Archéologie de la statue de la Liberté en ruine

Par Patrick Peccatte - 4 janvier 2014 - 10:17 [English]

La séquence finale de La Planète des singes (1968) est célèbre. Les héros, George Taylor et Nova, découvrent sur une plage les restes à demi enfouis de la statue de la Liberté. Taylor comprend alors que le monde hostile peuplé de singes qu’il a “découvert” avec ses compagnons n’est pas une autre planète mais la Terre bouleversée par un cataclysme passé.

Planet of the Apes, dir. Franklin J. Schaffner, 1968

Depuis quelques décennies, le genre post-apocalyptique est très présent dans la science-fiction, et la statue de la Liberté mutilée ou submergée y est très fréquemment représentée.

Au cinéma:

Escape from New York, John Carpenter, 1981 / Aftershock - Earthquake in New York, Mikael Salomon, 1999 / Dream Warrior, Zachary Weintraub, 2003 / The Day After Tomorrow, Roland Emmerich, 2004 / Category 7 - The End of the World, 2005 miniserie / Aftermath - Population Zero, tv fiction serie, 2008 / Cloverfield, Matt Reeves, 2008 / War of the Worlds - Final Invasion; War of the World 2 - The Next Wave, C. Thomas Howell, 2008 / 2012 Ice Age, Travis Fort, 2011

Dans les jeux vidéos:

After the War, 1989, jeu Amiga / New York Warriors, 1990, jeu Amiga / Comix Zone, 1995, jeu Sega Genesis / Parasite Eve, 1998, jeu PS1 / Command & Conquer - Red Alert, 2001, jeu PC / Command & Conquer - Red Alert 3, jeu EA Los Angeles, 2008 / Shattered Union, 2005, jeu Xbox & PC / World in Conflict, jeu Ubisoft, 2007 / Crysis 3, jeu Crytek, 2013

Les comics:

Wampus #3, Lug, 1969 / Kamandi, The Last Boy on Earth #1, October 1972, Cover Art by Jack Kirby and Mike Royer / Doomsday Plus One #1, Charlton Comics, July 1975 / Adventures of Superman #465, April 1990 / Namor, the Sub-Mariner #2, May 1990 / Absolute Zero #4, Antarctic Press, 1995 / Bloody Mary - Lady Liberty #1, September 1997 / Countdown to Final Crisis Vol 1 #5, March 2008 / Universal War 1, Revelations #1, Denis Bajram, April 2009

(on remarque au passage la couverture de Wampus en 1969, une publication française des Éditions Lug)

Sur les couvertures de livres, de magazines, d’albums de musique:

La dernière Aube (Doomsday morning), Catherine L. Moore, Presses Pocket Paris #5021, 1978, illustration de Wojtek Siudmak / Smashing Pumpkins, album, Zeitgeist, 2007 / National Geographic Magazine, September 2013 / Extinction Game, by Gary Gibson, London: Tor, 2014

L’abondance de ces images postérieures au film de Schaffner et les cataclysmes bien typés qu’elles évoquent (nucléaire ou climatique) pourraient laisser croire que la figure est relativement nouvelle. Mais lorsque l’on recherche des illustrations analogues publiées avant 1968, date de sortie de La Planète des singes, on s’aperçoit que la statue de la Liberté a été très tôt représentée saccagée ou submergée. Dans les anciennes représentations, les causes de sa destruction apparaissent plus variées et sont souvent fantastiques; de plus, par rapport aux images modernes où elle apparaît toujours au premier plan, la statue est parfois représentée comme un élément secondaire accompagnant les gratte-ciel en ruine de Manhattan.

