La déploration du super-héros

Par Patrick Peccatte - 6 août 2012 - 09:11 [English]

On le sait, les super-héros ne meurent pas. Enfin pas vraiment. La comic book death comme on nomme parfois ce genre de disparition n’est jamais définitive. Un personnage doté de super-pouvoirs peut toujours réapparaître après sa mort grâce à une astuce de scénario. À la suite d’un changement d’auteur ou d’éditeur et pour des raisons essentiellement économiques, il peut aussi reprendre du service dans un nouveau cycle d’histoires1.

Plusieurs disparitions de super-héros ont pourtant profondément marqué les lecteurs de comics, en particulier la mort de Jean Grey2 en 1980 dans la saga Dark Phoenix et celle Kara (Supergirl) en 1985 au cours de la série Crisis on Infinite Earths.

(1) La mort de Jean Grey (qui intervient dans le numéro suivant), Uncanny X-Men #136, August 1980 - art by John Byrne / La mort de Kara, Crisis on Infinite Earths #7, October 1985 - art by George Pérez

Ces couvertures ont inspiré des hommages sous forme de statuettes [1, 2], des “fake covers” réalisées à l’aide de maquettes, etc. Autre indice de popularité: une recherche à l’aide de Google Search By Images permet de retrouver plusieurs centaine d’occurrences de ces images sur des sites de passionnés. L’émotion suscitée chez les fans tient pour une part dans la composition graphique mémorable utilisée par les artistes. Cyclops (resp. Superman) porte le corps sans vie de Jean Grey (resp. Kara) à bout de bras3. Le geste est ostentatoire. Le super-héros semble présenter le corps sans vie au lecteur, presque comme une offrande. Il crie sa douleur, la tête tournée vers le ciel. En arrière-plan, d’autres super-héros stupéfaits observent la scène.

Les fans de comics américains utilisent différentes expressions pour désigner cette très grande proximité graphique: plagiarism, parody, cover swipe, homage cover. La terminologie est également adoptée chez les fans français où l’on évoque couramment les imitations, parodies, hommages ou swipes de couvertures [1, 2, 3].

De nombreux blogs ou forums dédiés aux comics proposent ainsi des listes de couvertures similaires [1, 2, 3]. La plupart d’entre eux estiment que la couverture de Batman de juin 1963 est à l’origine de cette composition graphique particulière où un super-héros debout tient un être cher sans vie à la force de ses bras, son compagnon Robin4.

(2) Batman #156, June 1963

La source de ce motif est en fait bien plus ancienne et un peu plus compliquée que cela. Mais avant de décrire l’origine et l’évolution de la composition, une autre figuration souvent associée retient l’attention.

La forme Pietà

Entre l’automne 1992 et l’été 1993, l’éditeur DC Comics publie une série d’une quarantaine de volumes racontant la mort de Superman. La disparition programmée du tout premier des super-héros a provoqué un événement majeur dans le monde des comics. Superman est représenté agonisant dans les bras de Lois Lane devant le siège du Daily Planet. La couverture du volume récapitulatif paru en 1993 représente la même scène, mais cette fois Lois Lane est seule avec Superman (le photographe qui figurait en arrière-plan a disparu) et elle crie sa douleur vers le ciel.

(3) Superman dies in Lois Lane's arms: Superman #75 vol. 2, January 1993; Art by Dan Jurgens and Brett Breeding / The Death of Superman, 1993.

Les compositions sont ici très différentes de celles des images présentées précédemment. Elles font clairement référence au modèle chrétien de la mater dolorosa, et plus spécifiquement au thème artistique de la Pietà.

Dans l’iconographie chrétienne, on distingue souvent le thème de la Pietà apparu dans la peinture italienne au milieu du XIVe siècle et celui de la lamentation ou déploration du Christ. Une Pietà comporte uniquement deux personnages, le Christ mort et la Vierge portant son corps sur ses genoux. Une déploration comporte d’autres personnages qui étaient présents à la fin de la Passion du Christ. Une Pietà, qui n’est donc pas stricto sensu conforme aux récits évangéliques, peut ainsi être considérée comme un extrait de la scène plus vaste de la déploration du Christ. Une Pietà s’abstrait de la narration de la descente de croix et concentre en quelque sorte la méditation du spectateur sur la douleur de Marie (voir par exemple Le Thème de la Pietà sur le site du Ministère de la Culture, les explications sur Augusta State University, ainsi que cet article sur les Pietà de Cosmé Tura).

Cette distinction n’est pas toujours respectée dans la nomenclature des œuvres peintes ou sculptées et nombre de Pietà chrétiennes comportent d’autres personnages que le Christ et sa mère, et sont en fait plutôt des déplorations.

Transposé au monde des comics, la mort de Superman rappelle donc bien le modèle formel de la Pietà, tandis que celles de Joan Grey et de Kara avec leurs personnages en arrière-plan sont plus proches des déplorations. Dans ce cas cependant la posture tout à fait caractéristique où le corps inanimé est porté sur les bras seuls est évidemment absent de l’iconographie chrétienne (à notre connaissance…). Ce type de composition, où le porteur debout porte un corps et crie sa douleur devant une assemblée d’autres personnages éplorés, sera nommé par la suite “déploration debout” (ou “du super-héros” si le porteur en est un).

Dans les listes établies par les fans de comics [1, 2, 3, 4, 5], les compositions de cette forme sont très souvent rapprochées de la Pietà de Michel-Ange. Cette assimilation est cependant mentionnée sans véritable argumentation.

Dans un article mieux documenté, le site tvtropes – qui recense les conventions (tropes) variées dans les œuvres diverses – estime également que les couvertures de comics de cette forme peuvent toutes être associées à la forme Piétà qui semble avoir influencé directement les dessinateurs. Bien que les deux formes expriment effectivement la douleur envers un être cher disparu, les compositions sont pourtant très différentes, et l’on peut se demander si elles ne sont pas issues de “traditions graphiques” largement indépendantes, qui parfois se rejoignent, s’influencent et se mixent. Le présent article a pour objectif principal de démontrer cette hypothèse en examinant un grand nombre d’images similaires, puisées dans des traditions graphiques variées.

Constitution d’un corpus d’images

Les recensements de couvertures “swiped” effectués par les fans de comics ne sont jamais présentés chronologiquement et demeurent très partiels. L’accumulation de différentes associations de couvertures est un simple jeu. Les listes proposées ne mentionnent guère que des comics de super-héros et comptent rarement plus d’une dizaine de couvertures, toujours les mêmes. Ces collections sont dès lors décevantes lorsque l’on cherche à comprendre un peu mieux le procédé graphique mimétique et son évolution dans l’histoire du médium. Elles ne permettent pas de savoir par exemple si la figure de la Pietà a réellement influencé l’apparition de ces dessins où de déterminer quand sont apparues les caractéristiques si particulières de la forme déploration debout (corps sur les bras, porteur tête relevée et criant, personnages affligés en arrière-plan). Pour tenter de répondre à ces questions, il est nécessaire d’établir une collection beaucoup plus importante et de l’analyser avec méthode.

La recherche d’images dessinées si reconnaissables ne doit pas se limiter aux seules couvertures de comic books. Les pulps magazines comme on le sait ont en effet profondément influencé par leurs histoires (crime, fiction, horreur, etc.) mais aussi à travers les illustrations de leurs couvertures l’industrie des comic books naissante alors à la recherche de nouveaux sujets, hors du comique proprement dit. Dans l’idéal, la recherche devrait porter sur l’ensemble des productions dessinées dans la culture graphique populaire depuis un siècle environ.

Dans la pratique, le travail de collecte a porté essentiellement sur les couvertures de comic books, celles des pulps magazines et les affiches de films. Quelques exemples de couvertures de livres, d’albums de musique et de publicités ont aussi été retenus.

Les couvertures de comics sélectionnées proviennent presque toutes de la Grand Comics Database [GCD]. L’investigation bien sûr ne peut être exhaustive tant cette base est riche. L’exploration de la GCD a donc été conduite essentiellement sur les principaux titres susceptibles de présenter les couvertures recherchées: super-héros, aventure, fiction, horreur, policier, etc. Certaines catégories ont été négligées (romance, funny, etc.).

