Jocelyn Dieu, artiste-peintre, 1955-2012

Par Patrick Peccatte - 1 janvier 2013 - 17:23 [English]

Chaque année au 15 août a lieu la traditionnelle fête locale de Rânes, petit village de l’Orne. À cette occasion, Jocelyn Dieu ouvre grand les portes de sa maison-atelier de la Petite Forge, hameau situé à quelques kilomètres du bourg. Il propose au visiteur de découvrir avec lui ses dernières créations. Marginal et désinvolte envers certains comportements sociaux habituels, peu loquace et assez bourru, indifférent au monde artistique, Jocelyn est pourtant devenu au long des années un artiste-peintre apprécié bien au delà de sa région d’origine qu’il affectionne tant.

Il est mort le 25 décembre dernier.

Durant ses études primaires, il consacre la majeure partie de son temps à dessiner en classe, au grand désespoir de ses instituteurs. Selon son propre témoignage, il n’a pas beaucoup aimé l’école et n’y a pas appris grand chose.

Au catéchisme, il dessine à la craie au tableau noir les Blek le roc et Zorro qui plaisent tant à ses camarades. Enfants et adultes sont stupéfaits par son assurance et la qualité de ses dessins (bien plus tard, lorsque l’on évoquait cette période devant lui, il balayait d’un revers de main et avec un sourire goguenard ce qu’il considérait comme des amusements puérils sans intérêt).

Peu après, dans le bus scolaire qui l’emmène au collège de la Ferté-Macé, il vend pour quelques francs des dessins à ses camarades. C’est alors qu’il prend conscience de son talent et qu’il envisage de vivre de son art.

Falstaff, Jocelyn Dieu

Durant son adolescence, il apprend seul la peinture à l’huile. Il découvre ensuite par lui-même plusieurs peintres classiques et commence à les copier. Il aime tout particulièrement le Greco qui demeurera toujours l’un de ses peintres préférés. Le maître de Tolède aura une grande influence sur la formation de Jocelyn au début de sa carrière d’artiste. À cette époque, il apprécie notamment le Caravage, Jérôme Bosch, Brueghel l’Ancien. Il s’est ensuite ouvert progressivement à d’autres influences, en particulier à l’impressionnisme. Son frère Jean-François l’a conduit à admirer Van Gogh qu’il avait longtemps dédaigné auparavant. Jocelyn en fait devient très pragmatique en matière d’art; pour lui, un peintre n’a d’intérêt que s’il réoriente sa façon de concevoir sa propre peinture.

Il voyage très peu, vivant isolé auprès de sa mère et de ses frères. Il ne fréquente donc guère les musées et les expositions. D’ailleurs, il ne s’intéresse pratiquement pas aux artistes contemporains. Un jour, exceptionnellement, il a l’occasion de voir une exposition Botticelli; il se dirige tout droit vers le tableau qui l’intéresse, contemple longuement un détail qui l’intrigue, puis il quitte l’exposition…

Il a en effet toujours vénéré la peinture de la Renaissance. Durant un temps, il a tenté de retrouver par lui-même des techniques et des matériaux anciens. Il reconnaîtra avoir réellement appris son art grâce à ces expérimentations. Issu d’un milieu fort modeste, il a progressé durant toute sa vie sans aide, en autodidacte complet, au prix d’un travail solitaire dont il est difficile de mesurer l’importance. Jocelyn ne conservait pas ses ébauches et essais. Néanmoins, on a retrouvé peu après son décès des magazines d’art comportant une multitude de dessins dans les marges.

À l’âge de dix-huit ans, il peint L’Extase, composition aux couleurs éclatantes représentative d’une courte période fantastique. Cette toile figurant une jeune femme allongée était l’un de ses tableaux préférés; il en réalisera par la suite plusieurs versions.

L'Extase, Jocelyn Dieu

Il expose pour la première fois en février 1976 à la MJC de la Ferté-Macé.