Destructions et submersions de monuments: une histoire ancienne

Le 19ème siècle en Europe marque à la fois l’épanouissement des romans d’anticipation et les premiers pas de l’archéologie scientifique. Il n’est pas étonnant dans ce contexte que bon nombre d’auteurs aient imaginé le futur des grandes cités actuelles, projetées dans un futur lointain et réduites à des champs de ruines:

Paris dans 3000 ans, par Alfred Franklin, Revue "La Mosaïque", revue pittoresque de tous les temps et de tous les pays, 1879, illustrateur inconnu / Astronomie Populaire, Camille Flammarion, 1880, planche 7, page 63: « Le voyageur, errant sur les bords de la Seine, s'arrêtera sur un monceau de ruines, cherchant la place où Paris aura, pendant tant de siècles, répandu sa lumière. »

Conjugué à l’essor des nationalismes à la même époque, plusieurs illustrations représentent des grands monuments nationaux facilement reconnaissables, engloutis par les eaux d’un déluge à venir, consumés par un immense brasier, réduits à néant par une glaciation future:

Revue "Je sais tout" n°1 du 15 février 1905 pour un article de Camille Flammarion intitulé "La fin du monde", illustration de Henri Lanos / Le déluge de feu, par Victor Forbin, parution dans "le Journal des voyages" n° 365, Dimanche 19 Janvier 1902, illustré par Dauverone / Une exploration polaire aux ruines de Paris, par Octave Béliard, Lecture pour tous, juin 1911, illustration de Henri Lanos

À partir de la fin du 19ème siècle, la Tour Eiffel en France et la statue de la Liberté aux États-Unis deviennent les monuments emblématiques les plus représentés dans les illustrations fictionnelles de cataclysmes divers.

Les premières statues abandonnées ou dévastées

Devenus très vite universellement connus, ces deux édifices sont en effet pratiquement contemporains. Construite en France par le sculpteur Auguste Bartholdi avec l’aide de Gustave Eiffel et offerte par le peuple français au peuple américain, La Liberté éclairant le Monde est inaugurée en octobre 1886. La Tour Eiffel quant à elle a été construite quelques années plus tard et inaugurée lors de l’Exposition universelle de 1889.

La réalisation du socle de la statue de la Liberté incombait aux Américains. Mais la collecte des fonds pour cette tâche a connu de graves retards et des scandales qui ont un temps fait douter que l’entreprise puisse être menée à terme. Les journaux satiriques américains se sont emparés de ces déboires; on peut ainsi considérer que certaines caricatures antérieures à l’inauguration proprement dite, qui figurent une Liberté en aïeule cacochyme devant une ville manifestement réduite en ruines, anticipent les figures postérieures de la statue saccagée ou engloutie:

The Statue of Liberty as it will appear by the time the Pedestrial is finished, Life, January 17, 1884

Quelques mois seulement après son inauguration, le magazine Life choisit de représenter la statue de la Liberté décapitée et éventrée à la suite d’une attaque par une flotte ennemie. Dans la baie de New York, des navires de guerre de la Navy sont échoués. Il est difficile cependant, sur cette seule image, de savoir si la ville en arrière-plan a également été touchée:

The Next Morning, a view of the U.S. Navy and the City of New York after the arrival of a hostile fleet, Life, February 24, 1887, illustrateur inconnu

Deux années plus tard, l’architecte et romancier John Ames Mitchell, co-fondateur du magazine Life, publie The Last American, courte nouvelle de fiction rapportant les impressions d’un voyageur persan dans une Amérique du futur dévastée par un cataclysme ayant provoqué un changement climatique. L’ouvrage ne mentionne pas que la statue ait subi des dommages mais la ville de New York est décrite en ruine. Les illustrateurs des deux premières éditions de l’ouvrage ont choisi de figurer les vestiges de la ville et une statue visiblement à l’abandon:

The Last American, J.A. Mitchell, 1889, gravures extraites de la première et de la seconde édition.

Vers 1900, le peintre et illustrateur Serafino Macchiati illustre les derniers jours de la ville de New York submergée:

Les derniers jours de New York, illustré par Serafino Macchiati, édition Française en deux partie du roman "Le second déluge" de Garrett-Servis, "Je sais tout", Octobre et Novembre 1912 (n° 93 et 94)

Les deux causes principales d’anéantissement de la statue de la Liberté, la guerre et la catastrophe climatique, apparaissent donc immédiatement après son édification. Ces figures qui dominent dans la période moderne sont donc établies très tôt. Cependant, certaines interprétations allégoriques qui ont accompagné cette émergence précoce ont ensuite disparu.

