Un dispositif mémoriel archaïque mais toujours exemplaire: le cimetière militaire

Par Patrick Peccatte - 6 février 2014 - 15:33 [English]

Prolongée jusqu’au 8 mars prochain, l’exposition Tardi et la Grande Guerre était l’un des principaux événements du Festival International de la bande dessinée d’Angoulême qui vient de s’achever. Cette vaste galerie se termine par une scénographie conçue par Tardi lui-même: « J’ai eu l’idée de reconstituer un cimetière à la sortie de l’expo avec au-dessus les drapeaux des trente-cinq nations engagées dans le conflit pour marquer l’absurdité du truc qu’on fait au nom de la patrie ».

Exposition "Tardi et la Grande Guerre", le cimetière militaire / Angoulême FIBD 2014, photo: Alain François

Un cimetière militaire, dont un échantillon est ici reconstitué à la fin d’un parcours muséal, est toujours un dispositif mémoriel impressionnant, mais c’est surtout un lieu fortement daté, qui renvoie essentiellement aux deux guerres mondiales. Pour ce qui concerne le monde occidental, on peut désormais considérer un cimetière de guerre comme un dispositif archaïque dans le sens où sa conception même appartient désormais à une pratique militaire spécifique – l’enterrement sur place des morts – et à une forme de guerre généralisée qui sont toutes deux révolues. Honorant tous les combattants engagés dans des conflagrations extrêmes, les cimetières militaires perpétuent une mémoire nationale héroïsée, quelque peu discréditée ultérieurement par des guerres de décolonisation ou des conflits idéologiques bien moins glorieux. Ils pérennisent un contexte mémoriel qui ne correspond plus du tout aux interventions militaires modernes.

Les deux guerres mondiales

Durant les deux guerres mondiales, les moyens logistiques ne permettaient pas le transport rapide des corps et les soldats tués étaient enterrés dans des cimetières provisoires ou des fosses communes près du champ de bataille.

À la fin de la Première guerre, les pays belligérants ont réglé différemment la question des inhumations définitives. Très peu de soldats britanniques tués au combat furent ramenés au pays tandis que les Américains rapatrièrent beaucoup de leurs morts. Les Allemands, vaincus, n’avaient pas la possibilité d’exhumer leurs morts qui sont demeurés enterrés dans des cimetières de guerre près des zones de combat qu’ils avaient précédemment occupées. En France, le débat qui a opposé les partisans du retour des morts ou le maintien dans des cimetières de guerre a été long et disputé. La plupart des officiers partageaient l’idée d’une sorte de mystique du champ d’honneur et estimaient que les morts devaient reposer là où ils étaient tombés. En outre, quelques années seulement après la séparation de l’Église et de l’État, certains républicains pensaient que les cimetières de guerre étaient des mémoriaux civils, sanctifiés par l’État, et ils étaient opposés au retour des morts que leurs paroisses d’origine réclamaient. Les familles par contre étaient majoritairement favorables aux retours. Au final, on estime qu’environ 40 % des soldats français tués sont revenus chez eux1.

Pour la Seconde Guerre mondiale, l’organisation des sépultures définitives a été en général plus rapide que lors de la Première guerre. Les autorités américaines par exemple ont donné le choix aux familles, puis ont organisé quelques cimetières militaires définitifs. Ainsi, les cimetières provisoires américains en Normandie ont été fermés au bout de quatre ans, tous les corps ont été exhumés et 60 % d’entre eux ont été ramenés aux États-Unis à la demande des familles2. Le regroupement des corps des soldats allemands dans des cimetières définitifs a été plus tardif, surtout en ce qui concerne le front de l’Est. Il a été finalisé seulement dans les années soixante et peu de morts ont été rapatriés dans les familles.

Le tournant de la guerre de Corée

La très grande majorité des soldats inhumés dans les cimetières militaires actuels sont morts durant la Première ou la Seconde Guerre mondiale, beaucoup plus rarement lors de conflits plus anciens comme la guerre de Crimée ou la guerre de Sécession aux États-Unis. Il n’existe pratiquement aucun cimetière militaire concernant des guerres plus récentes où des pays occidentaux étaient engagés; bien qu’il s’agisse plutôt d’une nécropole, le Mémorial des guerres en Indochine de Fréjus qui regroupe les restes de militaires français morts en Indochine entre 1940 et 1946 peut être considéré comme une exception. Ainsi, la section sur les cimetières militaires des conflits contemporains sur l’encyclopédie Wikipedia est totalement vide.

