Libération et la “modernisation industrielle” de la presse

Par Patrick Peccatte - 12 février 2014 - 22:42 [English]

Vendredi 7 février, les actionnaires de Libération ont annoncé vouloir transformer le journal en « un réseau social, créateur de contenus monétisables sur une large palette de supports multimédias (print, vidéo, TV, digital, forums, événements, radio, etc.) » et transformer les locaux actuels, avec l’aide de Philippe Starck, en « un espace culturel et de conférence comportant un plateau télé, un studio radio, une newsroom digital [sic], un restaurant, un bar, un incubateur de start-up ».

Les salariés du journal ont alors réagi vivement en exprimant leur opposition et leur « colère » en Une de l’édition du week-end suivant.

Libération, samedi 8 février 2014

(Lire sur Libération Écrans: Le projet des actionnaires pour Libération et Les jours noirs d’un quotidien).

Le slogan Nous sommes un journal a ensuite été repris sur une page de soutien Facebook, un compte twitter, un tumblr, montrant par là que les salariés indignés ne sont pas si archaïques.

Projet éditorial et dédain de l’entreprise

Paru en réalité en décembre dernier, un article de Robert Maggiori est souvent mis en avant par les opposants au projet des actionnaires. Morceau choisi:

« [...] un quotidien n’est pas seulement une entreprise : il est une part de l’agora où se déroule le débat démocratique, il est une instance culturelle, intellectuelle, politique, sociale, etc. Il a une histoire propre, entrelacée à l’histoire tout court, il est promoteur de valeurs, il participe à la formation des citoyens, etc. Si bien qu’il n’est pas incongru d’estimer qu’une entreprise en déclin peut produire un journal qui remplit toutes ses fonctions, ou, à l’inverse, qu’une entreprise florissante peut produire un journal malade, incapable de tenir son rôle. » (Robert Maggiori, Un quotidien n’est pas qu’une entreprise).

Après le coup du livre qui ne serait pas un produit industriel comme un autre, voici donc la presse qui ne serait pas une entreprise comme une autre, puisqu’un journal posséderait des « valeurs » citoyennes justifiant qu’il continue à être publié par une entreprise en faillite ou sous perfusion. Car enfin, tout le monde sait parfaitement que Libération, comme d’ailleurs toute la presse quotidienne et une bonne partie de la presse magazine, survit grâce aux subventions publiques – ce qui ne l’empêche pas d’ailleurs de dénoncer régulièrement l’assistanat, mais évidemment dans d’autres contextes sociaux. Dans l’article de Maggiori, le modèle économique n’est jamais évoqué, il est fantasmatique. Le journal est assimilé à un service public, onéreux mais indispensable dans une démocratie. Le tour de passe-passe consiste à distinguer soigneusement une essence de journal, le projet éditorial, instancié par l’activité des journalistes, et les basses contingences incarnées par ce mot honteux d’entreprise. L’argumentation qui suit alors est simpliste: les journalistes se chargent de définir un nième projet éditorial et les actionnaires trouvent de l’argent quelque part pour continuer.
On se demande encore comment un tel discours opposant un journalisme idéal paré de toutes les vertus et méprisant à la fois les actionnaires et les ressources publiques qui le font vivre peut être tenu.

La “modernisation industrielle” de la presse

Cette indifférence aux réalités économiques, ce dédain des impératifs industriels et du monde de l’entreprise sont bien connus chez certains journalistes. Mais je voudrais ici en rechercher une part de l’origine au sein même de l’histoire récente des entreprises de presse; pour la première fois sur ce blog (et peut-être la dernière), j’utilise ici à dessein le “je” en décrivant quelques impressions personnelles, puisque la majeure partie de ma carrière professionnelle, soit presque trente ans, s’est déroulée dans le cadre de ce qu’il est convenu d’appeler la “modernisation industrielle de la presse1.

