L’argentique n’est-il plus qu’un fake ?

Par Thierry Dehesdin - 1 juillet 2011 - 11:25 [English] [PDF] 

Pochette de travaux Kodak - Date inconnue

La décision de Picto d’abandonner le développement argentique, est un choix économique. Les laboratoires, comme tous les fournisseurs des photographes professionnels, se battent pour survivre dans un environnement devenu difficile. C’est une décision de gestion qui n’est à priori contestable que dans cette logique. Les photographes, s’ils donnent leurs films à développer dans un autre labo, continueront-ils à confier leurs tirages à Picto?

Mais cette décision a également une valeur symbolique qui suppose que l’on s’interroge sur ce qu’il reste aujourd’hui de ce qui fait l’essence de la photographie argentique dans ce que l’on appelle encore la photographie argentique.
Le laboratoire Picto a été fondé en 1950 par Pierre Gassmann. Passionné de photographie, ami de Brassaï et des photographes qui allaient fonder Magnum, il crée un laboratoire noir & blanc destiné à assurer un service personnalisé aux photographes, que l’on pourrait comparer à la haute couture vis à vis du prêt à porter. Il a répondu, bien avant que la définition juridique et fiscale de l’oeuvre originale en photographie n’ait été formulée par la puissance publique (Photographies prises par l’artiste, tirées par lui ou sous son contrôle, signées et numérotées dans la limite de trente exemplaires, tous formats et supports confondus.) au souhait d’auteurs photographes qui ne maîtrisaient qu’imparfaitement le laboratoire. Il leur permettait de confier leurs développements et leurs tirages à un tiers, tout en conservant la maîtrise du résultat.
Pierre Gasmann est venu à la photographie par le développement. Je me souviens d’un dîner organisé par l’ANPPM (L’Association des Photographes de Publicité et de Mode) devenue par la suite l’UPC puis l’UPP, où il nous avait raconté comment enfant il adorait développer les clichés radiologiques pris par sa mère.
Ca m’avait fasciné à l’époque parce que, à mes yeux, le développement était une étape nécessaire mais qui ne suscitait pas d’enthousiasme particulier chez moi. C’était l’instant de tous les dangers.

Le développement est un instant décisif :) dans le process argentique, où il entre en noir & blanc une part de bidouillage et de coup de main. Chacun à ses recettes en matière de chimie, de température de durée de développement en fonction de l’émulsion qui est utilisée. Le noir & blanc est un procédé rustique. On peut développer des films et tirer ses images dans sa salle de bain. Mais la meilleur photo du monde, sera au mieux médiocre si le développement et/ou le tirage sont médiocres, et il faut un oeil très exercé pour être capable de déceler l’image exceptionnelle derrière l’épreuve approximative. Cela pose la question de savoir si un tirage qui est exceptionnel, parce qu’il a été confié à un tiers, n’est pas une oeuvre de collaboration mais c’est une autre affaire. Avec la couleur le coté artisanal a disparu, mais l’exigence des procédés en matière de température et de régénération de la chimie est devenue très élevée, en particulier pour l’inversible (les films diapositifs). Les photographes et leurs clients, tant que la photographie était une profession à forte valeur ajoutée, étaient heureux ou presque de payer fort cher les labos qui leur assuraient la sécurité et la régularité des développements. Il y entrait aussi une part de confiance. Un grand nombre d’erreurs faites au développement peuvent être mises sur le dos de l’émulsion ou d’erreurs faites à la prise de vue.

Le développement a toujours été un moment d’angoisse très particulier pour le photographe. D’abord parce que ce n’est qu’une fois développée que son image cesse d’être une virtualité, il n’y a pas d’écran LCD permettant de visualiser la prise de vue au dos des appareils argentiques, et ensuite parce que l’incident qui ruinera tous ses efforts est toujours possible.

Aujourd’hui, dans ce que l’on appelle encore de la photo argentique, il entre de plus en plus de numérique. Certaines images vont être réalisées sur un support argentique, puis numérisées pour être tirées de nouveau sur un support argentique. D’autres sont réalisées en numérique puis tirées en argentique. Picto vient de lancer le négatif numérique “Nous venons, par exemple, de lancer le “négatif numérique” vous permettant de faire des tirages argentiques conventionnels à partir d’un tirage jet d’encre Piezo Charbon en négatif sur support translucide.”

Loin de moi l’idée de critiquer tous ces progrès technologiques qui donnent toujours plus de contrôle au photographe sur l’épreuve finalisée, mais je me demande si de plus en plus l’expression “photographie argentique” n’est pas devenue un cache sexe. Chaque étape numérique enlève un peu de ce qu’il y avait d’irrémédiable dans les décisions prises à la prise de vue et au développement. Lorsque l’on numérise une diapositive ou un négatif, on peut intervenir sur le contraste, sur la balance des couleurs, sur l’exposition, sur la saturation des noirs et des couleurs etc. En abandonnant le développement argentique pour des raisons économiques, Picto bien involontairement, met en évidence une tendance qui voudrait réduire la spécificité de l’argentique au seul support du tirage.

Pochette de travaux Kodak - Date inconnue

8 Reponses à “ L’argentique n’est-il plus qu’un fake ? ”

  1. bonjour, au moment où je vois la mise en ligne de ce texte, très intéressant, je suis en train de lire un autre texte sur l’effet vintage des applications photos des smartphones, en quelque sorte l’autre bout de cette réflexion sur les techniques, l’économie et l’esthétique “propres” à l’argentique…
    http://thesocietypages.org/cyborgology/2011/05/14/the-faux-vintage-photo-full-essay-parts-i-ii-and-iii/

    bon après-midi

    fp.