Les couvertures de pulps ont été sélectionnées en effectuant des sondages sur la base Galactic Central. Plus encore que dans le cas des comics, il ne s’agit que de quelques explorations incomplètes; l’objectif était de vérifier l’existence et la forme du stéréotype graphique avant l’apparition des comics et durant ce qu’il est convenu d’appeler leur âge d’or.

Les affiches de films enfin proviennent pour l’essentiel du relevé effectué sur le site In My Arms. Cette collection comporte également des recensements de comics et de pulps assez importants, mais aucune des images ne possède d’identification et l’auteur s’est limité aux images de femmes portées5.

L’objectif est de collecter les formes dessinées où un corps inanimé est porté directement sur des bras. Autrement dit, les figurations romantiques où le corps porté n’est pas inanimé n’ont pas été retenues [exemples dans les comics: 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10].

Sont exclues également les représentations de monstres qui portent des jeunes femmes épouvantées, les images où figurent des victimes de Dracula ou de singes gigantesques qui ont encore les yeux ouverts, les très nombreuses couvertures de pulps figurant des jeunes femmes apeurées dans les bras de malfrats ou qui sont sauvées par des héros intrépides mais demeurent visiblement parfaitement conscientes…

À l’inverse, les figurations que l’on peut rattacher à la forme Pietà ont été retenues. Plus exactement, il s’agit de représentations où le corps inanimé n’est pas totalement soutenu par les bras du porteur et repose en partie ou totalement sur les genoux de celui-ci.

Indexation des images

La collection comporte actuellement 1120 images présentées par ordre chronologique dans cet album Flickr.
115 de ces images sont de la forme Pietà (10% environ du total donc); elles sont regroupées dans cet autre album.

Il s’agit là certainement du recensement d’images le plus vaste actuellement réalisé sur ce sujet précis. Afin de rechercher et visualiser rapidement certaines caractéristiques de cet ensemble, chaque image a été indexée à l’aide d’un jeu de tags très simple:

Quelques tags descriptifs supplémentaires ont aussi été introduits pour permettre des recherches spécifiques plus précises.
Ce système permet de construire différentes vues sur la collection, soit à l’aide de tags uniques comme en cliquant sur ceux décrits ci-dessus – permettant alors d’établir quelques statistiques élémentaires sur ce stéréotype graphique – soit en les combinant et en créant des albums chronologiquement ordonnés afin d’analyser facilement l’évolution des caractéristiques remarquables.

Description des résultats

Quelques statistiques

Premier constat, la forme du “porteur debout” n’est pas un simple amusement d’illustrateurs de comics limité à quelques couvertures. Avec plus de 1000 exemples recensés, c’est un stéréotype bien établi dans plusieurs types de productions graphiques populaires. Il s’est développé bien avant l’apparition des comic books en 1934 puisque le premier exemple recensé remonte à 1913 et que l’on en relève plusieurs dizaines dans les années 20 et 30.
Comme indiqué plus haut, la collection comporte essentiellement des couvertures de comic books (50%), de pulps magazines (28%) et de livres, et des affiches de films (17%). On relève aussi quelques pochettes d’albums dont le célèbre News Of The World, du groupe Queen sorti en 1977, inspiré d’une couverture du magazine Astounding Science Fiction datant de 1953. Cette image est l’une des rares à figurer deux corps, l’un tourné vers la droite, l’autre vers la gauche.

Une seule publicité a été repérée. Elle concerne la marque Lucky Strike et date de 1932. Son ancienneté suggère qu’il doit en exister d’autres, et l’investigation devrait se poursuivre dans cette direction. Plus proche de nous, les anime et mangas n’ont pas été exploités, mais il existe certainement des images à recenser dans ces médias.

Les personnages portés sont à 85% des femmes. Nous reviendrons sur cette caractéristique très importante. Dans quelques cas, il est impossible de déterminer le genre du corps représenté.

La position de la tête du “porté” par rapport au porteur ne paraît pas avoir une grande importance: 51% environ des corps sont tournés vers la droite et 49% vers la gauche. On obtient le même ratio quand on restreint l’analyse aux formes Piétà (droite vs gauche). Ces comptages ont été effectués afin de tenter de mettre en évidence une possible influence de la composition de la Pietà de Michel-Ange sur les illustrateurs. Il semble que la célèbre statue n’a joué aucun rôle dans l’orientation observée; il existe même un peu moins de compositions vers la gauche – comme dans l’œuvre de Miche-Ange donc – que vers la droite.

En s’intéressant maintenant aux “porteurs”, 35% sont des héros humains ordinaires (mais pas des super-héros), 34% sont des monstres divers (y compris Dracula, Frankenstein, des aliens repoussants, etc.), et 24% sont des super-héros. On compte aussi une trentaine de singes monstrueux (dont King Kong bien entendu), autant de robots, et une vingtaine de héros de “type tarzan”.
45% des porteurs sont représentés bouche ouverte, menaçants ou en train de crier, ou entre-ouverte, affublés d’un rictus.
Enfin, 38% des compositions figurent d’autres personnages que le porteur lui-même, la plupart du temps en arrière-plan, le regard tourné vers la scène principale du portage.

Ces éléments indiquent d’ores et déjà que ce stéréotype graphique prend des formes diverse en combinant un très petit nombre de caractéristiques facilement identifiables autour de la posture “sur les bras”. Examinons maintenant ces caractéristiques selon le type de média d’origine.

Les pulps

Le stéréotype présente deux aspects dès les premières apparitions dans les pulps magazines: positif avec les sauveteurs courageux et les amoureux, négatif avec les criminels et les kidnappeurs.

(4) All Story Cavalier Weekly v34 #1, July 1914 / All Star Detective Stories v11 #2, May 1930

Il est présent notamment sur plusieurs couvertures du magazine Argosy, considéré comme le plus ancien pulp américain.

Les corps inanimés représentés sur les couvertures de pulps sont presque toujours féminins (94% dans le cas des pulps contre 85% sur la collection dans son ensemble). Les femmes sont particulièrement la proie de trois grandes catégories de porteurs hostiles que l’on retrouve aussi en grand nombre sur les affiches de films et les couvertures de comic books: les singes patibulaires, les robots et les monstres.

(5) Weird Tales v14 #3, September 1929 / Thrilling Detective v9 #3, February 1934 / Dime Mystery, December 1934

On remarque au passage que King Kong [1933] n’est pas le premier grand singe à manifester de l’intérêt pour les jeunes femmes.
Dans les années 50, le stéréotype est bien installé et les répétitions n’effraient pas les éditeurs. Le magazine Thrills Incorporated publie ainsi quatre couvertures semblables en quelques mois.

(6) Thrills Incorporated #12, circa 1951 / Thrills Incorporated #16, circa 1951 / Thrills Incorporated #22, circa 1952 / Thrills Incorporated #23, circa 1952

Vers la fin de la période des pulps, dans les années 1970, de nombreux detectives magazines utilisent la photographie en couverture pour illustrer des crimes, soit disant réels, dont les victimes sont toujours des jeunes femmes peu vêtues. Durant la même période, la série des monstres reprend en Allemagne avec des titres comme John Sinclair, Gespenster-Krimi, Professor Zamorra, Damona King, etc.

Les affiches de films

Quelques affiches de films célèbres comme Gone with the Wind [1939] ou Orfeu Negro [1959] figurent un héros porteur, dans la lignée des héros valeureux des premiers pulps.

On relève aussi deux fameux personnages qui anticipent les super-héros – par ses capacités phénoménales pour l’un et son accoutrement pour l’autre: Tarzan et Flash Gordon.

(7) Tarzan the Ape Man, dir. W. S. Van Dyke, 1932 (affiche française) / Flash Gordon's Trip to Mars, dir. Ford Beebe & Robert F. Hill, 1938

Cette posture a été retenue sur plusieurs affiches de différents films de Tarzan. Par ailleurs, la promotion du film sur Flash Gordon en 1938 passait également par les pulps comme en témoigne une couverture du magazine Look.

Bien entendu, ce sont des jeunes femmes qui sont là encore sur les bras des héros. On remarque aussi sur les deux images présentées ci-dessus la présence de personnages en arrière-plan, et que Flash Gordon est représenté inquiet ou stupéfait, la bouche semi-ouverte. Les caractéristiques spécifiques à la déploration debout sont déjà repérables.