La guerre de Corée (1950-1953) constitue sur cette question un tournant majeur3.
Au tout début de la Guerre de Corée, les soldats américains tués étaient enterrés dans des cimetières provisoires proches des lieux de combat, exactement comme lors de la Seconde Guerre mondiale. Les autorités militaires avaient alors l’intention d’organiser le rapatriement des corps après la fin du conflit, sur une échelle bien plus vaste cependant qu’après la Seconde Guerre mondiale. Très rapidement, il est devenu évident que cette guerre si différente de la précédente ne permettait pas de réaliser ce programme de retour différé. Dans la guerre de Corée en effet, il ne s’agissait pas de libérer puis de tenir un territoire. C’était une guerre d’accrochages multiples, sans véritable front, et les cimetières provisoires pouvaient fort bien tomber aux mains de l’ennemi avec des conséquences désastreuses du point de vue militaire car les soldats morts pouvaient alors devenir de véritables “otages”. De plus, selon les témoignages des vétérans, les soldats américains ne manifestaient pas la même “affinité” envers les Asiatiques qu’envers les Européens dont ils se sentaient culturellement proches, et ils envisageaient mal, le cas échéant, une sépulture définitive dans le pays. Lorsque le lieutenant-général Walton Walker est mort dans un accident de la route près de Séoul le 23 décembre 1950, son corps a été rapatrié immédiatement aux États-Unis. De nombreux soldats et officiers ont alors réclamé un traitement identique pour tous les GIs tués.

Après Noël 1950, les États-Unis ont immédiatement adopté une autre organisation appelée Concurrent Return Policy, toujours en vigueur actuellement, instaurant le retour systématique des soldats morts. Les corps des soldats inhumés au cimetière d’Incheon ont été exhumés, puis ceux tués au combat étaient enlevés du champ de bataille par le Graves Registration Service (qui s’appelle maintenant Mortuary Affairs) et envoyés directement au Japon où ils étaient embaumés. Tous les corps ont ensuite été retournés aux familles. Cette organisation nouvelle était devenue possible grâce à une série d’innovations techniques: l’apparition de fourgons ferroviaires réfrigérés, l’utilisation de l’hélicoptère pour des tâches logistiques (l’hélicoptère de combat apparaîtra plus tard) et un pont aérien quotidien avec les bases américaines au Japon. L’organisation générale a été similaire durant la Guerre du Vietnam, mais les corps étaient alors envoyés directement et plus rapidement aux États-Unis. Au Vietnam, les conditions politico-militaires étaient alors encore plus éloignées du contexte classique des guerres mondiales précédentes; le consensus sur la légitimité de la guerre n’était pas acquis et celle-ci allait devenir de plus en plus impopulaire, le contrôle des territoires était totalement éphémère, et enfin, l’armée n’arrivait pas à distinguer l’ennemi de la population. Un ensemble de raisons militaires, politiques et psychologiques ont conduit le commandement américain au Vietnam à mettre en œuvre la récupération systématique des blessés et des morts sur le terrain. La guerre avait alors pris une autre forme avec le recours massif à l’hélicoptère, et les blessés et morts étaient évacués très rapidement du champ de bataille4. Le cinéma américain a d’ailleurs abondamment représenté ce type de scène.

Un dispositif impressionnant

Implantés en général à proximité des champs de bataille, les cimetières militaires sont des mémoriaux civils facilement reconnaissables. Les tombes sont disposées très régulièrement, elles sont d’apparence uniforme, surmontées le plus souvent de symboles religieux (croix chrétiennes, stèles musulmanes, étoiles de David), de proportions semblables, de couleurs identiques et d’égales hauteurs. Les noms, grades et unités des soldats morts figurent sur des plaques discrètes, visibles uniquement de près, qui n’affectent pas la régularité et l’uniformité d’ensemble5.