Allégories

Avant même d’être achevée, comme nous l’avons observé, la statue avait été parodiée dans Life. À la même époque, le magazine satirique américain Puck brocarde le mercantilisme qui entoure l’opération, en contradiction avec les nobles idéaux portés par l’œuvre. Dès 1875 en effet, Bartholdi avait licencié son image auprès de publicitaires français, et en 1877, soit neuf ans avant son inauguration, les premiers produits américains à l’effigie de la statue font leur apparition.

Quelques années plus tard, alors que l’œuvre est construite et que la figure de la statue en ruine s’est déjà implantée, la parodie amusante n’est plus en accord avec le sujet. Les deux magazines publient alors plusieurs dessins allégoriques nettement plus sombres.
L’illustration suivante montre un homme, une femme et un enfant vêtus de guenilles, la classe moyenne américaine, assis sur le rocher Opportunité au-dessus des eaux de la santé richesse centralisée dans lesquelles rodent des requins; dans le fond, seule la tête et les épaules de la statue de la Liberté sont visibles au-dessus de l’eau:

The rising waters, Carl Hassmann (1869-1933), Puck, v. 59, no. 1527, June 6, 1906, centerfold, The Library of Congress

Sur cette illustration de Life, la ville de New York en ruine sur laquelle se lève un soleil-dollar est comparée aux anciennes cités mésopotamiennes, corrompues et anéanties:

Life, 10 March 1910, by William Balfour Ker, (c) American Art Heritages

Cette image de Puck exprime une idée semblable, avec sa Liberté déposée de son socle, flottant dans la baie et remplacée par une vache un veau d’or couronné portant un collier sur lequel figure le signe du dollar:

Illustration de Keppler (probablement Udo, le fils du fondateur de Puck, Joseph Ferdinand Keppler), Puck, vol. 71, 1912 July 3, The Library of Congress

La Première Guerre mondiale

Au cours de la Première Guerre mondiale, quelques affiches utilisent le motif de la statue en péril. À la différence des figuration guerrières antérieures, les images ne renvoient pas alors à une fiction mais plutôt à une situation conjecturale où la statue symbolise la valeur attachée à son nom; la Liberté est menacée, elle risque d’être submergée ou abattue si le public ne soutient pas l’effort de guerre. Ces images de propagande ne sont pas des anticipations mais des mises en garde dramatisées:

Pour la liberté du monde. Souscrivez à l'emprunt national à la Banque Nationale de Crédit, Affiche signée SEM, 1917, The Libray of Congress Réf. LC-USZC2-3869

That liberty shall not perish from the earth, Art by Joseph Pennell (1857-1926), 1918, The Libray of Congress

Durant le conflit, la statue est également directement agressée par l’ennemi:

"La vengeance du Kaiser" (également publié sous le titre de "New York bombardé"), J.Bernard-Walker, Éditions Pierre Lafitte, 1916; publié en pré original dans la revue "Lecture pour tous" de janvier à mars 1916 (merci à Jean-Luc Boutel pour le signalement)

Les gratte-ciel et la statue de la Liberté

Depuis la fin des années 1890 et jusqu’aux années 1930, les grandes villes américaines et tout particulièrement New York ont connu un grand mouvement de construction de gratte-ciel1.

Les pulps magazines, qui étaient florissants alors, ont amplement représenté ces constructions audacieuses. Curieusement, les anéantissements apocalyptiques dont les gratte-ciel sont alors l’objet semblent plus abondants que les destructions de la statue de la Liberté:

Amazing Stories, January 1929, Art by Frank R. Paul / Science Wonder Stories, November 1929, Art by Frank R. Paul / Astounding Stories of Super Science, April 1930 / Amazing Stories, September 1930 / Wonder Stories, Art by Frank R. Paul, February 1933 / Wonder Stories, May 1934 / Thrilling Wonder Stories, October 1938 / Marvel Science Stories, February 1939 / Science Fiction, January 1941, Art by Frank R. Paul

(la seconde couverture, dessinée par Frank R. Paul, est particulièrement intéressante; elle associe en effet deux monuments emblématiques, le Woolworth Building et la Tour Eiffel, enlevés par des proto-soucoupes.)