Comme dans le cas des pulps, la trilogie formée par les grands singes, les robots et monstres divers constitue la plus grande partie des porteurs.

(8) Captive Wild Woman, dir. Edward Dmytryk, 1943 / Tobor the Great, dir. Lee Sholem, 1954 / "Gill-man" - Creature from the Black Lagoon, dir Jack Arnold, 1954 (screenshot)

Pour les singes, on pense bien sûr à certaines affiches du King Kong de 1933 déjà mentionné, mais il en existe bien d’autres.

Le cas du film Creature from the Black Lagoon tourné en 1954 mérite quelques mots. La créature des profondeurs qui figure dans ce film et dans ses suites est en effet devenue l’archétype des monstres de la culture populaire des années 1950 sous le nom de Gill-man, et il est très fréquemment représenté sous la forme d’un “porteur”.

Le goût prononcé des monstres pour les jeunes femmes est reconnu de puis longtemps. Les singes et robots, sans oublier les Frankenstein, vampires, zombies, etc. manifestent la même prédilection. Et les ouvrages grand public qui sont consacrés au sujet, souvent sur le mode de la dérision, choisissent souvent pour leurs couvertures des illustrations conformes au stéréotype.

(9) Monsters, maidens & mayhem: A pictorial history of Hollywood film monsters, by Brad Steiger, Camerarts, 1965 / Robot - The Mechanical Monster, by David Annan, Bounty Books, 1976 / Ze craignos monsters: le retour, par Jean-Pierre Putters, Vents d'Ouest (3 volumes publiés de 1991 à 1998), 1995 (illustration d'après l'affiche de Forbidden Planet, dir. Fred M. Wilcox, 1956) / Cinéma bis: 50 Ans de cinéma de quartier, par Laurent Aknin, Nouveau Monde Éditions, 2007 (cette illustration n'a pas été retenue dans notre corpus puisque la femme n'est pas représentée inanimée...)

La question du rapport des monstres aux femmes dans les pulps et au cinéma durant les années 1950 et 1960 mériterait à elle seule un développement qui dépasse le cadre de ce billet. En bref, les agissements des monstres dans ces productions populaires expriment à la fois la domination masculine et le souhait inconscient de la soumission féminine. Ils permettent aussi aux artistes de mettre en scène des corps dévêtus dans des positions suggestives. Il est remarquable que les livres mentionnés ci-dessus symbolisent cette production visuelle que nous jugeons désormais très kitsch à l’aide du stéréotype qui nous occupe, y compris en représentant les caractéristiques secondaires, la bouche ouverte en particulier. Tous ces porteurs crient, même les robots semblent montrer les dents. Ce cri est sans doute celui d’une bête sauvage, destiné à effrayer, mais c’est aussi celui d’un prédateur. Le monstre est un violeur, il soumet sa victime et la réduit au silence6.

Les comic books

Le stéréotype est présent dès l’âge d’or des comic books. Sans surprise, on y retrouve nos singes, robots, et monstres.

Les véritables monstres sont toutefois beaucoup plus présents que les singes et robots. Ils représentent 27% du total des couvertures de comics books de la collection. Les héros ordinaires sont également très présents (22%).

La bande dessinée possède désormais une longue histoire. Certains héros sont très populaires et ont été représentés sur de nombreuses publications. Beaucoup d’entre eux ont donc été dessinés en position de porteur. La collection comporte ainsi quelques personnages bien connus que l’on ne s’attendrait peut-être pas a priori à rencontrer dans cette posture, tels Bob Morane (2000) et Michel Vaillant (2006).

Mais ce sont les super-héros qui à eux seuls constituent près de la moitié (47%) du corpus de comics de la collection. Ils sont regroupés dans cet album classé par ordre chronologique. Autrement dit, les autres porteurs habituels – singes, robots, monstres et héros ordinaires – s’effacent devant ces nouveaux venus. Les premiers super-héros porteurs sont toutefois assez différents de la figure de la déploration. Ils sont très actifs et ressemblent en fait aux héros ordinaires des pulps de la même époque.

(10) Detective Comics #31, September 1939 / Exciting Comics #14, November 1941 / Sensation Comics #18, June 1943

La première image retenue ci-dessus ne représente pas à proprement parler un super-héros. Elle illustre presque la transition avec les monstres, si présents dans les pulps, puisqu’il s’agit de la premier apparition de Monk, un vampire qui affrontera Batman. La seconde couverture représente Black Terror dans une situation qui rappelle les sauveteurs des premiers pulps. C’est quant à lui un véritable super-héros; de plus, il crie et des personnages figurent en avant-plan. Enfin, on aura reconnu Wonder Woman en sauveteuse et bastonneuse sur la troisième image (l’exploit réalisé par le détective masqué Midnight l’année précédente a peut-être inspiré cette couverture).

Contrairement à ce qui est souvent avancé, le Batman de juin 1963 qui figure sur l’image n° 2 au début de cet article n’est donc pas le premier super-héros porteur. Il s’agit par contre du premier exemple où un super-héros – masculin qui plus est (Robin) – est représenté “mort” sur les bras d’un autre super-héros. Il s’agit là d’une véritable déploration, mais sans les caractéristiques de la bouche ouverte et des personnages en arrière-plan.

Quelques compositions remarquables

Sur la couverture de Detective Comics ci-dessus, Monk est assez costaud. Il porte un corps à l’aide d’un seul bras tout en courant. Il n’est pas le seul, plusieurs couvertures présentent divers personnages transportant un corps d’un seul bras.

D’une manière générale, on relève plusieurs variations de composition intéressantes. La plupart sont représentées dans les comic books, sans doute parce qu’il s’agit de la sous-collection la plus nombreuse mais aussi parce que ces publications sont plus récentes et apparaissent graphiquement plus innovantes.

La scène est ainsi figurée vue de côté, ou vue de dos.

Deux corps sont parfois présents, l’un tourné vers la droite, l’autre vers la gauche.

Enfin, sur quelques couvertures, le groupe de personnages typique de la forme déploration est dessiné en avant-plan.

Curiosités

De nombreuses couvertures de pulps et de comic books témoignent de l’ingéniosité des illustrateurs pour renouveler le stéréotype. Seuls quelques exemples seront rapidement présentés dans cette section. Le lecteur intéressé pourra parcourir la collection à la recherche d’autres illustrations remarquables.

Le corps peut ainsi être porté à l’aide de pinces manipulatrices ou par un bras unique sortant des flots devant d’autres personnages éberlués (l’arrière-plan caractéristique). Il peut aussi être disproportionné, armé, et soutenu à bout de bras.

(11) Amazing Stories v26 #9, September 1952 / All Star Adventure Comic #94, August 1975 / Marvel Premiere #55, August 1980

Le corps porté est parfois réduit à l’état de squelette. À l’inverse, il existe des cas où c’est le porteur qui est squelettique. Le corps peut aussi être remplacé par le seul vêtement du super-héros disparu. Le processus de substitution peut aller jusqu’à la disparition complète du personnage, remplacé par un drapeau américain (toujours avec l’arrière-plan).

(12) The Saga of Swamp Thing #28, September 1984 / Action Comics Weekly #642, March 14, 1989 / Uncle Sam and the Freedom Fighters #8, June 2008

Un cas curieux pour terminer ce court florilège. Le super-héros Aquaman dans l’édition américaine du comic book qui lui est dédié tient dans ses bras une sirène et semble désemparé, bouche bée. Par ses capacités il est naturel qu’il fréquente les femmes-poissons; il n’est pas le seul (v. par ex. ici). Dans l’édition française, la créature s’est muée en dauphin. Le motif de cette transformation est difficile à comprendre. Les autorités de contrôle ont probablement jugé à l’époque que le jeune public français, tel les compagnons d’Ulysse, n’étaient pas capables de supporter les charmes d’une sirène.

(13) Aquaman #37, January-February 1968 / Aquaman #1, Arédit-Artima, 1970 Series

Parodies

Comme nous l’avons signalé, le terme parody est souvent utilisé par les fans de comics pour désigner les compositions graphiques stéréotypées. Les couvertures manifestement parodiques ne sont pourtant pas si fréquentes dans la collection rassemblée. Parmi elles, on peut mentionner Norman Mailer déguisé en King Kong en couverture du magazine Esquire en septembre 1971.

