Esquisse d’une histoire illustrée du mauvais goût

Par Patrick Peccatte - 17 avril 2013 - 20:31 [English]

En 1954, le psychiatre américain américain Fredric Wertham publie Seduction of the Innocent. Dans ce livre, il estime que les comics sont une forme de littérature populaire malsaine et dénonce leur influence néfaste sur la jeunesse. Wertham vise tout particulièrement les publications représentant des scènes de meurtres et de violence qu’il nomme “crime comics” mais aussi les histoires de super-héros et d’horreur. Au même moment, une commission du sénat américain dirigée par Estes Kefauver s’interroge elle aussi sur l’influence possible des comics sur la délinquance juvénile. Wertham témoigne devant cette commission et y confirme ses thèses.

Cependant, c’est un autre témoignage devant la commission sénatoriale que l’histoire des comics a retenu, celui de William Gaines qui dirigeait alors EC Comics, un éditeur connu pour ses titres spécialisés dans le crime et l’horreur (les audiences de cette commission sont retranscrits sur le site thecomicbooks; le témoignage de Gaines est disponible ici). Un passage  de son audition est devenu fameux:

Gaines: [...] Mes seules limites sont les limites du bon goût, ce que je considère le bon goût.
Avocat en chef Beaser: Alors vous pensez qu’un enfant ne peut, en aucune manière, de quelque manière que ce soit, être blessé par tout ce qu’il lit ou voit ?
Gaines: Je ne le crois pas.
Beaser: Il n’y aurait pas de limite en fait à ce que vous mettez dans les magazines ?
Gaines: Ce ne sont que les limites du bon goût.
Beaser: Votre propre bon goût et l’attrait commercial ?
Gaines: Oui.
Sénateur Kefauver: Voici votre publication du 22 mai [sic. Il s'agit du numéro 22 de Crime SuspenStories, voir ci-dessous]. Cela semble représenter un homme avec une hache sanglante tenant une tête de femme séparée de son corps. Pensez-vous que ce soit de bon goût ?
Gaines: Oui, monsieur, ça l’est pour une couverture de bande dessinée d’horreur. Une couverture de mauvais goût, par exemple, aurait représenté la tête un peu plus haute afin que le cou soit vu comme dégoulinant de sang, et en déplaçant le corps un peu plus loin pour que le cou du corps puisse être perçu comme sanglant.
Kefauver: Vous avez du sang qui sort de sa bouche.
Gaines: Un peu.
Kefauver: Il y a du sang sur la hache. Je pense que la plupart des adultes sont choqués par cela.

Crime SuspenStories #22, April-May 1954, cover by Johnny Craig

On remarquera que c’est Gaines qui place d’emblée la discussion sur le terrain du bon et du mauvais goût et qu’il paraît évident pour les deux parties que ce sont bien les enfants qui lisent ce type de magazine.

La réponse de Gaines est à l’époque largement rapportée dans les journaux, et elle est interprétée comme une marque d’arrogance de la part des éditeurs. Beaucoup d’historiens de la bande dessinée estiment que cette réplique était fort maladroite et a contribué à donner une piètre image des comics auprès du public. Ce contexte défavorable aux comics, rappelé ici brièvement, a conduit comme on le sait à l’adoption d’un auto-contrôle de la part des éditeurs, le Comics Code Authority [CCA].

La couverture incriminée est désormais l’une des plus célèbre du genre et elle est très souvent reproduite sur les pages Web qui évoquent les origines du CCA. Selon la plupart des commentaires cependant, elle est toujours perçue comme de mauvais goût sans que l’on cherche à préciser cette expression au regard de la production des comics américains de l’époque, donnant ainsi raison rétrospectivement au sénateur moraliste des années 50 bien plus qu’à l’éditeur impulsif. Quand on considère l’histoire des comics dans son ensemble, cette couverture était-elle en fait aussi singulière ? Était-elle aussi choquante que le sénateur le prétendait ? L’éditeur EC et son directeur avaient-ils réellement franchi une limite dans le mauvais goût en représentant une femme décapitée à la hache en couverture d’un comic book ?

