La taille de l’anaconda

Par Patrick Peccatte - 2 décembre 2010 - 10:20 [English]

La représentation des ophidiens au cinéma n’échappe pas à quelques figures imposées, de la classique phobie à la morsure (Cléopâtre), en passant par le nid de serpents dans les films d’aventure (Raiders of the Lost Ark) ou les westerns (True Grit, There Was a Crooked Man), sans oublier bien entendu leurs prestations dans les films d’horreur (Rattlers, Copperhead), fantastiques (The Reptile, Hisss), érotiques (Il dio serpente), etc. Ces figurations données en exemple mettent en scène des animaux qui ne sont certes pas toujours conformes à l’herpétologie mais dont les dimensions demeurent plausibles pour le spectateur. Toute la variété des tailles de serpents réels est ainsi dépeinte par les cinéastes, avec probablement – ceci reste à vérifier – une prédilection pour les plus gros représentants de l’espèce.

Lorsque les serpents prennent de l’embonpoint, dans les films de fiction qui représentent des reptiles imaginaires gigantesques (les giant snakes movies), on pourrait penser que les cinéastes déploient une large gamme de créatures en jouant sur des proportions et des formes animalières qui ne sont plus obligatoirement ancrées dans le réel. Pourtant, les dimensions des animaux proposés dans ces œuvres paraissent distribuées en deux groupes relativement homogènes: les anacondoïdes qui prolongent en quelque sorte la figure des grands reptiles (anaconda, boa, python) et dont la taille est de l’ordre d’une vingtaine de mètres, et les dragonoïdes dont les plus petits représentants mesurent de l’ordre de quarante mètres et peuvent atteindre la taille d’un gratte-ciel1).

Anaconda (Luis Llosa, 1997) anacondoïde, affiche de D-War (Shim Hyung-rae, 2007) dragonoïde

Le créneau de taille situé entre 20 et 40 mètres est ainsi très peu représenté dans ce genre de films. Comment expliquer cela ? Examinons le cas du morphotype que nous avons appelé anacondoïde. Un serpent imaginaire de ce genre ne doit être ni trop gros, ni trop petit. Pour être plus précis, on peut même formuler quelques « lois de l’anaconda » très simples qui s’imposent au genre cinématographique qui nous occupe (de telles « lois » pourraient probablement être également établies à propos de la forme dragonoïde) :

  • le serpent ne doit pas être trop gros pour demeurer à peu près plausible au regard des espèces connues mais aussi pour que l’animal puisse demeurer camouflé et difficilement observable (il s’agit là de la version ophidienne de la loi de Nessie);
  • en corollaire, les proportions doivent être à peu près conformes aux découvertes paléontologiques récentes; certains films reposent ainsi sur une filiation avec des espèces géantes disparues (New Alcatraz);
  • l’enroulement par la bête et la constriction doivent être spectaculaires (loi de Laocoon);
  • le combat avec un humain doit rester crédible. Si le serpent est trop gros, il ne peut être vaincu que par un autre animal de calibre comparable (King Kong 1976, dragon dans D-War, autre serpent dans Boa vs. Python) ou par une armée. S’il est trop petit, le spectateur ne ferait pas la différence avec un gros serpent réel et l’exploit final qui consiste à le tuer ne serait plus à la hauteur du héros (en général une héroïne, d’ailleurs; nous y reviendrons);
  • l’ingurgitation d’un être humain doit être possible et sa digestion doit enfler le corps de l’animal. Accessoirement, cela autorise aussi la régurgitation intégrale qui permet certaines scènes du meilleur effet;
  • le serpent doit pouvoir décapiter un personnage d’un coup de mâchoire bien ajusté;
  • si le serpent en question est trop petit, les effets décrits ci-dessus seront moins spectaculaires ou ne seront plus crédibles. À l’inverse, s’il est trop gros, sa perception par le spectateur entrera en conflit avec la figure du serpent dragonoïde; certains films d’ailleurs présentent de tels hybrides serpent/dragon (Basilisk the Serpent King). Les gros serpents réels constituent donc une sorte de borne inférieure de ce type de figure anacondoïde tandis que le dragon en est la borne supérieure. Ajoutons que la différenciation des trois formes par le spectateur doit être immédiate.

L’ensemble de ces conditions conduit à une taille optimale d’une vingtaine de mètres pour le morphotype anacondoïde.

Bien avant que le cinéma ne s’empare des serpents géants, il était fréquent de représenter l’anaconda amazonien sous la forme d’un animal menaçant d’une longueur approximative d’une vingtaine de mètres. L’explorateur Percy Fawcett2 affirmait ainsi avoir tué un anaconda de 62 pieds (environ 19 mètres) en 1907.