À partir des années 1930, c’est-à-dire à la fin de la grande période de construction des gratte-ciel, l’image des immenses buildings de Manhattan est devenue indissociable de celle de la statue de la Liberté dans les représentations de cataclysmes.

En 1933, Felix E. Feist réalise Déluge. Considéré comme perdu avant que l’on n’en retrouve une copie doublée en italien à la fin des années 1980, c’est le premier film de science-fiction du genre apocalyptique. Il décrit une série de tremblements de terre qui détruit la côte Pacifique des États-Unis, provoquant un gigantesque tsunami qui se dirige ensuite vers New York. La vague détruit les buildings, submerge la statue de la Liberté puis toute la ville dont presque tous les habitants se noient (séquence ici sur YouTube):

Deluge, dir. Felix E. Feist, 1933

Les attaques guerrières contre la statue et maintenant les buildings n’ont pas disparu. Elles sont plus menaçantes encore que dans les décennies précédentes car elles sont souvent le fait de forces extra-terrestres redoutables:

Wonder Stories, January 1935, Art by Frank R. Paul / Thrilling Wonder Stories, January 1940

(à noter sur la première couverture, également signée Frank R. Paul, l’immense dôme protecteur, lisse et sans structure en treillis comme le seront plus tard les dômes de Buckminster Fuller)

La Seconde Guerre mondiale

À la manière des affiches de propagande éditées durant la Première Guerre mondiale, cette affiche de 1940 est un avertissement, la représentation allégorique d’une éventualité où la statue symbolise la valeur attachée à son nom. Son message est par contre exactement inverse. Publiée par le America First Committee, principal groupe de pression isolationniste américain qui comptait parmi ses membres l’aviateur Charles Lindbergh, elle vise à persuader les Américains qu’ils doivent rester neutre dans le conflit; la première victime de l’engagement dans la guerre, selon ce comité, ce serait la Liberté:

War's First Casualty, America First Committee, 1940

La Seconde Guerre mondiale voit aussi l’apparition de la figure de la statue dans les comics. La Liberté est en effet en grave péril. Mais heureusement, des légions de superhéros – mobilisés comme on le sait aux côté des Américains – veillent et la préservent in extremis des attaques perfides des Nazis:

Thrilling Comics, November 1940 / Marvel Mystery Comics #36, October 1942

Ou des Japonais:

Pep Comics #23, January 1942 / Prize Comics #22, July 1942

Malgré la vigilance assidue des superhéros, la défense de la Liberté est ardue, et la statue vacille parfois sur son socle:

Boy Comics #9, April 1943

Science-fiction, années 1940

Les magazines de science-fiction des années 1940 continuent à représenter la statue victime de cataclysmes divers, parfois fantastiques:

Astounding Science-Fiction, Art by Hubert Rogers, February 1941

Startling Stories, Art by Earle K. Bergey, July 1942

Astounding Science Fiction, The Nightmare, Art by William Timmins, May 1946

Les gratte-ciel, toujours

Les gratte-ciel ravagés, déjà très présents dans les années quarante sur les couvertures des magazines de fiction, sont toujours abondamment représentés dans les décennies d’après-guerre:

Strange Adventures, January 1951 / Fantastic Novels, April 1951 / Strange Adventures, April 1951 / Astounding Science Fiction, November 1951 / Fantastic, June 1955 / Imaginative Tales, November 1955, Cover Art - Lloyd Rognan / Imagination, December 1955 / Amazing Stories, November 1957 / Strange Adventures, February 1960 / Strange Adventures, March 1960 / If, July 1965 / Omni, February 1988

Les relevés réalisés semblent même indiquer que, jusqu’à la fin des années 60, les images de buildings détruits sont plus nombreuses que celles de la statue de la Liberté dans le même état. Une interprétation possible de cette statistique, qui devrait toutefois être précisée, doit sans doute prendre en compte le fait que la statue est une œuvre américaine d’adoption, tandis que les gratte-ciel représentés sur ces images sont des constructions typiquement autochtones; pour illustrer une catastrophe fictionnelle visant spécifiquement les États-Unis et non plus une destruction du monde entier, les gratte-ciel en ruine sont sans doute plus adaptés que la statue anéantie.