De nombreuses réactions très critiques à cette Une du 8 février désormais fameuse ont été publiées – voir par exemple celles de Jean Quatremer sur son compte Facebook, de Sébastien Fontenelle sur bakchich, de Philippe Kieffer sur le Huffington Post, de Stefan de Vries et Erwann Gaucher sur leurs blogs respectifs.

Toutes ou presque mettent l’accent sur l’importance des aides publiques pour la survie du secteur. Initialement instaurées pour aider et garantir la diversité et la liberté d’opinion, ces subventions directes et indirectes sont jugées de plus en plus scandaleuses à l’époque actuelle.
(Les salariés de Libération ont répondu récemment à ces critiques, lire Des aides à la presse pour la liberté d’opinion)

Parmi ces aides diverses, des subventions ont été accordées pour la modernisation de l’outil industriel, ce qui recouvre grosso modo les imprimeries, la chaîne de fabrication et le pré-presse (processus éditoriaux et archivistiques), puis le multimédia et le Web à partir de la fin des années 1990.

Au cours de mon expérience professionnelle, j’ai pu observer dans les années 80 et 90 à quel point l’outil industriel de production mis en œuvre dans la presse, depuis le traitement de texte spécialisé jusqu’aux rotatives, était considéré comme inintéressant par la plupart des journalistes et des cadres dirigeants; mes interlocuteurs savaient bien sûr que des équipements industriels sont nécessaires pour fabriquer un journal ou un magazine, mais pour eux, ces installations constituaient une boîte noire, sans grand intérêt, confiée à un directeur technique et ses équipes, charge à eux de sortir les journaux à temps et au moindre coût. Pour les journalistes de cette époque, un journal, c’était juste une rédaction; le reste était accessoire. Un groupe de presse était bien rangé. Trois ordres participaient à la réalisation d’un journal: l’élite des journalistes qui le concevait et deux ordres subalternes qui le fabriquaient2 et le vendaient.

L’attitude des journalistes envers les systèmes de publication, et plus généralement envers la technique, témoignait alors d’une obstination à réduire le produit journal (ou magazine) à une activité éthérée, purement intellectuelle, sans cambouis. C’est exactement le même type d’attitude que l’on retrouve actuellement quand on distingue strictement un journal de l’entreprise qui le crée.

Dans les années 90, les équipes en charge du pré-presse dans les journaux quotidiens étaient la plupart du temps constituées de techniciens et d’un unique secrétaire de rédaction, caution journalistique nécessaire pour que les rédactions acceptent les évolutions inévitables3. Très peu de journalistes étaient alors véritablement engagés dans la veille technologique; personnellement, je n’ai pratiquement jamais vu de journalistes lire le Seybold Report ou participer aux salons IFRA, les grand-messes incontournables des techniques de presse alors en plein bouleversements. En bref, un journaliste de modèle courant jusqu’au début des années 1990 était parfaitement indifférent à l’outil industriel et commercial qui permettait son activité. Il me semble que ce comportement hautain a largement alimenté le dédain envers le journal considéré comme un produit et l’entreprise qui le fabrique, entièrement remplacés dans l’imaginaire journalistique par un journal idéal sans contraintes de réalisation et commercialisation.

Le Web ou l’appropriation industrielle ratée

Avec la diffusion massive d’Internet, les rédactions ont commencé à s’intéresser à la technique et aux modes de production des journaux pour en extraire quelques articles destinés au Web. À partir du milieu des années 1990, elles proposent timidement quelques sélections d’articles en ligne. En mai 1995, Libération met son cahier multimédia sur un serveur tiers, puis adopte un nom de domaine propre à la fin de l’année 1996.