L’objet de ce billet n’est pas de proposer une définition de ce fameux mauvais goût, mais de replacer cette image précise dans l’histoire des comic books et des pulps américains. Mais auparavant, il n’est pas inutile de rappeler que le thème de la décapitation n’a pas été inventé par ces publications populaires plus ou moins horrifiques. Il est en effet très présent dans l’art occidental. Parmi les motifs les plus connus figurent ainsi le mythe de Persée et de la Méduse, les histoires de David et Goliath, de Judith et Holopherne, de Salomé et Saint Jean Baptiste, ou bien encore les martyres de différents saints (Paul, Denis, etc.):

Persée tenant la tête de Méduse, Benvenuto Cellini, 1554 / Judith et Holopherne, Lucas Cranach l'Ancien, 1520-1540 / Salomé recevant la tête de Saint Jean-Baptiste, Andrea Solari, c. 1520-24

Les artistes ne dissimulent pas l’extrême violence des scènes représentées et plusieurs de ces peintures et sculptures sont tout de même assez effroyables. Quelques soient les analyses esthétiques que l’on peut produire, le thème de la décapitation dans ces œuvres n’échappe guère au mauvais goût qu’en raison du talent des artistes bien sûr mais aussi par leur référence à l’antiquité classique et à la religion qui les inscrit par là dans l’histoire de l’art occidental. C’est assurément l’appartenance à l’histoire religieuse qui légitime les images de têtes coupées dans les ouvrages d’éducation à la foi (Bible, catéchismes, images pieuses, etc.):

David et Goliath, illustration de Gustave Doré, Bible, 1866 / La tête de Jean-Baptiste est apportée à Hérode et Salomé, Catéchisme en images, planche n° 30, Paris, Maison de la Bonne Presse, 1908

Les images de décapitations sont aussi très présentes dans la peinture d’histoire et les magazines populaires du début du vingtième siècle:

Paul Jamin - Le Brenn et sa part de butin, 1893 / La Vie Illustrée, 8 Juillet 1904, couverture / Une femme coupée en morceaux, L'Oeil de la police, N° 50, 1909, Gallica BnF

Enfin, Daniel Arasse a analysé en détail l’imaginaire de la guillotine depuis la révolution française et son iconographie1:

Nicolas-Antoine Taunay (1755-1830), Le Triomphe de la Guillotine, circa 1795, Musée de l’Ermitage

Revenons aux pulps et aux comics.

Les premiers dessins de décapitations spécifiquement “horrifiques”, sans caution classique ou religieuse, semblent bien apparaître dans les Weird menace magazines des années 1930 (encore appelés Shudder pulps):

Thrilling Mystery, December 1935 / Thrilling Mystery, January 1936

La seconde image figure déjà un corps décapité sanglant mais la tête coupée n’est pas représentée. Vers la fin des années 1930, les Weird menace pulps deviennent encore plus explicites en mettant en scène des jeunes femmes dévêtues, des monstres sadiques et des crimes abominables:

Thrilling Mystery, January 1939 / Strange Stories, June 1939

Selon les critères exprimés par Gaines, la seconde couverture est définitivement dans le mauvais goût puisque le sang coule de la tête féminine coupée…

Durant la Seconde Guerre mondiale, les monstres décapiteurs sont souvent des asiatiques:

Thrilling Detective, August 1940 / Hangman Comics #3, Special Case n°7 - The Executioner, Summer 1942

La seconde image provient d’un comic book (l’histoire est intégralement scannée ici). La représentation raciste de l’ennemi japonais est habituelle à cette époque. Ici, de plus, les Japonais sont particulièrement cruels et s’amusent du supplice infligé tandis que la tête sanglante, là encore, outrepasse les critères de Gaines. Douze ans avant la fameuse couverture exhibée par le sénateur Kefauver, personne pourtant ne semble s’être offusqué de cette illustration.