On relève aussi parmi ces images l’apparition des soucoupes volantes qui constituent une nouvelle menace pour les gratte-ciel, mais aussi, évidemment, pour la statue de la Liberté.

Science-fiction, années 1950

En 1953, l’illustrateur Alex Schomburg représente la statue de la Liberté à demi enfouie dans le sable, entourée de soucoupes volantes et de personnages en scaphandre, suggérant la visite d’aliens après une catastrophe sur la Terre; il reprendra la même composition onze années plus tard pour un autre magazine:

Fantastic Universe Science Fiction, Art by Alex Schomburg, August-September 1953 / Amazing Stories, February 1964, Art by Alex Schomburg

La plupart des fans et commentateurs de La Planète des singes tiennent ces deux couvertures de magazines SF réputés pour la source directe de la séquence finale du film. Comme on le sait, cette fin ne figure pas dans le roman de Pierre Boulle dont le film s’inspire, puisque dans ce texte l’engin spatial réussit à quitter ce qui est décrit comme une véritable autre planète. Selon d’autres sources pourtant, l’idée originale de la fin du film aurait été imaginée au tout début de l’écriture du script, lors d’une conversation entre le producteur Arthur P. Jacobs et Blake Edwards; ils l’auraient soumise à Pierre Boulle qui ne l’appréciait pas et préférait sa propre version. L’idée a aussi été revendiquée par l’illustrateur Don Peters, qui avait aussi travaillé sur le projet, ainsi que par le scénariste Rod Serling. Le prestige associé à cette scène emblématique dans l’histoire de la science-fiction au cinéma explique sans doute ces revendications multiples (et il en existe d’autres). Il ne fait guère de doute cependant que la composition de Schomburg et plus généralement les multiples représentations de la statue détruite dans les pulps et les comics ont fortement influencé les scénaristes et concepteurs artistiques du film2.

Le cataclysme évoqué à la fin du film La Planète des singes demeure indéterminé bien qu’il soit probablement d’origine nucléaire. Mais les catastrophes climatiques demeurent toujours présentes dans les années cinquante, et, de la même façon, les images les plus réussies sont reprises ou copiées:

After The Rain (1958) by John Bowen, Art by Blanchard, 1959 edition / 1965 edition, illustrateur inconnu

Enfin, le port dévasté de New York, transformé en cimetière marin, illustre que la catastrophe climatique, à cette époque du moins, ne prend pas toujours la forme du déluge:

Tales of the Unexpected #15, July 1957

Science-fiction, années 1960

Les superhéros sont bien moins présents que pendant la Seconde Guerre mondiale mais il arrive parfois qu’ils protègent la statue contre de nouveaux agresseurs:

The Brave and the Bold #38, October-November 1961

Les gratte-ciel de Manhattan et la statue ne sont pas toujours menacés dans leur intégrité, ils peuvent être tout simplement subtilisés par des extra-terrestres:

Strange Adventures #134, November 1961

Les Men’s adventure magazines n’ont guère exploité les catastrophes spectaculaires fictionnelles. Dans les rares cas repérés, les buildings ou la statue sont détruits par des explosions guerrières, en conformité avec les sujets habituellement traités par ces pulps particuliers destinés aux hommes virils:

Real, Art by Roger LaManna, May 1965

La destruction simultanée de la statue et des gratte-ciel demeure toujours aussi populaire, à tel point qu’un éditeur peut ressortir la même histoire à plusieurs années d’intervalle pour de nouveaux lecteurs:

Mighty Samson #4, December 1965 / Mighty Samson #32, April 1982

Mais la force de l’image de la statue ruinée est telle désormais qu’un grand nombre d’illustrations peuvent se débarrasser de toute construction extérieure – comme on le verra dans La Planète des singes – et même réduire la figure abattue à son seul visage et à l’esquisse d’un bras levé:

The Magazine of Fantasy and Science Fiction, Art by Howard Purcell, December 1966

Bien que La Planète des singes constitue manifestement un tournant majeur dans la représentation de la statue de la Liberté en ruine et que le film ait suscité à partir de la fin des années soixante une profusion d’images post-apocalyptiques du même genre, notre enquête démontre que la figure est ancienne et qu’elle s’est installée fermement dans la culture populaire bien avant la fameuse scène du film. Les deux motifs principaux de son anéantissement que sont la guerre et la catastrophe climatique sont exploités très tôt par la fiction, mais ils ne sont pas les seuls. La statue est aussi victime de destructions parodiques, allégoriques, symboliques, fantastiques, elle est agressée, abattue, kidnappée, volatilisée, par des forces hostiles variées (monstres, géants, dinosaures, aliens, etc.), et les gratte-ciel de New York subissent fréquemment le même sort. La montée en puissance de cette figure à partie de La Planète des singes est accompagnée par une réduction importante de cette variété cataclysmale, l’interprétation se décante, elle se concentre sur deux types de catastrophes. Les humains deviennent seuls responsables de leur propre perte, anéantis par la guerre ou le changement climatique qu’ils ont provoqué; même les extra-terrestres s’en prennent beaucoup moins à la Terre et à la statue de la Liberté.

Références

  1. À New York: World Building (1890, 94 mètres), Manhattan Life Insurance Building (1894, 106 m), Park Row Building (1899, 119 m), Singer Building (1908, 187 m), Metropolitan Life Tower (1909, 213 m), Woolworth Building (1913, 241 m), 40 Wall Street (1930, 283 m), Chrysler Building (1930, 319 m), Empire State Building (1931, 381 m). Sources: Wikipedia (fr) et (en). []
  2. Le wiki Planet of the Apes fournit d’autres renseignements sur les figurations de la statue de la Liberté dans les différentes versions de la franchise, y compris les jeux vidéos. []

28 Reponses à “ Archéologie de la statue de la Liberté en ruine ”

  1. [...] La séquence finale de La Planète des singes (1968) est célèbre. Les héros, George Taylor et Nova, découvrent sur une plage les restes à demi enfouis de la statue de la Liberté…  [...]

  2. Je ne veux pas faire mon intello mais ce que vous appelez la “vache couronnee” est en fait le “veau d’or” de la Bible (lorsque Moise met trop de temps a revenir, la population se met a adorer un autre dieu que Yahwe), expression utilisee de temps en temps pour symboliser la perte de valeurs religieuses (au profit du dollar dans ce cas)

  3. Patrick Peccatte le 4 janvier 2014 à 22:43

    J’y ai songé, mais j’ai préféré suivre la légende de la Library of Congress:
    Statue of Liberty floating in bay and statue of cow, wearing crown and collar with $ sign, standing on Liberty’s pedestal.
    Mais vous avez raison, c’est bien un veau d’or, on devrait toujours se méfier des descriptifs proposés par les institutions prestigieuses ;)

  4. Edgar P. Jacobs le 4 janvier 2014 à 23:41

    À noter que certains auteurs chauvins préfèrent voir bruler la tour Eiffel plutôt que la Statue de la Liberté… Cocorico! :)

    http://www.sceneario.com/images/planche-bande-dessinee/2870970641-2411-large.jpg

    (bon Ok, EPJ était belge…)

  5. Très intéressante entreprise d’archéologie visuelle. Qu’une image aussi séminale, en apparence, soit en fait comprise dans un très ancien continuum de représentations est en soi très frappant.

    Deux petites précisions :
    Universal War One n’est pas un comics, mais une bande dessinée française ; il est intéressant de voir que la couverture d’une version américaine représente justement une icône américaine.
    Vous avez traduit “centralized wealth” comme s’il s’agissait de “centralized health” – nous sommes loin ici des enjeux de l’obamacare, il s’agit plutôt d’une critique de la concentration des richesses, qui détruit le pays des opportunités économiques.

    Merci pour cet article.

