Eugénisme nazi et locomotives

Par Patrick Peccatte - 26 mai 2013 - 15:14 [English]

Durant la Seconde Guerre mondiale, American Locomotive Company [Alco] était l’un des principaux constructeurs américains de locomotives.

Une pleine page de publicité signée par la compagnie paraît le 13 février 1943 dans le magazine Collier’s et deux jours plus tard dans Life. Elle ne concerne pas les locomotives fabriquées par l’entreprise, mais comporte une curieuse illustration représentant trois jeunes femmes en robes grises alignées contre un mur sur lequel figurent des gradations, dans un poste de police plongé dans la pénombre; des Nazis en uniforme les observent attentivement tandis que derrière la porte un soldat monte la garde et qu’une croix gammée est partiellement visible.

American Locomotive, A high Honor for your Daughter, Life, February 15, 1943, page 14 (cliquez pour agrandir)

Cette page fait partie d’une série de six publicités assez déconcertantes publiées dans Life par American Locomotive de novembre 1942 à avril 1943:

La compagnie a réalisé pendant la guerre d’autres campagnes publicitaires beaucoup plus classiques, essentiellement dans les magazines Life, Collier’s et Post. La série de 1942-1943 contraste fortement avec les publicités précédentes publiées en 1941 et celles qui ont suivi en 1944 (voir ici les publicités American Locomotive de 1941 à 1944 dans Life).

Durant la guerre, de multiples sociétés américaines ont créé des publicités illustrées qui évoquaient explicitement le conflit en cours, souvent en glorifiant la puissance des États-Unis, la force de ses armées, l’excellence de son équipement, ou bien encore en caricaturant ses ennemis Allemands, Japonais, et Italiens. Mais de l’avis des spécialistes, peu de publicités s’appuyaient sur l’”émotion primitive1 et la culpabilité (on peut penser ici aux publicités figurant un mort américain à l’aide d’un fusil planté en terre et surmonté d’un casque, voir La construction d’un symbole visuel américain). Et pratiquement aucune ne mentionnait les conséquences d’une éventuelle défaite. Les six publicités American Locomotive en question relèvent de la “tactique de la peur” [scare tactics]2 et mettent en scène ce qui pourrait advenir si l’Amérique devait perdre la guerre: cinq silhouettes de pendus, l’ombre d’un homme devant un tribunal présidé par un Nazi en uniforme, un homme affamé qui fouille dans les poubelles pendant que des officiers nazis festoient, un peloton d’exécution japonais devant le Capitole qui pointe ses armes vers le lecteur. Le message est clair: si vous ne soutenez pas l’effort de guerre, cela peut arriver ici, en Amérique, prochainement. Les illustrations de cette campagne peuvent être qualifiées d’images projectives, ce sont des images-repoussoirs, des représentations de scènes dramatiques situées dans un proche futur possible si le lecteur n’agit pas efficacement pour l’éviter.

Le maître d’œuvre de la campagne publicitaire American Locomotive de 1942-1943 était Walter Weir, alors rédacteur en chef à l’agence Kenyon & Eckhardt. La série a obtenu une distinction décernée en 1942 par le magazine Advertising & Selling. Malgré cela, la campagne n’a pas été très bien comprise par le public et elle a été critiquée par les professionnels du secteur parce qu’elle paraissait ambiguë. Selon ses concepteurs, la tactique de la peur n’était qu’un moyen de provoquer la culpabilité du lecteur et retrouver par là l’un des ressorts des campagnes publicitaires de l’époque. Mais ces illustrations étaient perçues au premier degré, comme s’appuyant sur la crainte que l’Amérique pouvait encore perdre la guerre. La culpabilisation ne semblait intervenir qu’après avoir lu les textes d’accompagnement relativement longs.

Dans cette série, la publicité A high Honor for your Daughter qui ouvre l’actuel billet se distingue à la fois par son illustration et par le contenu du texte explicatif qui l’accompagne. Extraits (nous soulignons):

“For, they’re great believers in eugenics, these Nazis. They’re strong for selective breeding. [...] your daughter… well, if she’s young and healthy and strong, a Gauleiter with an eye for beauty may decide she is a perfect specimen for one of their experimental camps. A high honor for your daughter…
Does this seem a story spun in the realm of fantasy? It isn’t. It is now happening, all through Europe. The latest experiment of the victorious Nazis has been to ship Austrian and Hungarian girls to the Northern countries [...] Two, three, four, five years for now they may ship American girls to some far corner of the earth… may select your daughter… if you relax, if you fail to do your part now.”