Dans les comics, les couvertures des Marvel Zombies sont connues pour être souvent des parodies. La “pietà” publiée dans un graphic novel à l’occasion de la mort de Captain Marvel en 1982 a ainsi été parodiée/zombifiée en 2007 lors d’une série publiée conjointement par les éditeurs Marvel et Dynamite.

(14) Marvel Graphic Novel - The Death of Captain Marvel, 1982 / Marvel Zombies vs. Army of Darkness, 2007

Les parodies sont également évidentes dans les séries humoristiques, mais là encore elles ne sont pas très nombreuses. On peut mentionner les personnages de Popeye en 1947 (Olive portée par Wimpy/Gontran en version française), Obnoxio the Clown (1983), Mighty Mouse (1991), Tiny Titans (2010).

(15) Obnoxio the Clown #1, April 1983 / Mighty Mouse #4, January 1991 / Tiny Titans #29, August 2010

Avec les groupes de personnages en arrière-plan, les illustrateurs se conforment ici parfaitement au cliché.
En résumé, une très faible partie d’une production graphique abondante, qui s’échelonne sur plusieurs décennies, correspond à de véritables parodies. Même si elles se conforment à un stéréotype si reconnaissable, les images recensées sont plus variées que celles qui résulteraient de créations parodiques ou même plagiaires.

Examinons maintenant plus précisément les formes pietà et déploration debout distinguées au début de cet article.

Les Pietà

La forme pietà est repérable dans les pulps dès les années 19207. Comme nous l’avons dit, elle représente environ 10% de la collection. Les figurations du genre sont beaucoup plus équilibrées pour ce sous-ensemble. Les femmes portées ne sont plus largement majoritaires comme dans le cas de la collection globale. Les hommes deviennent même majoritaires (57% environ des formes pietà), ce qui marque clairement l’influence du modèle chrétien.

Quelques illustrations méritent d’être relevées.

(16) Famous Fantastic Mysteries v3 #2, June 1941 / Metal Men #1, April-May 1963 / Superman #281, November 1974

Sur la couverture du pulp de 1941, un groupe de zombies apparaît en arrière-plan. La présence de cette caractéristique de la forme déploration debout dans une forme pietà montre bien que la distinction formelle entre les deux types de compositions n’est pas absolue (tout comme dans l’art chrétien d’ailleurs auquel notre terminologie est empruntée). Dès cette époque, ces modèles graphiques, qui suggèrent au lecteur des interprétations bien différentes, s’influencent mutuellement.

La couverture de Metal Men de 1963 a fait sensation à l’époque de sa publication. Cette illustration est la première apparition d’un super-héros masculin sur les bras d’une super-héroïne. Celle-ci cependant n’est pas seulement éplorée, elle protège aussi le super-héros, conservant ainsi certains traits des héros sauveteurs si présents dans les pulps.

Le Superman de 1974 enfin représente la mort de Lois Lane, qui avait déjà été illustrée en 1972, mais sous la forme déploration debout (voir ci-dessous). À noter que cette image est également reproduite en miroir sur la couverture d’un comic book allemand.

La déploration du super-héros

Si l’on s’en tient aux seuls super-héros, la forme déploration debout est établie bien avant 1980, année de la parution de la fameuse couverture de Uncanny X-Men avec la mort de Jean Grey.

(17) Cat-Man Comics #31, June 1946 / Superboy #151, October 1968 / Superman's Girl Friend, Lois Lane #128, December 1972

Les trois images choisies illustrent l’évolution du modèle chez les super-héros.

Sur la première, Cat-Man protège le corps inanimé de Kitten. Le dompteur et le cercle de loups rappellent le groupe de personnages d’arrière-plan, mais le super-héros ne crie pas et la scène n’est pas une déploration.

La seconde image possède presque toutes les caractéristiques de la forme déploration du super-héros. Superboy crie devant des policiers, mais ceux-ci sont étonnés, ils ne participent pas véritablement au chagrin du porteur.

Sur la troisième couverture enfin, Superman porte le corps sans vie de Lois Lane (qui n’est pas une super-héroïne, certes; comme indiqué précédemment pourtant, Lois Lane mourra à nouveau en 1974 et la scène sera cette fois figurée sous la forme pietà). On aura reconnu une composition identique aux couvertures de 1980 et 1985 qui sont reproduites en début d’article. Cette couverture qui date de 1972 semble bien constituer le modèle de versions bien plus célèbres. À moins qu’une illustration antérieure nous ait échappé, elle est le parangon d’une longue série devenue parfaitement codifiée.

La structuration progressive de la forme “déploration debout”

Pour permettre de suivre l’évolution de la composition de type déploration debout, les illustrations où le porteur est debout (qui ne sont pas de la forme pietà donc) et où figurent des personnages en arrière-plan (plus rarement en avant-plan) ont été regroupées dans un album et présentées par ordre chronologique.

Trois couvertures de pulps et comics d’époques différentes éclairent la mise en place progressive de la structure formelle.

(18) Fame and Fortune Weekly #475, November 1914 / Argosy v239 #5, July 8 1933 / Strange Mysteries #1, September 1951

La couverture de 1914 est l’une des plus anciennes de la collection. Fame and Fortune Weekly : Stories of Boys Who Make Money était un magazine hebdomadaire destiné aux jeunes hommes entreprenants qui souhaitaient acquérir richesse et renommée (!). Publié à New York de 1909 à 1928, il était illustré de couvertures en couleurs. La figure du porteur est ici un sauveteur de jeunes femmes, comme très souvent dans les premiers pulps. Les vêtements accrochés à des patères en arrière-plan, comme des fantômes qui observent la scène, témoignent que cette caractéristique essentielle de la composition est fort ancienne.

Sur la couverture d’Argosy, en 1933, il s’agit encore d’un sauvetage, mais le porteur est figuré bouche ouverte et la foule en arrière-plan participe à la scène principale.

En 1951, dans Strange Mysteries, c’est un groupe de zombies qui est proposé avec toutes les caractéristiques de la composition.
La structure formelle de la composition déploration debout est remarquablement stable durant plusieurs décennies. Mais une partie seulement des illustrations de ce type figurent la mort et le chagrin provoqué par la disparition d’un être cher et relèvent véritablement du stéréotype en question.

Héros ordinaires et déploration debout

Les monstres, les robots et même les grands singes (à l’exception notable de King Kong) sont avant tout effrayants. Dans une composition de la forme déploration debout, ils ne peuvent être éplorés et figurer comme porteur. De même, ils n’éprouvent pas de compassion et ne peuvent être représentés en arrière-plan. Ce sont bien les héros ordinaires, suivis par les super-héros, qui ont introduit l’affliction dans cette formule graphique stéréotypée.

(19) Famous Fantastic Mysteries v6 #4, March 1945 / G.I. Joe #49, February 1957 / Space Family Robinson #14, October 1965 / Our Army at War #167, May 1966

Bien loin des monstres ou des sauveteurs romantiques, les pulps et les comics qui représentent des scènes de guerre où un soldat porte un camarade ont certainement contribué pour une part importante à cette mutation d’une composition graphique stable et ancienne vers la forme de la déploration8. Mentionnons ici deux autres exemples dans la collection: Ghost Stories v7 #6, December 1929 (mais sous une forme pietà) et Air Ace Picture Library #70, October 16th 1961.

Le stéréotype est malléable, il possède plusieurs significations dans des contextes différents. Les deux aspects observés dès les premières apparitions dans les pulps magazines – positif avec les sauveteurs courageux et les amoureux, négatif avec les criminels et les kidnappeurs – paraissent avoir évolué en se renouvelant constamment. Les criminels et kidnappeurs ont été rejoints par les monstres, robots et grands singes, et, ensemble, ils ont développé la structure codifiée du stéréotype (essentiellement le porteur criant et le groupe de personnages qui l’accompagne). Les héros ordinaires ont apporté une connotation véritablement humaine, repris ensuite par les super-héros. Dans la figure de la déploration debout, le super-héros est un hybride, il a le comportement d’un monstre mais il éprouve des sentiments humains.