Par la suite, Jocelyn a travaillé selon diverses techniques picturales et développé plusieurs styles:

  • sa période surréaliste est également assez brève. Certaines œuvres de cette époque s’inspirent manifestement de Dali. Parfois, il peint en faisant pivoter la toile dans différentes positions.
  • il s’essaie à la “peinture-sculpture” en collant sur des supports des morceaux de chapeaux, des fragments de vêtements, des tissus divers, qu’il peint ensuite.
  • il travaille par la suite à la laque du commerce, en projetant des couleurs selon une technique qu’il revendique comme “personnelle” et qui lui permet de générer des formes impossibles à réaliser au pinceau.
  • durant la plus longue période sa vie artistique, il développe une peinture essentiellement figurative, s’inspirant de son cadre de vie. Cette peinture est techniquement très élaborée, chaque toile nécessite de nombreuses journées d’un travail très minutieux. Toutes les œuvres de cette période ont été vendues rapidement après avoir été réalisées.
  • il a aussi réalisé des fusains, des encres de couleur dessinées à la plume, et quelques sculptures.

Il ne travaille jamais à la lumière du jour. Il peint la nuit, dans sa maison-atelier de la Petite Forge, entouré des bois et des étangs exploités autrefois pour l’extraction du fer. Cet endroit isolé et un peu sauvage est la source d’inspiration principale de sa peinture dans sa période figurative. Ses paysages ont toujours été réalisés sans modèles directs; il se remémore ce qu’il a observé lors de ses promenades et travaille à partir de ses souvenirs et de son imagination.

Il ne peut peindre qu’en écoutant de la musique. Il affectionne particulièrement la musique classique, en particulier Bach, ainsi que des groupes modernes relativement confidentiels. Toujours fidèle au “rock progressif” des années soixante-dix, il apprécie particulièrement le groupe Magma. Il chante parfois et a même enregistré un disque avec un groupe rock ami.

La crucifixion, Jocelyn Dieu

Très cinéphile, il n’a guère l’occasion d’aller au cinéma, mais il possède une collection importante de DVD. Il aime aussi beaucoup regarder la télévision. Il est également un grand lecteur de bandes dessinées et apprécie tout particulièrement les comics américains. Cependant, il ne semble pas s’être inspiré des propositions graphiques de la culture populaire dans ses propres compositions. Ses sujets sont très souvent puisés dans la culture classique. Jocelyn a souvent exprimé une haute idée de son art, mais il répétait qu’un vrai peintre est un peintre universel. Il “prend”, disait-il, tous les publics [interview en 1980]. Il a toujours distingué nettement une sorte de tradition classique dans laquelle il a souhaité inscrire sa peinture et la culture populaire dont il était visiblement imprégné mais qui ne se manifeste pas dans son travail. On peut comprendre cette caractéristique remarquable de son œuvre comme une recherche d’une forme de reconnaissance culturelle et sociale de la part d’un homme à l’écart de la “culture savante”. Il est même possible d’y voir une manière de rejet – sans doute inconscient – des productions graphiques grâce auxquelles il avait été reconnu durant son enfance et son adolescence.

Ses compositions s’inspirent principalement de la nature et des femmes. Il a peint très peu de personnages masculins. Ses portraits féminins – Éléonore, Émilie, Clémence – sont d’ailleurs presque tous des commandes. Là encore, il ne travaille pas directement à partir de modèles, mais en utilisant des photos qu’il a réalisé lui-même auparavant lors de séances de poses parfois forts longues.

Clémence, Jocelyn Dieu

L’eau est très souvent présente dans ses composition. Il a ainsi peint une série de tableaux représentant des étangs où le ciel et l’eau se confondent, avec les feuilles des arbres qui répondent à leurs reflets dans la pièce d’eau.

