.

Cette réalité duale s’affirme très clairement lorsqu’on veut évaluer les statistiques de consultation d’un tumblr puisqu’il faut alors croiser deux sources d’informations, celle de la fréquentation web classique et les statistiques sociales de Tumblr.

Bon, comme toute image, la sédimentation a ses limites, c’est qu’un sédiment est figé, alors même que le partage d’un post dans Tumblr « fige » sur un blog une publication en même temps qu’il alimente le flux. C’est une double nature, comme la double nature de la particule en physique… Non, je préfère encore l’imparfaite image de la sédimentation que les sempiternelles références à la physique quantique !

La suite au prochain chapitre…

1 / Introduction
2 / construction de la machine
3 / lectures

8 Reponses à “ Tumblr, la sédimentation d’un imaginaire commun. 4 / subjectivité ”

  1. [...] Chapitre suivant : Tumblr, la sédimentation d’un imaginaire commun. 4 / subjectivité [...]

  2. Donc, je tergiverse…

    « mais il me semble que je ne pourrai jamais saisir précisément cette image, qu’elle est pour moi un au-delà de l’écriture, un ” pourquoi j’écris ” auquel je ne peux répondre qu’en écrivant, différant sans cesse l’instant même où, cessant d’écrire, cette image deviendrait visible, comme un puzzle inexorablement achevé »

    Georges Perec / Notes sur ce que je cherche

    Bon courage Alain pour la description du protocole.

    Perec évoque dans Penser/classer ses quatre champs d’interrogation :
    le sociologique, l’autobiographique, le ludique et le romanesque.

    CQFD

    Le moteur à quatre temps de la machine-piège ?

  3. [...] on culturevisuelle.org Google+ Anis PanjwaniLike this:Like Loading… © Anis – AP's Photography, Cary NC – [...]

  4. @Alain : Tu as tout à fait raison de poser la question de la pertinence, et je pensais que tu pourrais peut-être trouver quelques clés d’analyse dans la “relevance theory” de Sperber et Wilson (mais peut-être pas !)… Mais j’ai survolé ça tellement vite… Il y a des degrés de pertinence qui dépendent de certaines conditions (toujours évidemment dans un contexte particulier) En reprenant les termes exacts, il y aurait deux conditions principales :
    - “The greater the cognitive effects achieved by processing an input, the greater its relevance”.
    - “The smaller the processing effort required to achieve these effects, the greater the relevance”.
    Par ailleurs, ce qu’ils appellent des “weak implicatures” pourraient s’appliquer assez bien à ces myriades d’images de tasses de café et de thé.

    Une hypothèse, dont je ne sais pas du tout si elle tient la route : ces images de tasses à café et thé semblent fonctionner de façon métonymique, au sens où elles sont le véhicule d’une expérience intime qui renvoie immédiatement à l’individu ou au groupe qui prend l’image et qui la montre aux autres. Elles apparaissent en quelque sorte comme des “extensions” de cette expérience. Si on peut les voir de cette manière, l’image de la tasse à café apparaît comme “source” et l’individu ou le groupe comme “cible”, à condition que celui-ci ne soit pas figuré. En revanche elles ne fonctionnent pas de façon métonymique à partir du moment où les personnes apparaissent à l’image.
    En tous cas dans ta photo, les gants semblent bien fonctionner de façon métonymique. On aurait donc tout un ensemble de traces qui pourraient faire intervenir un processus de ce genre. On sait que la métonymie n’est pas une simple figure de style mais un fonctionnement cognitif très courant, et qu’il s’applique aussi bien à des images que sur le plan linguistique. Et donc oui, pourquoi pas des tasses de café et de thé ? D’autant que d’un point de vue pratique, quoi de plus simple, de plus accessible et de plus facile à photographier…

    • Bonjour Pierre et merci de votre commentaire. Mais vous m’avez donné bien du souci, car je ne savais pas trop comment vous répondre. Car votre commentaire tombe très loin de mes préoccupations. Mais en même temps, par le prisme idéologique qui se dessine derrière votre vocabulaire, il y a un lieu lointain (encore lointain) ou il est parfaitement pertinent.

      En fait… Je l’utiliserais peut-être… Je crois que vous venez de m’offrir la « tasse de café » (avec un arrière goût d’amertume comme il se doit) d’un article futur !

      Merci.

      Ha, juste une chose sur la métonymie : J’ai l’étrange habitude de dire « je ne sais pas » ou « je ne comprends pas » dans mes articles alors même que tout le monde semble savoir « ce que ça veut dire » et même « comment ça marche », mais c’est une manière un peu idiote pour moi de fermer une porte, provisoirement ou définitivement…

  5. Theodor Svedberg le 25 novembre 2013 à 8:08

    http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00412531

    Evelyne Broudoux

    L’exercice autoritatif du blogueur et le genre éditorial :

    un exemple avec le microblogging de Tumblr

  6. Alain, votre métaphore sédimentaire me semble à l’usage de plus en plus pertinente et féconde.
    Sédiments, alluvions, érosions…
    Tout cela décreuse à l’usage de fertiles analogies
    et “muscle” l’acuité du regard.

    L’énigme tenace de certaines images dessine une zone sensible.

    Excitation de la fouille.

    « Celui qui cherche à se rapprocher de son propre passé enseveli doit se comporter comme un homme qui fait des fouilles. Avant toute chose, qu’il ne s’effraie pas de revenir toujours sur la même et unique teneur chosale – qu’il l’épande comme on épand la terre, qu’il la retourne comme on retourne la terre. Car les teneurs chosales sont de simples strates qui ne livrent l’enjeu même de la fouille qu’au prix de la recherche la plus minutieuse. Images qui se lèvent, détachées de tous liens anciens, tels des bijoux dans les chambres dépouillées de notre intelligence tardive, tels des torses dans la galerie du collectionneur. Il est utile, certes, pendant les fouilles, de procéder selon les plans ; mais la bêche prudente et tâtonnante, elle aussi, est indispensable dans le sol sombre. Et il se leurre complètement, celui qui se contente de l’inventaire de ses découvertes sans être capable d’indiquer dans le sol actuel le lieu et la place où est conservé l’ancien. Car les véritables souvenirs ne doivent pas tant rendre compte du passé que décrire précisément le lieu où le chercheur en prit possession. »

    Walter Benjamin, Denkbilder

    Cité par Georges Didi-Huberman in La ressemblance par contact (archéologie, anachronisme et modernité de l’empreinte),
    Editions de Minuit, coll. Paradoxe, Paris, 2008.