  6. Patrick Peccatte le 5 janvier 2014 à 10:23

    Merci pour ces précisions et votre appréciation. J’avais bien repéré que Universal War One a été créée par un auteur français, mais je ne savais pas que la couverture retenue ici est celle de la version américaine. Pour wealth, je n’ai aucune excuse, je n’ai jamais subi la méthode globale…

  7. Bonjour
    Passionné d’anticipations anciennes, je trouve votre article passionnant, j’ai d’ailleurs un projet similaire mais pour la Tour Eiffel, qui ne manque pas d’être détruite également dans la SF avant guerre.
    Concernant votre dossier très complet, je voudrais juste vous faire deux ou trois petites remarques:
    - La photo que vous créditez comme provenant de l’ouvrage de Pierre v éron “Les marionnettes de la vie” provient en fait du N°1 de la revue “Je sais tout” (15 F2VRIER 1905) pour un article de Camille Flammarion intitulé ” La fin du monde”. L’illustrateur est bien Henri Lanos, un des plus grand artiste de SF de cette période en France.
    - L’illustration de Serafino Macchiati provient de l’édition Française en deux partie du “le second déluge” de Garrett-Servis et publié une fois de plus dans la revue “Je sais tout” de Octobre et Novembre 1912 (N° 93 ET 94).
    - Je voulais également vous signaler la parution en France d’une roman de J.Bernard-Walker “La vengeance du Kaiser” également publié sous le titre de “New York bombardé et publié aux éditions Lafitte en 1916 et publié en pré original dans la revue “Lecture pour tous” de Janvier à Mars 1916.

    Bonne journée et encore bravo pour votre excellent travail!

  8. Patrick Peccatte le 5 janvier 2014 à 12:09

    Merci beaucoup pour toutes ces précisions, j’apprécie.
    Puis-je ajouter la couverture de “La vengeance du Kaiser” à cette enquête ?

  9. Pas de probléme avec plaisir!

  10. Très très bon article ! Bravo !

  11. Quel savoir encyclopédique ! Je suis impressionné.
    Un travail de déconstruction de la statue de la Liberté : “We The People” par l’artiste d’origine vietnamienne Danh Vo, récemment visible (en partie, bien entendu) au MAMVP : http://lunettesrouges.blog.lemonde.fr/2013/07/03/danh-vo-histoire-et-demembrement/

  12. L’article vient d’être mis en ligne sur mon site “Sur l’autre face du monde”

    http://www.merveilleuxscientifique.fr/?logout=1

  13. Patrick Peccatte le 5 janvier 2014 à 20:21

    @Jean-Luc Boutel: Merci bien!
    @Marc: Merci pour le signalement, je ne connaissais pas.
    Pas de savoir encyclopédique ici. Ou plus exactement, mon encyclopédie, c’est le web. Toutes mes recherches sont réalisées en rebondissant et reformulant les
    requêtes, continuellement. La “sérendipité” ou le “coup de bol”, je n’y crois pas vraiment en recherche iconographique. Par contre je crois beaucoup à l’identification des bonnes sources, au travail, à la méthodologie, à l’obstination… et à l’organisation sous forme de bases de données. J’ai écrit il n’y a pas très longtemps un billet sur le sujet: Les méthodes d’accès aux images du Web.

  14. Gros gros passionné de littérature d’anticipation, je vous dis merci pour cet article passionnant et instructif!

  15. Et je ne peux que vous conseiller de nous rejoindre dans notre petit club de passionnées des territoires de l’imaginaire. Votre article suscite déjà pas mal de commentaires et d’informations:

    https://www.facebook.com/groups/188086614546951/

    Vous y serez le bienvenu!

  16. Patrick Peccatte le 6 janvier 2014 à 18:44

    J’y suis, merci de m’y avoir accueilli. Nous avons échangé sur la pêche ce matin ;)

  17. À propos de la Planète des Singes, il me semble intéressant de préciser que, dans le roman de Pierre Boulle, ce que l’on découvre à la fin (le dénouement étant par ailleurs différent) n’est pas la statue de la Liberté mais la tour Eiffel. Le changement de monument jugé nécessaire par les producteurs du film est lui aussi un joli symbole.
    Sinon, je salue votre travail passionnant et kolossâl !