Mixage de formes

Les formes piétà et déploration debout appartiennent donc bien à des traditions graphiques indépendantes. Le modèle de la pietà ne procède pas du modèle de la déploration debout (ou inversement). Contrairement à ce que l’on observe dans l’art chrétien, la pietà des productions graphiques populaires ne peut pas être considérée comme “extraite” de la déploration debout; elle est par contre directement inspirée par la figure chrétienne.

Les deux formes cependant ne sont pas complètement autonomes. Elles peuvent se mixer, fusionner. Dès 1941, une forme pietà est accompagnée d’un groupe de zombies (v. la couverture de Famous Fantastic Mysteries sur l’image n° 16 plus haut). Mais ce sont surtout lorsqu’elles sont adoptées par les super-héros que les deux propositions graphiques s’influencent, se contaminent.

(20) Metal Men #30, February-March 1968 / Wonder Woman #223, April-May 1976 / Wonder Woman #286, December 1981

Ces trois couvertures sont incontestablement de la forme pietà, mais également pourvues d’une caractéristique essentielle de la déploration debout: le groupe affligé ou tout au moins concerné en arrière plan.

Ces images sont aussi relativement proches du modèle chrétien. Les personnages porteurs sont des femmes et deux d’entre elles soutiennent des hommes. Dès lors, une interprétation peut être proposée. Alors que le monstre porteur est toujours une figure dominatrice et macho, la pietà est surtout une figure féminine. Lorsque les héros ordinaires ont commencé à manifester du chagrin pour un compagnon disparu, dans les récits de guerre en particulier, ils l’ont fait en adaptant une forme issue du comportement machiste des monstres, le portage debout. Il était peu concevable pour ces héros virils de manifester leur chagrin sous la forme pietà. La déploration du super-héros a repris cette attitude où un homme solide, campé debout, est suffisamment fort pour porter l’être disparu. En quittant le royaume des montres, en devenant une véritable déploration, la figure est devenue en quelque sorte une version virilisée de la forme pietà.

Stéréotypes adjacents et sous-stéréotypes

Les compositions graphiques examinées possèdent toutes un “air de famille” mais les deux formes sur lesquelles nous avons axé l’analyse sont tout de même bien différentes: corps porté à bout de bras pour la déploration debout, corps posé sur les genoux ou en partie sur le sol pour la forme pietà. Même si deux images qui relèvent chacune des deux compositions peuvent susciter la même interprétation chez l’observateur (la déploration), les formes en question fonctionnent donc en grande partie comme deux modèles distincts, deux stéréotypes que nous qualifierons d’adjacents.

Dans certains cas cependant, l’ajout d’une caractéristique particulière à un stéréotype déjà bien établi permet de fabriquer un véritable sous-stéréotype. Ainsi, dans notre collection, une cinquantaine de porteurs de corps sont représentés en train de tirer avec un revolver (ce qui n’est pas si facile).

(21) Ace G-Man Stories v6 #4, April 1940 / North West Romances v14 #8, April 1943 / Captain Science #2, February 1951

Les porteurs sont évidemment presque tous des hommes. Une seule femme figure dans cette posture, mais sous une forme pietà. Les tireurs sont presque toujours des détectives, des cow-boys ou des aventuriers de l’espace. Mais on y trouve aussi des monstres et un singe.

Ce sous-stéréotype est représenté essentiellement dans les pulps. Il en existe très peu dans les comic books. La montée en puissance des super-héros, qui étaient habituellement représentés sans armes9, a certainement contribué à la quasi-disparition de ce sous-stéréotype.

Combinaison de stéréotypes

Une image nous l’avons vu peut posséder à la fois les principales caractéristiques de la forme piétà et de la forme déploration debout. La composition graphique résultante possède alors une unité et appartient à la fois aux deux stéréotypes. Un autre exemple de mixage, bien différent, peut aussi intervenir. Nous l’appellerons combinaison de stéréotypes. Un exemple est fourni par la première couverture reproduite ici (Space Action, #2, August 1952) où un monstre portant une femme se reflète dans les lunettes d’un explorateur de l’espace.

(22) Le stéréotype "contrechamp dans un miroir": Space Action #2, August 1952 / Man's World, April 1964. Painting by Bruce Minney / Adventure Comics #358, July 1967

Le reflet d’une scène, en général dangereuse ou époustouflante, dans un dispositif opérant comme un miroir (lunettes, appareil photo, jumelles, caméra, etc) est en effet un stéréotype graphique facile à repérer, tant sur les couvertures de pulps que dans les comic books. Cet album sur Flickr collecte quelques exemples de ces “contrechamps dans un miroir”.

En se combinant, deux stéréotypes demeurent parfaitement identifiables. Ils s’additionnent mais conservent leur individualité. Il ne s’agit pas d’une fusion comme précédemment avec les formes pietà et déploration debout.

Les photos de l’assassinat d’Hector Pieterson

Le 16 juin 1976, à Soweto, une manifestation d’adolescents qui protestaient contre l’imposition de l’enseignement exclusif en afrikaans est sauvagement réprimée. Plus de 500 jeunes sont tués par la police sud-africaine. Ils sont presque tous noirs. Hector Pieterson, 13 ans, est la première victime.

Sam Nzima, qui était alors photographe d’agence, a pris plusieurs clichés montrant la jeune victime portée par un camarade plus âgé que lui et courant avec sa sœur à ses côtés.

(23) L'assassinat d'Hector Pieterson, photographié par Sam Nzima, 16 juin 1976, (c) Bailey Seippel Gallery Johannesburg

Ces photos firent le tour du monde et devinrent rapidement le symbole de la répression du régime d’apartheid de l’époque.

Un mémorial a été construit sur les lieux du drame. La scène photographiée par Sam Nzima y figure en bonne place. Elle est devenue une icône en Afrique du Sud, et plusieurs artistes s’en sont inspirés (statue, sérigraphie par Ernest Pignon-Ernest, etc.).

On a parfois conjecturé que ces photos ont inspiré les illustrations de la forme déploration du super-héros au début des années 1980. Comme le montre l’argumentation développée dans le présent article et la simple chronologie de la collection rassemblée, cette thèse ne tient pas. Mais il est probable que les photos de cet événement tragique ont participé à la diffusion de la “version déploration” de la composition graphique et à la reconnaissance de sa charge émotive auprès des fans de comics. Il serait intéressant d’interroger sur cette question les artistes qui ont dessiné ces couvertures.

La redocumentarisation des productions graphiques populaires

Le travail décrit dans cet article peut être qualifié de recocumentarisation iconographique. C’est en effet une entreprise qui vise à documenter des images provenant de sources différentes à l’aide de métadonnées (les tags), à les relier entre elles, à les réarranger de façon à faire apparaître de nouvelles propriétés formelles, des influences ou des relations historiques entre elles.

Cette tâche a pu être réalisée uniquement parce que nous disposons sur Internet de bases de données sur les comics et sur les pulps réalisées par des amateurs passionnés. Même si elle a été effectuée sur une échelle significative, elle demeure partielle et les descriptions des images sont sommaires. Un véritable programme de redocumentarisation des productions graphiques populaires, qui devrait être bien plus ambitieux, permettrait de développer des recherches systématiques sur les stéréotypes graphiques, leurs origines et évolutions, leur diffusion dans la culture ordinaire. Le projet serait étendu à la publicité, à la description des contenus et pas seulement limité aux couvertures. Il permettrait ainsi une véritable recontextualisation d’images issues de productions graphiques rarement étudiées simultanément et dans leur ensemble. Un tel programme utiliserait un vocabulaire contrôlé pour la description des images sélectionnées, et devrait bien entendu être mené de manière collaborative, avec l’aide des amateurs et passionnés par l’histoire des différents médias en question.

Pour une théorie des stéréotypes graphiques

Ce projet permettrait de travailler à la formulation d’une véritable théorie des stéréotypes graphiques qui pourrait alors être mise à l’épreuve sur de vastes collections.

Sans anticiper sur un tel projet – probablement utopique hélas -, essayons dès à présent d’expliquer et justifier le choix du terme stéréotype dans cet article, de préciser ce concept somme toute assez vague.