Parmi ses autres œuvres marquantes, on peut citer une adaptation libre de La Reddition de Breda de Vélazquez, Le Christ de Saint Jean de la Croix, Saint Michel Archange, Juliette, Le Jugement de Pâris peinture abstraite où l’on ressent l’influence de la peinture flamande, Le Mont Saint Michel ou la fausse prophétie où le célèbre mont apparaît prisonnier des glaces et envahi par une étrange végétation, L’Allée aux cerisiers et ses reflets de nuages sur les vaguelettes de l’étang. Il existe souvent plusieurs versions des toiles qu’il jugeait les plus réussies.

L'oiseau bleu, Jocelyn Dieu

Jocelyn a réalisé peu d’expositions. La plupart se sont déroulées dans sa région. Il était ainsi régulièrement invité à la galerie Goupil à Alençon. L’une de ses plus importantes expositions s’est déroulée il y a une quinzaine d’années au Palais des Congrès de Dinard.

Il a vendu ou parfois donné la plupart de ses créations. Il a conservé très peu de ses toiles. Si ses peintures achevées sont probablement toutes signées, ce n’est pas le cas pour certains de ses dessins. Il est à craindre que les registres de ses ventes ou donations soient fort incomplets. Selon une estimation effectuée à partir d’un comptage approximatif réalisé il y a une dizaine d’années, il aurait peint environ 900 tableaux dont plusieurs sont actuellement à l’étranger. Un catalogue complet de ses œuvres est désormais indispensable pour mieux comprendre l’évolution de cet artiste attachant et original dont le travail mérite d’être mieux connu. Ce recensement sera certainement difficile à établir avec précision, mais il ne fait guère de doute qu’il doit être engagé dès maintenant, peut-être à l’aide d’une application collaborative sur le web.

Alors qu’il était gravement malade, il confiait récemment à des amis qu’il avait eu la chance d’avoir une très belle vie. Expression totale de sa vie, son art en témoigne.

L'étang de la Petite Forge, Jocelyn Dieu

L'étang de la Petite Forge, présenté par Jocelyn Dieu

Références
Dieu le peintre, film de Jean-François Carrée et Patricia Canino, Diffusion: Clermont-Fd du film, 1983
La page Facebook de Jocelyn Dieu

Merci à Jean-Marie Godard et Françoise Pétron pour leur aide lors de la rédaction de ce billet.

15 Reponses à “ Jocelyn Dieu, artiste-peintre, 1955-2012 ”

  1. Merci Patrick pour cet hommage émouvant à cet artiste authentique qui pratiquait visiblement son art en amateur, c’est-à-dire en croyant désintéressé… tout en maintenant une distinction entre les cultures “populaire” et “classique” que tu mentionnes et qui nous permet peut-être d’apercevoir comment fonctionne la croyance et peut-être une forme de sacralité dans le champ artistique.

  2. Merci pour ce bel hommage . Jocelyn était mon ami depuis plus de 40 ans . Il ne s’est jamais soucié de se faire reconnaitre durant sa vie . Aujourd’hui , c’est à nous , ses amis , de faire connaitre son oeuvre qui ne doit pas rester ignorée . Je souhaiterais beaucoup vous rencontrer pour contribuer , de tout coeur , à cette entreprise

  3. Patrick Peccatte le 13 janvier 2013 à 00:07

    @ Olivier & Jacques Dubois: Merci pour vos appréciations.
    Olivier: cette tension entre cultures “classique” et “populaire” est tout à fait étonnante dans le cas de Jocelyn. Je ne crois pas que cela soit manifeste dans ses oeuvres, mais c’était frappant quand on l’écoutait (hélas, il s’exprimait peu autant que j’ai pu le connaître).
    Jacques: Je vous contacte par mail.