Un cimetière militaire impressionne, par le nombre des tombes visibles, leur arrangement et entretien impeccables, le fait aussi que le visiteur sait que les restes des soldats tués sont là, tout proches. En Europe, de nombreuses initiatives mémorielles sont tournées vers les cimetières de guerre, plus encore sans doute que vers des monuments symboliques, plus abstraits, même lorsqu’ils commémorent des personnes ou des événements précis. Les visites scolaires y sont fréquentes. Les cimetières de guerre constituent des dispositifs mémoriels forts, insurpassables symboliquement, émotionnellement et même politiquement. Ainsi, tous les présidents américains depuis Jimmy Carter ont visité le cimetière américain de Colleville-sur-Mer.

Archaïque certes, mais toujours exemplaire

En deux guerres très controversées, la Corée et le Vietnam, les États-Unis ont donc mis fin à la pratique militaire ancestrale qui consistait à inhumer les soldats morts dans des cimetières provisoires jusqu’à la fin des hostilités6. Toutes les armées modernes ont adopté des logistiques similaires et évacuent immédiatement les morts vers le pays d’origine. À l’heure actuelle, quel que soit le théâtre d’opération, plus aucun soldat mort n’est désormais inhumé en dehors de son propre pays. Les cimetières de guerre n’existent plus près des lieux de bataille, et les rares cimetières militaires qui acceptent des inhumations de soldats récemment tués, comme celui d’Arlington, sont situés dans le pays et ont valeur de sépultures honorifiques nationales. Les grands cimetières de guerre de la Seconde Guerre mondiale sont donc très probablement les derniers lieux de ce genre et l’exercice mémoriel moderne doit alors prendre d’autres formes.

En France, le rituel républicain concernant un soldat mort au combat est à peu près invariable: hommage national rendu en présence du Président de la République ou du Premier Ministre aux Invalides, décoration, inhumation familiale privée. La pérennisation du souvenir est assurée par l’inscription du nom du soldat en différents endroits: pages ou registres sur Internet, plaques (dans sa caserne de rattachement par exemple), et surtout, dans la plupart des cas, sur le monument au mort de sa commune. Si, en effet, la plupart des monuments aux morts que l’on voit en France ont été initialement conçus pour commémorer et honorer les morts de la Première Guerre mondiale, les noms des soldats tués lors de la Seconde Guerre, durant les guerres d’Indochine, d’Algérie, et les engagements militaires plus récents, y figurent aussi presque toujours. Cette pratique unifie en quelque sorte le traitement mémoriel et élimine toute référence précise aux motivations des différents épisodes meurtriers ainsi représentés (ou pour le dire plus abruptement, un poilu gazé durant de la Grande Guerre, un résistant mort en déportation, un tortionnaire tué lors d’une guerre coloniale peuvent être honorés identiquement sur un même monument).

À côté des mémoriaux classiques, habituellement des statues, des dispositifs plus amples qui collectent et exposent les noms des soldats disparus sont apparus ces dernières décennies. Le plus connu est probablement le Vietnam Veterans Memorial à Washington. Sa composante emblématique est un long mur de marbre noir achevé en 1982 qui recense les noms de plus de 58000 Américains tués ou disparus durant la guerre du Vietnam. En France, le Mémorial national de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie inauguré en 2002 est constitué d’afficheurs qui font défiler les noms de 23000 soldats, français et harkis, ainsi que des victime civiles, tués lors des guerres d’indépendance en Afrique du Nord.

Sur Internet, les initiatives mémorielles nominatives sont également nombreuses; à titre indicatif, on peut citer le Virtual Wall américain ou bien encore les différentes bases du site Mémoires des hommes du ministère de la Défense, dont la base Sépultures de guerre qui permet de connaître le lieu d’inhumation des personnes décédées au cours des conflits contemporains et constitue de fait une extension symbolique des cimetières de guerre.

Qu’ils soient physiques ou électroniques, ces dispositifs nominatifs se sont multipliés comme des substituts aux cimetières de guerre qui appartiennent désormais au passé. Par une manière de mimétisme, ils entretiennent et prolongent des constructions mémorielles puissantes mais archaïques. Ces nouveaux mémoriaux impressionnent eux-aussi par la masse de noms rassemblés et l’exhaustivité documentaire à laquelle ils aspirent. Le cimetière de guerre demeure exemplaire et source d’inspiration pour les concepteurs de mémoriaux modernes (et les muséographes).