En premier lieu, les termes adoptés par les fans de comics – plagiat, parodie, swipe, etc. – ne sont pas adaptés pour désigner le phénomène. Il n’est pas question d’affirmer par là que le plagiat ou les parodies n’existent pas, mais nous avons montré que ces modes de création sont minoritaires parmi les diverses productions qui relèvent du stéréotype. De plus, ce vocabulaire possède une connotation morale qui n’est pas approprié à la description des phénomènes observés.

La terminologie décrite brièvement ci-dessous emprunte à différents auteurs. Ceux-ci ont surtout travaillé sur le photojournalisme et les conceptions qu’ils ont développé sont ici librement adaptées aux productions graphiques qui nous occupent (comics, pulps, etc.).

Il s’agit d’une proposition, rien de plus, mais qui cherche à clarifier le concept de stéréotype et ses relations avec d’autres notions plus générales ou plus spécifiques. Chacun des termes est expliqué à l’aide d’exemples précédemment décrits et il devrait être ainsi facile de comprendre leurs champs respectifs d’application.

  • Le cadre général est donné par le concept de trope visuel, proposé par Barbie Zelizer dans son ouvrage About to die. How News Images Move the Public (2010), et décrit par Audrey Leblanc dans son article Théories des images médiatiques: R. Hariman et J.L. Lucaites – B. Zelizer – A. Gunthert.
    Un trope visuel désigne une figure de style choisie par un auteur pour illustrer une situation. Il doit être expressif et aisément interprétable par l’observateur. À l’instar des “about to die images” (images de personne sur le point de mourir) analysées par Zelizer, on peut ainsi définir les images d’une personne portée par une autre. Ces images peuvent répondre à plusieurs situations, mais elles doivent être interprétées facilement, pratiquement sans qu’il soit nécessaire de lire les légendes associées: le sauveteur romantique, l’aide à un tiers, le kidnapping, la déploration, etc. Dans un trope visuel, les caractéristiques formelles des images ne sont pas établies précisément. Par exemple, on peut transporter un corps de différentes façons: seul sur les bras certes, mais aussi sur le dos, en le traînant, sur la selle d’un cheval (western), à deux sans brancard, avec un brancard. Le corps porté peut être inanimé ou non, etc. Un trope visuel n’est donc pas toujours un stéréotype, c’est une figure plus vaste.
  • Stéréotype ou cliché. Les images répondent à certaines caractéristiques formelles précises. Au cours de cet article, trois stéréotypes au moins peuvent être identifiés:
    (1) corps inanimé porté sur les bras;
    (2) déploration debout, avec le groupe en arrière-plan et le cri du porteur;
    (3) pietà.
    L’ajout de caractéristiques à un stéréotype permet de définir des sous-stéréotypes. Ainsi, (2) et un sous-stéréotype de (1). De même l’ajout d’un revolver au porteur dans (1) introduit un autre stéréotype, plus restreint. Dans le contexte des productions graphiques populaires, un stéréotype doit pouvoir être décrit à l’aide de quelques caractéristiques exprimées sous forme de tags appartenant à un vocabulaire contrôlé. Les stéréotypes sont suffisamment malléables pour fusionner (forme déploration debout + forme pietà) ou se combiner tout en conservant leur individualité (déploration debout vue dans un miroir). L’identification de ce que l’on pourrait appeler les “lois de composition” des stéréotypes pourrait constituer une partie importante du programme d’étude proposé.
  • Citation graphique. Le référent du stéréotype est parfaitement explicite, identifiable facilement pour l’observateur qui possède un minimum de “culture”. C’est le cas bien entendu de la forme pietà sur les couvertures de pulps et de comics.
    Cette notion est semblable à celle d’intericonicité introduite par Clément Chéroux à propos du traitement médiatique et photographique des événements du 11 septembre10. Cependant, dans le cas des productions graphiques populaires, la reconnaissance du stéréotype par l’observateur doit porter intégralement sur l’image, elle n’a pas véritablement besoin de discours de justification comme dans le cas du journalisme; rappelons-nous que quelques tags bien choisis doivent suffire pour décrire un stéréotype graphique. Il s’agit bien d’une citation graphique, autonome, pas d’une citation complexe possédant à la fois une composante textuelle (une justification exprimée avec des mots) et une composante visuelle dessinée.
    Lorsque l’œuvre de référence est “externe”, qu’elle n’appartient pas au média considéré, on parle alors couramment de pastiche ou de parodie. Les exemples sont nombreux, des pastiches d’œuvres classiques dans Astérix (radeau de la Méduse, Laocoon) aux parodies de la pochette de l’album Abbey Road.
  • Effet collectif de citation. L’expression effet de citation a été proposée par André Gunthert dans son article Marianne à cache-cache, ou les pièges de la mémoire collective pour désigner l’association d’une photographie avec un référent pictural. La “version” proposée ici s’en écarte assez largement et nécessite que l’on y ajoute l’adjectif collectif.
    En effet, à la différence de la citation graphique, le référent de ce type de stéréotype n’est pas explicite. Il peut néanmoins être appréhendé de manière collective, par accumulation de différentes images. Cette notion est en grande partie subjective mais l’exemple de la déploration du super-héros aide à comprendre de quoi il s’agit. Toutes les images conformes à ce stéréotype sont en effet extrêmement ressemblantes, et leur “air de famille” suggère fortement à l’observateur l’existence d’un modèle. Mais ce modèle est une sorte de fantôme. Il est pratiquement impossible de désigner explicitement un référent précis. S’agit-il des monstres effrayants qui braillent devant une assemblée ? Mais ce ne sont pas des super-héros et ils ne sont guère affligés. Des héros ordinaires pleurant un camarade ? Mais ce ne sont pas non plus des super-héros. La couverture de Uncanny X-Men parue en août 1980 avec la mort de Jean Grey ? Mais il existe des images semblables plus anciennes et bien moins connues.
    Avec ce type de stéréotype, l’individuation d’un référent n’est pas clairement établie, et chaque nouvelle occurrence d’une image conforme au stéréotype renforce l’effet collectif de citation. Il se pourrait cependant que la nature des stéréotypes ait horreur du vide référentiel. La couverture de Uncanny X-Men 1980 serait alors devenue pour les fans de comics le référent explicite qui manque, et le stéréotype doit désormais être considéré comme une véritable citation graphique.

Je proposerai dans un prochain article d’autres exemples, moins détaillés mais plus variés, esquissant une typologie des stéréotypes dans les productions graphiques populaires.

Merci à Gaby David, Bob Deis, Claude Estebe, Jean-Noël Lafargue, Audrey Leblanc pour leur aide.

  1. Procédé qui s’apparente alors au reboot dans le cinéma lorsque l’histoire demeure globalement inchangée. []
  2. Il s’agit en fait de sa seconde mort sur un total d’une dizaine. Son alias est Phoenix, ne l’oublions pas.. []
  3. En 1991, la situation s’inverse, c’est Jean Grey qui porte Cyclops dans ses bras. []
  4. Spoiler: Batman est en fait victime d’une hallucination, lire l’article Robin dies at dawn sur comicvine. []
  5. Chacun son fétichisme… L’auteur maintient également une liste d’extraits de films sur le même sujet sur le compte youtube LordOfTheCarry. []
  6. cf. l’entrée Touch of the Monster sur tvtropes. Selon ce site, la posture s’inspire du “bridal carry“, la tradition qui consiste pour un nouveau marié à porter de cette manière son épouse. []
  7. Le stéréotype est bien plus récent dans le photojournalisme; il semble remonter à la photo prise par W. Eugene Smith en 1971 à Minamata, cf. Anne Beyaert-Geslin. L’image ressassée. Photo de presse et photo d’art, Communication et langages n° 147, 2006. pp. 119-135, et Uses of the Pietà – Criticisms of World Press Photo Award, février 2012. []
  8. Ces illustrations remarquées lors de ma recherche précédente sur les war comics sont à l’origine du présent article. []
  9. cf. Batman’s gun, by Jill Lepore, The New Yorker, July 24, 2012. []
  10. Clément Chéroux, Le déjà-vu du 11-Septembre, Études photographiques, 20 Juin 2007, mis en ligne le 9 septembre 2008. []

33 Reponses à “ La déploration du super-héros ”

  1. Un impressionnant travail de recension et d’analyse. Félicitations et merci pour ce parcours d’une grande richesse.

    (un détail:”swiped” plutôt que “swipped”)

  2. Superbe billet ! Mais quelle drôle d’idée (cf. titre et autres références) de ne pas mettre le « s » terminal à « héros », même au singulier !