  18. Pour le dire de façon banal : merci pour cette archéologie passionnante.

    S’il faut ajouter une référence récente, on trouve de nouveau une Statue de la Liberté largement enfouie dans le film Oblivion, même si dans ce cas précis c’est le gratte-ciel (l’Empire State Building) qui domine le récit.

    A ce propos, il me semble que l’on peut en partie expliquer l’importance symbolique des gratte-ciels comme métonymie du péril planant sur la ville par l’existence d’une autre image séminale, celle du King Kong de Cooper et Schoedsack. La Statue enfouie de la Planète des singes viendrait ensuite la supplanter en 68, de primate à primate

  19. [...] Destructions et submersions de monuments: une histoire ancienne. Le 19ème siècle en Europe marque à la fois l'épanouissement des romans d'anticipation et les premiers pas de l'archéologie scientifique.  [...]

  20. [...] Depuis quelques décennies, le genre post-apocalyptique est très présent dans la science-fiction, et la statue de la Liberté mutilée ou submergée y est très fréquemment représentée.  [...]

  21. Patrick Peccatte le 8 janvier 2014 à 09:58

    Merci Nicolas pour l’appréciation et le judicieux rapprochement avec King Kong.
    Il existe tout de même une différence d’importance entre l’iconographie de la statue de la Liberté en ruine et celle de Kong sur l’Empire State Building. La première relève à mon avis du trope visuel (immédiatement reconnaissable mais avec de grandes variations des caractéristiques formelles), tandis que la seconde se réfère toujours à une œuvre bien précise (le film de Cooper et Schoedsack, éventuellement ses remakes ou variations). Autrement dit, la seconde iconographie est immédiatement “centrée” sur la scène de 1933, mais la seconde formerait un réseau d’images sans “centre” discernable avant 1968 (le “centre” se forme avec la Planètes des singes en 1968, mais il n’est pas exclusif; d’autres images de la statue dévastée ne s’y réfèrent pas explicitement).

  22. Un article formidable, comme toujours Patrick. Merci encore… Une question néanmoins. Pourquoi ne pas avoir poussé l’analyse jusqu’au 11 septembre avec la chute des gratte-ciel ?

  23. Patrick Peccatte le 8 janvier 2014 à 11:29

    Merci William. Je n’ai pas cherché à analyser précisément les images publiées après 1968, date de sortie du film “La Planète de singes”. J’ai simplement montré en trois composites que ces images post-1968 sont très nombreuses au cinéma, dans les jeux vidéos, les comics, etc. Mon sujet était plutôt d’étudier les images antérieures au film, de proposer une esquisse “archéologique” de la figure. L’étude de l’iconographie plus récente reste à faire à mon avis, mais c’est un sujet dont le corpus est bien plus vaste et les ramifications probablement plus subtiles si l’on recherche des connexions avec le 11 septembre.

  24. Très bel article ! Merci. Je pensais que j’allais trouver des images similaires pour le Colosse de Rhodes, mais une rapide recherche sur Google Images donne moins de dix représentations du Colosse à terre (voir aussi http://youtu.be/GTjfWwd6h9s pour le passage très rapide qui concerne sa destruction, lors d’un tremblement de terre). Pourtant, les restes, d’après Pline, étaient spectaculaires.

  25. Merci pour cet article (formidable).
    Je te signale un film de cinéma qui traite (en filigrane mais quand même) de la période d’édification de la Statue de Liberté, Park Row (“violence à park row” en français) (invisible) (enfin à moi) 1952, produit écrit et réalisé par Sam Fuller (jl’adore : le film a failli le mettre sur la paille dit-il dans son autobio) ici le film annonce : http://www.youtube.com/watch?v=necFn6lPljc . A tout hasard, si la recherche s’en allait vers l’image animée…

  26. [...] J’ai trouvé une liste sur Wikipédia, mais à mon avis elle est incomplète. Lire aussi :  Archéologie de la statue de la Liberté en ruine, par Patrick Peccatte. À noter, la statue de la Liberté n’apparaît pas détruite dans [...]