  4. En souvenir de la premiére expo à La Ferté Macé ! Le vernissage ou il était absent !
    Marc Vincent.

  5. Patrick Peccatte le 26 janvier 2013 à 19:01

    Merci Marc Vincent pour cette anecdote que je ne connaissais pas. Cela correspond assez au personnage de Jocelyn…

  6. BOUGIS michel et frederique le 18 avril 2013 à 12:07

    bonjour, connaissez vous le tableau ” hommage au gréco” que nous possédons personnellement (période le ” l’extase”) ainsi que le tableau qui figure sur la face b du disque que nous avons fait ensemble en 1986 ,j’en ferai des photos,si cela vous intéresse,cordialement

    michel

  7. Patrick Peccatte le 19 avril 2013 à 09:12

    Bonjour. Non, je ne connais pas ces deux tableaux, et je suis intéressé par des photos. Merci d’avance.

  8. bonjour, comment joindre des photos sur cette réponse ?auriez vous une adresse mail?
    HOMMAGE AU GRECO est de la meme periode que l’extase,l’autre tableau est la faceA du disque que nous avons fait ensemble à l’époque ,1986( si vous le possedez,je suis michel Bougis,guitares,arrangements )merci d’avance

  9. Patrick Peccatte le 23 mai 2013 à 08:42

    Merci. Je vous contacte par mail.

  10. J’ai eu la chance un jour lors d’une promenade d’être reçue par Jocelyn pour la visite de l’expo à la petite Forge. Souvenir inoubliable.

  11. Belle découverte, merci !

    Il y aurait un article communautaire Wikipédia à écrire sur ce bel artiste pour faciliter sa reconnaissance.

    JFM

  12. Merci Jean-François. En effet, un article Wikipedia sur Jocelyn est une bonne idée. Je vais y songer, mais je dois dire que je n’ai pas un excellent souvenir de mes (très peu nombreuses) expériences rédactionnelles sur Wikipedia…

  13. Philippe AUMONT le 6 octobre 2013 à 03:47

    J’ai eu la chance de découvrir l’atelier de Jocelyn et de discuter avec lui. J’ai été subjugué par l’éclairage dans certaines de ces toiles et notamment l’utilisation du soleil comme dans l’extase… Oui, c’était un peintre complet mais il m’a aussi semblé que c’était un homme profondément épris d’amour et de justice pour qui les mots ne suffisaient pas.

    Jean-Yves Carrée et Patricia Canino ont réalisés un court métrage intitulé “Dieu le peintre” et présenté en 1984 au festival international du court métrage de Clermont-Ferrand. Ce film est-il accessible? Présente-t’il un intérêt afin que ce grand artiste ne soit jamais oublié?

  14. Patrick Peccatte le 6 octobre 2013 à 09:30

    Merci pour votre témoignage.
    J’ai mentionné le film Dieu le peintre dans mes références, mais je n’en ai vu qu’un court extrait. Il est référencé sur la base de données le-court.com de l’Agence du court-métrage (ici) et sur le site du festival du court de Clermont-Ferrand (). Je ne sais pas s’il est distribué, le mieux serait sans doute de contacter ces deux associations. Je pense qu’il a valeur d’archive car les séquences filmées sur Jocelyn et son travail sont certainement très rares. Ce film cependant ne peut certainement pas être diffusé librement et ne pourrait donc guère contribuer à faire connaître Jocelyn. Pour cela, je crois qu’une notice Wikipedia, comme la suggéré Jean-François Miniac ci-dessus, accompagnée de photos de bonne qualité de ses meilleurs tableaux, serait certainement un bon point de départ.

  15. Dans le cadre du mois du film documentaire 2014 et d’une soirée spéciale courts-métrages, le film “Dieu le Peintre” sera projeté dans le département voisin de l’Orne, l’Eure, au cinéma TRIANON de Verneuil sur Avre, le 21 Novembre 2014, en présence du réalisateur

    (Entrée libre)

    “Dieu le peintre” Portrait intimiste de Jocelyn Dieu, alors âgé de 28 ans. (Durée 12 minutes) réalisé par Jean-Yves CARREE (1983)

    https://www.facebook.com/events/1505568466372057/?ref_dashboard_filter=upcoming