  3. Patrick Peccatte le 6 août 2012 à 17:34

    Merci beaucoup Nicolas et Michel pour vos appréciations et signalements de coquilles. J’ai corrigé. Pour le coup du super-héros sans s terminal, çà ne m’a même pas choqué en me relisant, je n’en reviens pas. L’habitude de la graphie américaine sans doute…

  4. Superbe article très documenté. Je pose une double réserve sur “Le stéréotype présente deux aspects dès les premières apparitions dans les pulps magazines: positif avec les sauveteurs courageux et les amoureux, négatif avec les criminels et les kidnappeurs.”

    1) l’ordre des mots et des images semble indiquer “qui” est positif, “qui” est négatif. A la couverture seule, on n’en sait rien, hormis le stéréotype standard du monstre. Cela me rappelle une discussion animée, à propos de cette publicité (http://www.dailymotion.com/video/x7si5h_pub-dangers-d-internet-csa-enfance_news), où l’un des participants trouvait que le 4e visiteur avait une tête de “p*d*ph*l*” (je code, mais les humains francophones comprendront).
    2) au mépris des conventions classiques, la gauche est positive, la droite négative. Le changement de doxa, c’est donc maintenant ?

    Décryptage, es-tu là ;)

    P.S. le çà avec un grave terminal, élégant pour indiquer le lieu du titre.

  5. Patrick Peccatte le 7 août 2012 à 09:25

    Merci Laurent. On ne voit pas la même chose alors ;) Lorsque ce sont des hommes ordinaires qui sont figurés dans les pulps, la distinction entre les “bons” (sauveteurs) et les “méchants” (criminels) m’apparaît au contraire assez claire en règle générale. Le criminel est souvent représenté patibulaire, dans l’ombre, poursuivi par un détective (dans les detective mags), etc. Le danger que fuit le sauveteur est en général identifiable (incendie, naufrage). Les titres des histoires qui figurent sur les couvertures aident à se repérer bien entendu, mais mon impression est que l’image seule suffit à effectuer le distinguo la plupart du temps.
    Pour la position relative des illustrations et des titres sur la couverture (si j’ai bien compris ton idée), je n’ai pas effectué de comptages. Ce serait intéressant, en effet, mais peut-être pas si simple: il existe des titres centrés, des titres à la fois à droite et à gauche de l’image, etc.
    Je n’ai pas compris ton P.S. sur le “çà”.

  6. Je pensais au pauvre homme atteint de jaunisse et un peu prognathe sauvant une jeune femme du feu. Tandis que sur la couverture de gauche “The quitter” ne me semble pas avoir un sens très positif. Vae laidis, pauvre Quasimodo.

    Dans “Pour le coup du super-héros sans s terminal, çà ne m’a même pas choqué en me relisant”, je n’arrivais pas à comprendre l’accent sur le à de çà.

    J’avais dans le temps fait une liste de super-héros, avec leur nom civil. Il me semblait que le redoublement du son de la première lettre du prénom et du nom (Peter Parker, Clark Kent, Matt Murdock, Kathy Kane, Bruce Banner, Jon Jonz) était plus fréquent que dans la moyenne de la population (française). Biais cognitif ?

  7. Patrick Peccatte le 8 août 2012 à 10:03

    Peut-être que mes exemples ne sont pas bien choisis, il me semblait pourtant distinguer un bon et un méchant…
    Pour le “çà”, on va dire que je suis fâché avec l’orthographe, en ce moment tout particulièrement.
    Le site tvtropes a un article bien documenté sur les Alliterative Names (cliquer sur les dossiers pour afficher les exemples).

  8. Merci Patrick pour ce billet et ce travail sacrément impressionnants! Bientôt un livre…?
    Pour ce qui est des images du photojournalisme, la répétition formelle provient aussi du (ou s’explique en partie par le) recyclage d’images existantes (cf. le récent billet d’André: http://culturevisuelle.org/icones/2471 ou une discussion avec Olivier sur la pleureuse d’Ishinomaki: http://culturevisuelle.org/parergon/archives/1624#comments ). Ce recyclage des images est une caractéristique structurelle des industries culturelles (cf. les vidéos qui montrent que Disney recycle régulièrement son matériel iconographique: ici, http://www.youtube.com/watch?v=sHODmsriYMk ou là, http://www.youtube.com/watch?v=hXIkUgG3h6c ). Je me demande dans quelle mesure, ces mécanismes influencent et participent à ce que tu nous as montré.

    Aussi, les corps féminins portés sont toujours dans une tension qui n’est pas sans rappeler les corps exacerbés des pin-up (cf. André: http://culturevisuelle.org/icones/1235 ), dans une forme de tension musculaire particulièrement esthétique (voir aussi ce qu’André avait montré pour Tarzan mais je n’ai retrouvé que ce lien-là : http://culturevisuelle.org/icones/1253 ). Ces iconographies s’influencent sans doute dans leur efficacité formelle? Et là encore le croisement d’industries culturelles ne serait pas surprenant.

    Ce serait fantastique de pouvoir discuter avec certains de ces illustrateurs… crois-tu pouvoir en interviewer quelques uns?

  9. Patrick Peccatte le 8 août 2012 à 15:01

    Merci Audrey pour ces compliments.
    Il me semble que le recyclage d’images que tu décris est un autre phénomène. Il influence et participe comme tu dis à la fabrication d’icônes, et par là, à la reconnaissance d’un modèle de stéréotype, mais ce n’est pas indispensable. Tout au moins pour les productions graphiques que j’ai examiné (comics, pulps).
    Autre différence je pense: les images de comics peuvent être parfois ressassées, recyclées, mais cela ne sort guère du cercle des fans. Dans le cas du photojournalisme, les images sont diffusées à une toute autre échelle et leur statut d’”objectivité” autorise leur rediffusion permanente, leur recyclage. Le cas de Disney est peut-être à part. Bon tout cela n’est pas encore très clair pour moi, mais j’ai quand même l’impression que cela ne fonctionne pas tout à fait de la même façon dans les productions graphiques et dans le photojournalisme….
    La relation avec les figurations du genre pin-up est très intéressante. Je n’y avais pas songé, et cela m’a permis de relire le billet d’André. Je me demande d’ailleurs si le phénomène que l’on décrit habituellement comme datant des années 1930 ne devrait pas être réexaminé à la lumière des couvertures de pulps. Il y a une préhistoire de la pin-up à écrire.
    Pour ce qui est de discuter avec des illustrateurs, c’est une bonne idée. Si je persévère sur le sujet, j’y songerai ;)

  10. Je crois que je ne suis pas d’accord avec tes réserves, mais pour moi aussi c’est encore des questions. Tu examines avec minutie la répétition de figures et en proposes une typologie. Pour l’instant, en se plaçant du côté de la publication, de l’objet fini publié. Ma suggestion (en prenant l’exemple des images du photojournalisme d’une part et de celles de Disney d’autre part (et sciemment ;-) )) est d’interroger la fabrication, la production, de ces comics et autres bazars (:D). Peut-être que comme dans d’autres industries culturelles, la répétition de ces figures, les effets de citation, les stéréotypes… viennent aussi de ce que certaines ont été repérées comme valides et opérationnelles du côté des producteurs qui les font recycler à l’envi par leurs illustrateurs. Auquel cas, bien sûr il y a une proposition visuelle qui rencontrerait son public mais la répétition (phénomène massif au vue de toutes tes occurrences) s’expliquerait aussi par un véritable recyclage, toujours garant d’un gain de temps et d’économie.
    Le fait que ce ne soit adressé qu’aux fans n’est pas un problème en soi: c’est un public ciblé et renvoie aux questions (toujours en discussion, je crois) de la segmentation des publics: http://culturevisuelle.org/apparences/2012/07/12/les-rubriques-du-genre/.