Lithographie dans un magazine paru en 1834, lithographie dans un livre retraçant l'expédition Fawcett, photo publiée dans le Diario de Pernambuco le 24 janvier 1948, interprétation de la photo illustrant l'expédition de Fawcett.

On remarquera que plus de cinquante ans après l’expédition Fawcett, à partir d’une photographie où l’on devine des ombres floues derrière le cadavre d’un animal dont il est difficile d’évaluer la taille, un artiste n’hésite pas à insérer des personnages fournissant ainsi une échelle approximativement conforme au récit de l’explorateur.

On aura compris que les « lois » données plus haut relèvent d’une physique et d’une biologie imaginaires et « fonctionnent » de manière bien plus téléologiques que causales. Il s’agit évidemment de contraintes scénaristiques dont l’objectif est de raconter une histoire. Mais leur formulation sous forme de lois met en évidence et explique l’apparition de deux formes de giant snakes, deux « bassins d’attraction » hors desquels il paraît assez difficile de faire évoluer une créature reptilienne.

Il est aussi possible d’en proposer une interprétation macroscopique évolutionniste. Les animaux imaginaires sont eux aussi soumis à une sorte d’évolution naturelle des espèces essentiellement basée sur les formes visuelles. Les lois de l’imaginaire visuel ne sont pas indépendantes des véritables lois de la nature3. Elles sont bien moins contraignantes que ces dernières, mais elles n’en demeurent pas moins des lois. Tout n’y est pas possible sauf à être totalement déconnecté du monde réel et incohérent. L’accroissement de taille de l’anaconda réel lorsqu’il se transforme en objet cinématographique ne peut être effectué que dans certaines limites. S’il grossit trop, il entre en « conflit visuel » avec l’image du dragon. Autrement dit, le segment 20-40 mètres apparaît comme une niche écologique imaginaire impraticable. Elle est donc laissée vacante par cette « évolution imaginaire » qui gouverne les formes animales stables mises en action au cinéma.

Anacondas, jungle & final girls

Depuis les années trente jusqu’à la fin des années soixante, les gros serpents qui apparaissent au cinéma et dans les comics sont très fréquemment accompagnés de jolies filles sauvages et redoutables. La jungle girl est un personnage bien connu de la culture populaire et le genre a d’ailleurs été repris récemment.

Affiche du film Eat 'em alive (1933) présenté avec Virgins of Bali (1932), Weird Tales (August 1934), Affiche du film Golden Ivory (White Huntress) (1954), Man's Life (Sept. 1957), Peril (Dec. 1958), Jungle Girl (Dynamite, 2008)

Les films modernes où les reptiles deviennent démesurés grâces aux effets spéciaux mettent également en scène des jeunes femmes entraînées dans l’aventure et confrontées aux monstres. Toutefois, les héroïnes sont désormais cinéastes, médecins, chercheurs, etc., et ne portent plus les tenues pourtant seyantes de leurs aînées. Elles ont de plus perdu beaucoup de leur force et évoluent au sein d’un groupe. Bref, ce sont des femmes « normales », intégrées socialement. Ce ne sont pas des superhéroïnes. Au long de l’histoire pourtant, elles sont confrontées aux monstres et perdent un à un leurs accompagnateurs. Elles apparaissent souvent dans les scènes finales en simple T-shirt, ruisselantes de sueur à force de poursuites et d’affrontements avec les serpents, renouant ainsi de manière explicite avec l’érotisme des jungle girls. Dans certains films, le groupe initial est presque totalement décimé et l’héroïne est confrontée seule ou presque à l’animal. On peut rapprocher ce schéma terminal de celui de « la survivante après l’hécatombe » que l’on retrouve dans nombre de films d’horreurs et que Carol J. Clover a nommé The Final Girl. Ce dernier schéma a donné lieu selon les gender studies a plusieurs interprétations intéressantes et parfois contradictoires4. Sans développer plus avant ces interprétations qui dépassent le cadre de ce simple billet, il semble que l’on puisse interroger à nouveau frais ce schéma repérable dans les quelques œuvres cinématographiques particulières qui ont retenu ici notre attention; il pourrait en effet dans ce cas prendre une connotation biblique inversée en déroulant un scénario où la femme élimine finalement le serpent du paradis terrestre.

Références de l’image 2Lithographie 1834Diario de Pernambuco, 24 janvier 1948 (également ici), Rapprochement entre la photo et le dessin.

Références de l’image 3Eat ‘em alive (1933), Weird Tales (August 1934), White Huntress (1954), Article Snakes in Men’s Pulp Mags: scarier than Snakes on a PlaneJungle Girl (2008).