  2. Merci pour ce lien tout à riche et instructif. Je vais en utiliser la première partie pour rebondir sur mon texte.
    “then the rise of smartphones and photo apps have democratized the tools to create photos that emphasize art, not just truth. But, again, this explanation would only explain why we might want to manipulate photos in the first place. ”
    Est-ce que l’art suppose nécessairement que l’on enlève à la photographie sa dimension analogique? C’est un débat qui remonte à l’invention de la photographie, qui semblait régler (au moins à mes yeux) depuis un bon moment, et qui est réactualisé par la photographie numérique.
    ” But just as the rise and proliferation of the mp3 is coupled with the resurgence of vinyl, there is a similar reclaiming of the aesthetic of the physical photo. ” Je ne suis pas convaincu par le rapprochement entre le vinyl et la simulation de la photo ancienne. Le vinyl c’est vraiment un autre procédé (pour ce que j’en connais, c’est à dire pas grand chose), la reproduction des défauts de l’argentique par le numérique, c’est plus que jamais du numérique.
    J’adore l’idée que “we have chosen to create and view faux-vintage photos because they seem more authentic and real. ” Ca me semble une excellente approche de l’origine de ces mélanges entre le numérique et l’argentique que j’ai abordés dans mon billet.” We have associated authenticity with the style of a vintage photo because, previously, vintage photos were actually vintage. They stood the test of time, they described a world past, and, as such, they earned a sense of importance.”
    En plus un homme qui utilise un portrait de Jean Baudrillard ne peut être totalement mauvais. :)
    “We all know quite well that these photos are not really aged with time but instead by an app.” C’est sans doute la différence avec mon billet. Je pense que l’on est dans le faux vintage, mais je ne pense pas que les fournisseurs et les clients de ces images qui se veulent argentiques tout en étant fondamentalement numériques en soient conscients. D’ailleurs, je ne pense pas que l’on puisse encore parler d’hyper-argentique dans le sens où Baudrillard parle d’hyper-vintage.

  3. Une des choses les plus importantes soulignées par cet article est que la finalité d’un photographe est de produire un objet photographique exceptionnel en contenu et en support. Je suis frappée par la vitesse avec laquelle la lassitude prend place face aux styles des applications. C’est un peu comme ces fonds devant lesquels le grand public allait poser quand le portrait photographique s’était ouvert au populaire. Un genre n’est pas un style.. Merci en tout cas pour votre travail. Je viendrai en Arles à vos conférences et j’ai bien l’intention de m’essayer au shooting. XXXS

  4. @Sophie Je ne suis pas certain que ce mail soit arrivé sur le bon blog. Je ne vais pas en Arles :)
    Mais je reprends quand même votre commentaire à mon compte: “la finalité d’un photographe est de produire un objet photographique exceptionnel en contenu et en support.”
    J’aurais tendance à penser, un peu mais pas trop. L’utilisation actuelle de l’argentique dans un processus numérique en est un bon exemple.
    Le support argentique est devenu exceptionnel en ce sens que la norme de l’industrie, c’est le numérique, mais peut-on réellement qualifier d’exceptionnel un support aussi ancien?
    Sur un marché tel que celui de l’art, on peut supposer que c’est parce que le support argentique est ancien et connu, qu’il n’a donc plus rien d’exceptionnel, qu’il est apprécié. C’est une réassurance pour un collectionneur qui acquiert l’œuvre d’un jeune auteur.
    De même réaliser ses prises de vue en argentique, puis les numériser comme le fond aujourd’hui un certain nombre d’étudiants dans les école d’Arts, n’est-ce pas aussi une façon de se rassurer sur sa propre créativité en étant exceptionnel, mais pas trop? En utilisant de l’argentique en moyen ou en grand format, on se distingue et on se rassure. Ce ne sont pas des images comparables au tout venant numérique. Mais si ensuite on les scanne, que ce soit pour en réaliser des tirages argentiques ou des tirages numériques, est-ce que l’on ne sacrifie pas à l’esthétique dominante en renonçant à ce qu’il pouvait y avoir d’exceptionnel dans la démarche initiale?

  5. Dans ma collection de tee-shirts se trouve celui-ci, nommé “Sunny f/16″ et créé par la jeune designer Charlotte Poupon. Eh bien je remarque quelque chose : personne ne le comprend, la plupart des gens me demandent “il fera quel temps demain ?”, y compris des gens qui ont un gros passé dans la photo non-assistée informatiquement. Il y a toute une culture de la photo qui disparaît.

  6. @ Jean-no
    Pour pratiquer la règle du F/16, il faut parvenir à un stade suprême de détachement vis à vis de la technique qui n’a jamais été à ma portée. :)

  7. Laurent Neyssensas le 2 juillet 2011 à 16:58

    @jean No incroyable j’ai le même ! en Orange ? et même réflexion.Moi les réflexions tourne plutôt autour des interfaces météo une fois qq m’a parle des réglages flash !

  8. Je refuse actuellement qu’un laboratoire développe mes photos. J’ai toujours fait les deux : photographe et photographe de laboratoire qui sont deux métiers qui s’apprenaient.
    Juste pour l’angoisse, mentionnée dans l’article. J’ai une immense nostalgie de l’argentique. Le numérique me paraît artificiel et à la portée de tous. Sauf évidemment l’œil (du photographe).