  1. Jay Winter, Entre deuil et mémoire : La Grande Guerre dans l’histoire culturelle de l’Europe, Armand Colin, 2008, chapitre 1: Le retour des morts. []
  2. Voir: La fabrication de la renommée d’une ville – Sainte-Mère-Église, 19 novembre 2013, Section: Les cimetières provisoires américains (1944-1948). []
  3. Comme d’ailleurs pour plusieurs autres sujets politico-militaires. Par exemple, l’intégration des soldats noirs dans l’armée américaine était pratiquement achevée dès la fin de la guerre de Corée, c’est-à-dire bien avant le Civil Rights Act de 1964 qui déclare illégale la discrimination raciale. []
  4. Michael Sledge, Soldier Dead: How We Recover, Identify, Bury, and Honor Our Military Fallen, Columbia University Press, 2005. []
  5. Afin d’éviter les comportements indésirables envers les tombes des soldats SS, les noms des unités ne figurent jamais sur les stèles dans les cimetières militaires allemands de la Seconde Guerre mondiale; il est nécessaire de consulter des registres spéciaux externes pour obtenir ces informations. []
  6. L’abandon de cette pratique a probablement favorisé dans l’armée américaine le développement du symbole constitué d’un fusil fiché en terre et surmonté d’un casque, voir: La construction d’un symbole visuel américain (5 novembre 2010) et La construction historique et médiatique d’un symbole visuel américain (31 mars 2012). []

3 Reponses à “ Un dispositif mémoriel archaïque mais toujours exemplaire: le cimetière militaire ”

  1. Excellent article… Ne serait-il pas pertinent de comparer les cimetières militaires récents “nominatifs” avec les monuments mémoriels des victimes de génocides ou de crimes de guerre, dont les corps, souvent, ont disparu ?

  2. Patrick Peccatte le 7 février 2014 à 09:51

    Merci William. Oui, j’ai en effet songé à rapprocher les mémoriaux nominatifs militaires des monuments mémoriels comme le Hall of Names de Yad Vashem ou le Mur des Noms du Mémorial de la Shoah à Paris. J’aurais dû au moins mentionner ces dispositifs non militaires dans mon billet, tu as raison. Mais les comparer m’aurait certainement engagé dans une recherche plus longue, et cette note n’avait d’autre ambition que de montrer, avec quelques détails, le caractère daté et désormais archaïque des grands cimetières de guerre que nous connaissons tous. En plus de la continuation sous la forme de dispositifs nominatifs, le fait que les cimetières de guerre soient constamment au centre des célébrations mémorielles (on va encore l’observer durant cette année de double anniversaire concernant les deux guerre mondiales) m’intéresse aussi. Mais ce n’est qu’un billet, je suis certain que ce sujet multiforme a déjà été étudié par d’autres et je n’exclue pas bien évidemment d’y revenir plus tard.

  3. Merci Patrick pour cette réponse… et pardon pour mon premier commentaire qui, par enthousiasme, pouvait ressembler à une injonction ;-)
    Je pense que ton article, mine de rien, pose un très grand nombre de questions pertinentes
    En ce qui concerne la liste, n’hésite pas à jeter un oeil sur les travaux de Jack Goody qui a beaucoup travaillé sur la notion de liste écrite (“La Raison graphique. La domestication de la pensée sauvage”, pas facile d’accès par contre).
    Je pense aussi à la révolution des cimetières dont parle Vovelle (ou Ariès), et du passage du cimetière chrétien au cimetière moderne qui, par peur du temps qui passe, perpétue le souvenir. Et pourquoi pas faire une comparaison avec les mondes musulman (pas simple… je ne suis pas certain qu’il y ait des cimetières de vétérans en Iran ou en Irak par exemple, mais je me trompe peut-être) ou japonais (le cimetière de Yasukuni).
    Bref, bel article que le tien, qui ouvre moult questionnements. Au plaisir de lire la suite !