  1. Liste des films examinés: King Kong (John Guillermin, 1976), Conan the Barbarian (John Milius, 1982), The Lair of the White Worm (Ken Russell, 1988), Thunder of Gigantic Serpent (Godfrey Ho, 1988), Anaconda (Luis Llosa, 1997), King Cobra (David & Scott Hillenbrand, 1999), Python (Richard Clabaugh, 2000) [voir aussi sur Nanarland], New Alcatraz [Boa] (Phillip Roth, 2001), Python II (Lee McConnell, 2002), Boa vs. Python (David Flores, 2004), Anacondas: The Hunt for the Blood Orchid (Dwight H. Little, 2004), The Snake King [Snakeman] (Allan A. Goldstein, 2005), Komodo vs. Cobra (Jim Wynorski, 2005), Basilisk the Serpent King (Griff Furst, 2006), Cry of the Winged Serpent (Jim Wynorski, 2006), Vengeance (Preaw Sirisuwan , 2006), D-War (Shim Hyung-rae, 2007), Fire Serpent (John Terlesky, 2007), Anaconda 3: Offspring (Don E. FauntLeRoy, 2008), Vipers (Bill Corcoran, 2008), Deep in the Jungle (Teerawat Rujeenatham , 2008), Anacondas: Trail of Blood (David C. Olson & Don E. FauntLeRoy, 2009), Silent Venom (Fred, Olen Ray, 2009 []
  2. Modèle probable de l’explorateur Ridgewell dans L’Oreille cassée (1937). []
  3. Je laisse de côté ici la discussion épistémologique qui conteste l’expression « lois de la nature » et je m’en tiens à cette formulation classique. []
  4. La thèse initiale de Clover par exemple propose de voir dans la figure de la final girl une masculinisation progressive de l’héroïne tandis que d’autres estiment qu’il s’agit pour le spectateur de retrouver à travers elle un respect envers les femmes [lire par exemple Is The Final Girl an Excuse? sur cinemademerde] []

14 Reponses à “ La taille de l’anaconda ”

  1. Patrick, je pense à une image plus ancienne, qui a peut-être un lien avec ta Final girl : La vierge foulant au pied le serpent…

  2. Harry Potter !
    http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=MPryI5ma1fk
    (Nagini cause le “hrsass” dans le texte).
    J’aime beaucoup les lois de Nessie, Laocoon. Il me semble que l’on peut ajouter, pour le 5ème point, la loi “Petit Prince”

  3. J’aime beaucoup les raisons pragmatiques que tu détailles pour expliquer l’idée de vraisemblance dans la démesure. Mais que faire de King-Kong, dont j’avoue m’être toujours demandé comment on pouvait justifier son existence? Aucune explication n’étant fournie à ce sujet par le film, j’en déduis que ma génération a intégré un certain nombre d’informations scientifiques et écologiques qui n’appartenaient pas au common knowledge des années 1930, et qui ne sont visiblement pas encore des contraintes à ce moment-là. La démesure inexpliquée de King-Kong forme-t-elle une exception à ton corpus de règles?

  4. @Alain: la Final Girl désigne dans les films d’horreur celle qui demeure la dernière en vie après que l’assassin (le monstre dans notre cas) ait tué tous les autres membres du groupe. Je ne vois pas bien le rapport avec la Vierge foulant au pied un serpent. La Vierge serait plutôt pour les chrétiens une First Girl, celle par qui tout commence.

    @Ksenija: Bien vu, merci. Un bel exemple d’anacondoïde ;) Je ne connais pas les histoires d’Harry Potter. Que devient cette bestiole ?

    @André: D’après Wikipedia, King Kong a été créé par Merian C. Cooper après un rêve qu’il fit où un singe géant terrorisait New York. Il nota l’idée au réveil en s’en servit ensuite pour son film. L’encyclopédie précise aussi que Cooper était aviateur durant la Première Guerre mondiale et qu’il a servi aussi en Pologne et durant la Seconde Guerre mondiale. C’est lui qui pilote l’avion achevant Kong à la fin du film. Il est possible qu’il ait été influencé par cette affiche de propagande américaine de la Première Guerre.
    Cela dit, tu as raison, aucune justification n’est donnée dans l’histoire concernant l’existence de Kong. Il me semble par contre qu’il est plus gros dans les versions 1976 et 2005 que dans la version 1933. Tout se passe en fait comme si le film de 1933 a installé Kong d’emblée à une taille respectable (6 à 7 mètres) et que les cinéastes qui viennent après ne peuvent que le gonfler davantage. J’imagine mal un Kong de 3 ou 4 mètres qui paraîtrait ridicule puisque le spectateur a maintenant dans l’oeil des dimensions bien plus imposantes. En gros, la niche 1,80 à 6 mètres – soit entre la hauteur des gros gorilles réels et celle du Kong de 1933 – est impraticable au cinéma. On ne dispose donc pas d’informations pseudo-scientifiques ou écologiques qui expliquent l’existence de Kong, mais il a bel et bien créé un “bassin d’attraction visuel” pour toutes les représentations ultérieures.