À la fin des années 1990, des systèmes de publication multi-canaux, capables de gérer à la fois des flux éditoriaux indépendants pour le print et pour le web, commencent à apparaître. À cette époque cependant, le web était conçu comme un succédané médiocre du print. Les rédactions étaient préoccupées de savoir si la publication web nécessitait une rédaction, et quelle devait être sa position hiérarchique par rapport à la publication print. La publication web était alors une vitrine; quelques années plus tard, elle est devenue une crainte, un ennemi qui détourne la manne publicitaire. Cette première époque de la présence de la presse sur le Web est marquée essentiellement par l’incapacité à concevoir le journal autrement que sous sa forme supposée noble, celle du print. Si l’on en croit Jean Quatremer, beaucoup de journalistes à Libération en sont encore à ce stade: « trop de journalistes considèrent encore le web comme un second vin, bien moins noble que le papier, quand ils n’ignorent pas ce qui s’y passe ». (Jean Quatremer sur son compte Facebook déjà mentionné)

En 2002, le Financial Times de Londres choisit un système de la société EidosMedia pour ses éditions print et web. Ce choix a marqué une étape importante pour plusieurs raisons. Un titre prestigieux montrait qu’il n’existait plus d’obstacle technique pour la substitution du web au print, en clair pour la disparition totale du journal sous sa forme papier. Mais surtout, l’aval de l’activité rédactionnelle habituelle, tout le processus pré-presse et presse, n’existait plus dans le cas du web. La fabrication du journal en ligne pouvait être intégralement du ressort d’une rédaction.

Dès lors, d’années en années, il devenait évident que la publication print allait disparaître. L’éditorial et la production deviendraient indiscernables, fondus dans un seul outil uniquement électronique, développé par des journalistes de plus en plus informaticiens et des informaticiens de plus en plus journalistes.

Pourtant, durant toute cette première époque de présence de la presse sur le web, la plupart des acteurs (journalistes ou non d’ailleurs) ont continué à penser le journal comme un flux fonctionnellement dichotomique, une étape rédactionnelle suivie d’une étape éditoriale qui remplaçait l’ancien processus pré-presse et l’imprimerie. Ankylosés par leur arrogance intellectuelle et un certain mépris de la technique, les journalistes ne se sont jamais appropriés la maîtrise industrielle de leur journal.

En 2007, Libération lance ses premiers forums. La même année, un éditeur de logiciel propose déjà à l’IFRA un système de réseau social entièrement dédié à la presse. Rétrospectivement, c’est bien à cette époque où Facebook commence seulement à monter en puissance et où Twitter est encore balbutiant que les journaux auraient dû investir résolument les réseaux sociaux.

D’une manière générale, malgré un plus grand intérêt des rédactions issues du print pour les processus de publication durant cette période, leur très faible implication technique les a empêché de penser l’avenir de la presse comme de véritables projets industriels. Leur incapacité à penser le futur de la presse autrement que comme un journal se traduit par l’insistance sur l’idée de projet éditorial déconnecté de tout projet industriel.

  1. Le détail de mon parcours personnel n’a pas grande importance, mais comme je soupçonne que ce billet pourrait susciter la curiosité du lecteur sur ce point, le voici résumé brièvement: de 1985 à 1989 j’ai travaillé d’abord comme ingénieur d’étude puis comme ingénieur système au Groupe Presse Hachette, par la suite, j’ai été jusqu’en 1992 directeur de l’informatique éditoriale au Groupe Expansion, de 1993 à 2004 j’étais directeur du développement chez un fournisseur de systèmes destinés à la presse (IPA Systems) et depuis 2004 j’ai créé ma propre structure, Soft Experience, et je suis intervenu très régulièrement chez plusieurs éditeurs de presse durant plusieurs années avant de m’orienter vers d’autres secteurs à partir de 2009 environ – à cause justement de la crise de la presse… []
  2. Y compris, dans le cas de la presse quotidienne, les ouvriers du Livre, accusés par de nombreux journalistes (et pas seulement eux) d’être l’une des raisons de son déclin. Rappelons au passage qu’il existe aussi une aide publique à la modernisation sociale de la presse quotidienne d’information politique et générale, destinée « à la résorption des sureffectifs observés dans les services de fabrication des journaux quotidiens ». []
  3. À la Tribune de l’Expansion, ce groupe s’appelait déjà Modernisation à l’époque; on connaît le résultat final. []

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