La peur concernant l’état général du pays et l’émotion vis-à-vis d’une situation familiale personnelle sont ici convoquées et s’entremêlent. Si les Nazis gagnent la guerre, vos filles pourraient être sélectionnées comme du bétail et être envoyées à l’autre bout du monde pour servir leur politique raciale comme cela s’est déjà produit en Europe. Dans le contexte d’une simple publicité, le vocabulaire utilisé est assez remarquable: eugénisme, élevage sélectif, camp expérimental, etc. Il l’est d’autant plus lorsque l’on observe qu’une recherche sur les mots eugenics et nazi dans l’ensemble des magazines indexés par Google Books et pour la période de la Seconde Guerre retourne seulement deux occurrences dont cette publicité. Même au travers de la pure émotion et de la crainte, sans aucune analyse, la dénonciation de l’eugénisme sous le nazisme était extrêmement rare dans les journaux et magazines grand public de l’époque. Et dans une publicité, il s’agit probablement d’un cas unique.

Vingt ans plus tard, une appropriation

La série est cataloguée succinctement par la Bibliothèque de l’Université du Minnesota. Certains des artistes ayant créé ces illustrations sont mentionnés, mais ce n’est pas le cas de la publicité A high Honor for your Daughter dont l’illustrateur demeure à ce jour inconnu.

Intrigué par cette illustration et son sujet, j’ai posté le 20 avril dernier cette publicité sur le groupe Facebook Men’s Adventure Magazines qui regroupe des amateurs (et chercheurs…) intéressés par ces publications américaines bien particulières des années 1950 à 1975 [sur les Men’s Adventure Magazines, voir la section correspondante dans l'article Nazisme, sadisme, érotisme – les origines de la nazi sexploitation]. Il semblait en effet curieux que la scène représentée anticipe en quelque sorte les poncifs concernant la figuration des Nazis ainsi que les codes graphiques que l’on retrouve à partir des années 1950 dans les magazines pour hommes.

Un des meilleurs connaisseurs des Men’s Adventure Magazines, Rich Oberg, dont la collection est à la base de l’un des ouvrages de référence sur le sujet paru chez Taschen en 2008, a alors immédiatement relevé une illustration tout à fait semblable réalisée en 1963 par un célèbre artiste de pulp, Rafael DeSoto.

True Adventures, June 1963. Artiste: Rafael DeSoto. Source: menspulpmags.com, merci à Bob Deis.

La composition reprend les fondamentaux de l’illustration de 1943: trois femmes, deux nazis dont l’un est représenté dans une posture identique, une porte, un drapeau à croix gammée. S’y ajoutent désormais les stéréotypes spécifiques au genre: les jeunes femmes sont dénudées, un des Nazis brutalise l’une d’entre elles, et un sauveteur de demoiselle en détresse apparaît dans la porte. Mais vingt ans plus tard, on n’est plus du tout dans l’émotion et la crainte, l’illustration ne dénonce pas l’eugénisme sous le nazisme mais s’inscrit dans l’imagerie alors abondante qui associe nazisme, sadisme et érotisme.

Cette minuscule “découverte” montre qu’il existe bien une continuité entre les représentations des Nazis durant les années de guerre et celles qui évoluent très rapidement en nazi sexploitation dès le début des années 1950. Une autre publicité de la série American Locomotive de 1941-1942 conforte cette remarque; la figure de l’officier au monocle dans They’ll give you a fresh start in life est là encore l’un des poncifs préférés des Men’s Adventure Magazines qui transformeront ce personnage hautain et plein de morgue en sadique invétéré.

Merci à Bob Deis, Rich Oberg, et aux participants au groupe Facebook Men’s Adventure Magazines.

  1. Image Makers: Advertising, Public Relations, and the Ethos of Advocacy, Robert Jackall and Janice M. Hirota, The University of Chicago Press, 2000 , page 43. []
  2. All-Out for Victory!: Magazine Advertising and the World War II Home Front, John Bush Jones, University Press of New England, 2009, page 51. []

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