  5. Concernant les justifications de pseudo-scientifiques de King Kong, elle n’existent pas dans le film de 1933 (ce genre de discours est d’ailleurs assez peu fréquent dans les films de cette époque, il me semble que c’est une demande un peu anachronique).
    Pourtant King Kong ne paraît pas absurde, déplacé ou impossible. L’explication est à mon avis à chercher ailleurs. Si King Kong est possible c’est qu’il est issu d’un monde cohérent, non pas scientifiquement mais à la manière dont les rêves sont cohérents par la logique inconsciente qui les sous-tend. King Kong représente l’archaique et le pusionnel, et son monde, l’île du Crane, est rempli de représentations chargées de la sorte : les dinosaures, les primitifs païens, la violence du milieu naturel : tout évoque un passé non civilisé et violent.
    Tout l’enjeu du film sera la rupture du Tabou et l’irruption de l’archaïque dans le civilisé.
    J’imagine que si le film était créé aujourd’hui comme pour les autres films on couvrirait cela de justifications pseudo-scientifiques, les spectateurs de 1933 en ressentaient-ils moins le besoin?

  6. Attention, spoiler !
    Neville tue Nagini à la fin de l’histoire quand Harry semble mort.
    J’avais presque oublié le Basilic, un reptile plutôt dragonoïde, qui apparaît dans la Chambre des Secrets.

  7. Flûte alors, Neville peut difficilement passer pour une final girl. En même temps, la théorie évolutionniste des monstres n’est pas une science exacte.

  8. @Patrick Oui, pas très finale la Vierge… C’était juste la confrontation avec le serpent… Et quand j’ai lu “biblique”… comme obsession de la femme confronté au serpent…

    @Bastien, ce monde cohérent ne vient pas du “monde perdu” ? On le retrouve chez Marvel sous le nom de “Terre Sauvage”. C’est l’espace vierge, caché, hors de l’histoire, ou tout est possible, et ou tout est “primitif”.

  9. Pour la petite histoire, un ami m’avait fait promettre d’écrire sur les poulpes… Et quand j’ai vu ce billet, je me suis dit… mince, Patrick s’est chargé du serpent (un cousin)… Difficile de passer derrière. Et pire, depuis j’ai découvert qu’André avait fait un sort aux tentacules imaginaires…

    Donc, je suis libéré des tentacules ! Et pourtant, j’avais commencé à collecter des pieuvres !

    Je trouve ce lieu dingue !

    Al

  10. il faudra que tu lises, si possible, le conte “Anaconda” de Horacio Quiroga.
    http://www.editions-metailie.com/fiche_livre.php?id_livre=44

    Un classique de la littérature uruguayenne… une référence incontournable.
    Si tu peux, HQ est vraiment génial à lire.

  11. Bonjour,

    Je découvre tardivement cet article, qui m’a rappelé des images semblables vues dans «Le Rayon U». Il s’agit d’une bande dessinée par Edgar P. Jacobs parue dans l’hebdomadaire Bravo sous l’occupation, pour remplacer les aventures de Flash Gordon soumises au blocus touchant les productions américaines (http://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Rayon_U).

    Cette aventure préfigurait à de nombreux égards la série des Blake et Mortimer.

    Je possède des exemplaires de cette revue malheureusement très dégradés (qui me permettent quand même de temps à autre de rêver…) dont j’ai scanné quelques planches mettant en scène le gigantesque serpent bleu auquel sont confrontés les héros.

    http://www.k1ka.be/pub/Bravo_3_21.jpg
    http://www.k1ka.be/pub/Bravo_3_22.jpg

    Cordialement,

  12. @gvdmoort: Merci bien, je ne connaissais pas cet exemple. Il a de très belles couleurs. Selon la distinction proposée dans mon billet, cet animal est clairement du côté des “dragons” qui ne permettent pas les effets d’enroulement, de constriction, d’ingurgitation.

  13. [...] dans Detective Comics #27 en mai 1939. [↩]Voir aussi pour plus de détail l’article La taille de l’anaconda. [↩] [...]

  14. [...] Exemples: 9.1. La construction d’un symbole visuel américain /9.2. La taille de l’anaconda [...]