Avant l’instauration du Comics Code Authority en 1954, les décapitations ne sont effectivement pas rares dans les comics:

Challenge of the Unknown #6, September 1950 / The Thing #5, October-November 1952 / Decapitation, by Kenneth Landau, Weird Terror #6, July 1953

Certains éditeurs semblent même prendre un malin plaisir à multiplier les images de têtes coupées durant cette année 1954 (cette appréciation demanderait évidemment une enquête plus approfondie pour être confirmée):

Witches Tales #25, June 1954 / Fight Against Crime #20, July 1954 / Mister Mystery #18, August 1954

Après 1954, le motif n’apparaît pratiquement plus dans les comic books mais il demeure présent dans les Men’s adventure magazines qui, comme leur nom l’indique, ne sont pas destinés aux enfants. Les aventures exotiques constituant l’un des sujets favoris de ces magazines, il s’agit fréquemment de têtes réduites:

Adventure, April 1950 / Men Magazine, December 1957, cover by Wally Richards / Adventure, February 1964

On y rencontre aussi des têtes plus “réalistes”, mais étrangement, les corps décapités ne semblent jamais représentés dans ces publications qui n’hésitent pourtant pas à multiplier les couvertures provocantes:

Male, May 1956, cover by Stan Borack / Wild #2, December 1957 / Male, April 1959 - duotone by Bruce Minney

Les nazis sadiques, très présents comme on le sait sur les couvertures des Men’s adventure magazines , sont également représentés:

Man's Story, February 1964

Les têtes coupées n’ont toutefois pas totalement déserté les comic books. Cette couverture d’un romance comics peut être comprise comme un clin d’œil aux illustrations désormais prohibées:

Going Steady V.4#1, Prize, September-October 1960, cover by Joe Simon

En dehors des comics et des magazines destinés aux adultes, les pulp books présentent également des couvertures avec des têtes coupées (la dernière s’inspire manifestement du Persée de Benvenuto Cellini):

Night of the Saucers, by Eando Binder, Belmont Books B75-2116, 1971 / The Fog, by James Herbert, 1975, reprint 1984 / Soma, by Charles Platt, Aton #4, 1990, cover by Bruno Elettori

À partir des années 1970, les comic books “mainstream” ne sont plus vraiment soumis aux interdits du Comics Code Authority et les images de décapitations font à nouveau leur apparition dans ces publications:

Legend Horror Classics #9, 1975 Series / Eerie #122, July 1981 / The Savage Sword of Conan #164, September 1989

Parmi les sujets abordés désormais par la bande dessinée, l’iconographie religieuse et les sujets de la culture savante légitiment les têtes coupées “trash”, comme dans cette illustration de P. Craig Russell pour une adaptation d’un opéra de Richard Strauss:

Salome, by P. Craig Russell, Eclipse Comics, January 1986

Au terme de ce bref survol, il apparaît clairement que la couverture de Crime SuspenStories #22 n’est pas la première illustration choquante représentant une décapitation. Même si l’on écarte les figurations inspirées par l’histoire classique ou religieuse, ces images remontent au moins aux pulps des années 1930 et sont attestées au début de l’âge d’or des comic books. Par leurs outrances racistes, les comics publiés durant la guerre sont de ce point de vue très représentatifs de ces images que l’on peut considérer comme de mauvais goût.
La couverture en question a été critiquée par la commission sénatoriale de 1954 parce que les bandes dessinées étaient considérées comme des publications enfantines insignifiantes, ignorant que l’industrie des comics, à la recherche de nouveaux lectorats et soucieuse de se développer, a emprunté très tôt bon nombre de thèmes abondamment exploités auparavant par les pulps et plutôt destinés aux adultes. Gaines avait raison: le contexte de publication d’une image détermine son acceptabilité; et l’illustration de son magazine est de bon goût pour une bande dessinée d’horreur autant qu’une image de la décollation de Saint Jean Baptiste peut l’être pour un catéchisme catholique. La seule différence tient dans le fait que dans le second cas, le sujet est tellement connu que l’observateur peut s’abstraire de ce contexte de publication.

Cette couverture n’a pas manqué de donner lieu à plusieurs “swipes“, ces hommages en forme de copie intentionnelle courants dans les comics:

The Shadow #18, 1988, cover by Kyle Baker / Wolverine #55, July 2007, cover by Greg Land / Locke & Key - Head Games #3, 2009, cover by Gabriel Rodriguez

Et d’être parodiée:

Walt Dinsey's Crime SuspenStories, (date inconnue, mentionné July 1978) / Chikara, Wrestling Association, Philadelphia, 2007 (DVD cover)

Notes
On trouvera d’autres illustrations sur cet album Flickr.
Pour une introduction aux Weird menace magazines et Men’s adventure magazines, voir mon article Nazisme, sadisme, érotisme – les origines de la nazi sexploitation.

Merci à Bob Deis et aux membres du groupe Facebook Men’s adventure magazines pour leur aide.

Mise à jour: 27 septembre 2014

  1. Daniel Arasse, La guillotine et l’imaginaire de la Terreur, Flammarion, collection Champs, 1987. []

2 Reponses à “ Esquisse d’une histoire illustrée du mauvais goût ”

  1. [...] En 1954, le psychiatre américain américain Fredric Wertham publie Seduction of the Innocent. Dans ce livre, il estime que les comics sont une forme de li…  [...]

  2. Cette argumentation autour du bon et du mauvais goût est également omniprésente en photographie qu’il s’agisse de ce que l’on peut ou non montrer en matière de nus ou de photographies d’actualité.

    En 1863, lors d’un procès concernant des photographies qualifiées d’obscènes par l’acte d’accusation, le procureur déclara ” Les nudités que l’art ne relève pas, sont de véritables indécences ” pour condamner des photographies de nus tout à fait académiques selon les critères de l’époque et parfaitement innocentes sinon ridicules selon nos critères.

    En septembre 1999, Le cabinet de Madame Guigou, Ministre de la Justice a commenté dans le journal LE MONDE daté du DIMANCHE 12-LUNDI 13 SEPTEMBRE 1999 dix photographies au prisme du projet de loi relatif à la présomption d’innocence et aux droits des victimes voté par l’Assemblée Nationale et le Sénat, en première lecture, en mars et juin 1999. Parmi ces photographies Le Monde avait retenu deux images célèbres, celle de P.A. Fournil prise après l’assassinat du préfet Erignac, et celle de Bill Eppridge après celui de Robert Kennedy.
    Celle du préfet Erignac avait suscité le commentaire suivant “Y-a-t’il atteinte à la dignité ? Si le corps était recouvert d’un drap, la diffusion de cette photo ne serait pas pénalisable. C’est vrai que Claude Erignac, en tant que préfet, est un symbole de la République. Toute photographie constitue une information, mais on peut aussi dire que la société a le devoir de protéger la dignité des victimes d’actes de terrorisme.”
    A propos de celle de Robert Kennedy: “Mais peut-on dire que l’image porte atteinte à la dignité de la victime ? Non. C’est ici une représentation de l’assassinat politique dans sa brutalité. Mais la victime conserve sa dignité. Cette photo ne serait pas concernée par le projet de loi. ”
    J’ai beaucoup cherché pourquoi l’une des victimes gardait sa dignité et pas l’autre. La seule explication que j’ai pu trouver pour justifier de cette différence d’opinion sur ces deux images était d’ordre esthétique. Le commentateur avait du trouver que l’image de la mort de Robert Kennedy était “plus belle” que celle de Claude Erignac.
    http://life.time.com/history/behind-the-picture-rfks-assassination/#1
    http://tempsreel.nouvelobs.com/medias/20070914.OBS5016/photo-du-prefet-erignac-nouveau-recours-de-paris-match.html
    http://194.116.202.199/visa/99/fr/appel1.html

    Pendant longtemps le sujet (religieux) a justifié la légitimité de la représentation, là où aujourd’hui c’est la représentation en elle-même qui doit justifier de sa légitimité.