    Sinon, le cours d’André auquel je pensais pour ce qui est de la mise en tension des muscles qui permet une représentation idéalisée du corps, est celui qui s’intitulait “D’Apollon à Superman. Érotique du héros” (et j’ai même retrouvé mes notes, si ça t’intéresse…)

  11. Patrick Peccatte le 9 août 2012 à 12:54

    Merci pour la suggestion de revenir aux conditions de production des différents exemples de la discussion, c’est une très bonne idée:

    a) dans le cas des couvertures de Match qui illustrent le billet d’André, la répétition est pretextée par un anniversaire ou un événement mémoriel quelconque. Des images, en général connues, sont alors sorties du formol et republiées, le mythe est alors réactivé. Le premier anniversaire du tsunami japonais illustré par un avant/après de la pleureuse d’Ishinomaki procède d’un exercice médiatique semblable bien qu’il n’y ait pas dans ce cas de mythe à entretenir.

    b) pour les recyclages Disney, il s’agit d’un procédé industriel permettant de fabriquer des séquences d’animation identiques à moindre coût (rotoscoping, expliqué dans cet article du Daily Mail). Si j’en crois les commentaires qui figurent ici et semblent bien informés, les studios Disney ont largement utilisé le procédé dans les années 1960 et 1970 en raison de difficultés financières. Mais l’objectif n’était pas je pense que les séquences soient reconnaissables par le spectateur. Au contraire, on pourrait presque soutenir ici que le recyclage est camouflé; les personnages et les arrières-plan sont différents, seules les animations sont semblables. Tout au plus, le procédé permet de donner une même “touche Disney” à différentes productions.

    c) en ce qui concerne les dessins examinés dans mon article, ceux de la forme déploration debout ne me paraissent pas relever d’un véritable recyclage, mais d’un stéréotype. Elles sont conçues par un dessinateur comme observant certaines “règles” de composition (corps inanimé porté sur les bras, cri, assemblée en arrière-plan), mais il est difficile de dire qu’elles se réfèrent à un modèle explicite, tout au moins jusqu’à 1980 où la couverture figurant la mort de Jean Grey semble devenir alors un véritable modèle. Il y a bien de la répétition formelle, mais pas du recyclage comme en a) et b). Je ne crois pas en tout cas au gain de temps et à l’économie pour ces productions.

    Du point de vue de la réception, on observe donc bien dans tous les cas des effets de répétition, qui peuvent être reçus de manière semblables par le public et donner cette impression de recyclage, de rabâchage, de déjà-vu, mais ce sont néanmoins des phénomènes différents.

  12. Impressionnant travail. Je quitte ce site en étant moins idiot qu’en y étant entré…

  13. bonsoir Patrick,

    Probably you know the site, and/or maybe it is in one of your many many links, sorry i do not remember…

    nevertheless and just in case, please let me point at this excellent site all in public domain. Comic books from the former Golden Age of Comics: http://comicbookplus.com/

    Historically speaking it seems to be a significant archive and only by registering an account you can start downloading comic books ;-) if not you can also read them online.

  14. Patrick Peccatte le 22 août 2012 à 06:48

    Merci Gaby. J’avais mentionné comicbookplus et quelques autres sites de partage de comics dans mon article précédent.
    Petit truc au passage: lorsque l’on télécharge un comic book (il faut disposer d’un compte, c’est gratuit), il suffit ensuite de renommer le fichier .cbz en .zip (ou .cbr en .rar) pour le décompacter en images jpeg. Personnellement, je trouve que c’est plus commode et rapide que d’utiliser un visualiseur. Et la rapidité, c’est très important quand on souhaite analyser de grande quantités d’images ;)

  15. Quelle recherche !
    Il y a une séquence que j’aime beaucoup dans le Frankenstein de James Whale où un père porte sa fillette morte dans la ville en fête. Les gens ne le voient pas arriver, alors la fête s’arrête progressivement sur son passage.

  16. Patrick Peccatte le 22 août 2012 à 07:52

    Merci Jean-no. Je ne connaissais pas ce film. La séquence illustre parfaitement la figure de la déploration debout évoquée dans mon article: le père suivi par la foule tourne la tête vers le ciel, la bouche entre-ouverte, c’est un bel exemple antérieur à l’apparition des super-héros.

  17. C’est un film à voir. Il est plein de défauts et il trahit un peu Mary Shelley (notamment pour la fin de la créature) mais il y a quelques scènes très réussies.

  18. je sais bien que l’exhaustivité complète n’est pas possible, mais je viens de tomber sur une instance qui se trouve dans Identity Crisis et qui n’est pas incluse dans l’album sur Flick (enfin, je ne l’ai pas vue) : http://www.lost-man.com/wp-content/uploads/2010/08/Identity-Crisis-1-of-7-24-661×1024.jpg

  19. Patrick Peccatte le 22 août 2012 à 13:11

    Merci pour le signalement, je l’ai ajouté à ma collection… Il en existe certainement bien d’autres, en particulier dans les histoires comme ici (et non pas seulement sur les couvertures).

  20. Il manque aussi Superman portant Batman dans Final Crisis
    http://batman.wikia.com/wiki/File:DeadBatman.jpg

  21. Merci bien, je l’ajoute à ma collection. Il en manque sûrement beaucoup d’autres, mais je pense que mon argumentation tient toujours malgré ces oublis ;)

  22. Cantinelli Olivier le 3 janvier 2013 à 14:48

    Un article passionnant! Bravo pour ce travail de synthèse remarquable. La position du corps féminin renversé dans un abondon sacrificiel, bras pendant, n’est pas sans rappeler aussi le tableau de Füssli, “Le Cauchemar”, repris en image par Ken Russel dans son film “Gothic”.

  23. Patrick Peccatte le 4 janvier 2013 à 10:12

    Merci pour votre appréciation et cette référence.
    La position du corps féminin dans le tableau de Füssli est en effet semblable. Mais à mon avis, il y manque quand même l’essentiel, le porteur, pour que le rapprochement soit véritablement significatif et que l’on puisse déceler une influence indéniable de cette oeuvre sur la figure de la déploration étudiée dans mon article. Autrement dit, pour l’instant, je continue à voir l’origine de cette figure dans les anciens pulps des années 1910, même si, peut-être, le tableau en question a pu inspirer quelques caractéristiques de ces représentations populaires.

  24. Cantinelli Olivier le 11 janvier 2013 à 19:28

    Très juste. Je ne sais pas si vous connaissez ces quelques images-ci qui figurent sur un site Italien, ce sont principalement des publicités représentant la forme Pietà.

    http://www.italipes.com/artepieta.htm

    Amicalement

  25. Patrick Peccatte le 12 janvier 2013 à 12:19

    Merci, je ne connaissais pas. Il existe de très nombreuses imitations de la Pietà de Michel-Ange. Le site tvtropes que je mentionne dans mon article en donne plusieurs dans son entrée Pietà Plagiarism (cliquer sur “open/close all folders” pour les afficher).

  26. [...] articles publiés sur ce blog – Une recherche sur les war comics et La déploration du super-héros – reposent sur l’examen attentif de plusieurs centaines de couvertures de pulps et de [...]

  27. Merci beaucoup pour cette analyse très complète !
    Mon sujet de TPE était “Les super-héros”. Nous avons ainsi mentionné la “comic books death” dans le support écrit, et pour l’épreuve orale, nous nous sommes énormément inspiré de votre article car nous avons approfondi cet aspect de déploration du super-héros.
    Je passe l’épreuve demain, je vous tiendrai au courant des appréciations du jury si vous le désirez !
    Encore un grand merci.

  28. [...] plus souvent le terme anglais. [↩]Sur cette distinction, voir aussi les articles précédents La déploration du super-héros et Les stéréotypes visuels dans les war comics. [↩]Rappel: le premier super-héros, [...]

  29. [...] « La déploration du super héros », Culture Visuelle, Août [...]

  30. [...] « La déploration du super héros », Culture Visuelle, Août [...]

  31. [...] parmi vous”, un mème de la sculpture urbaine / 8.2. Une recherche sur les war comics / 8.3. La déploration du super-héros / 8.4. Nazisme, sadisme, érotisme – les origines de la nazi sexploitation / 8.5. Les [...]

  32. [...] fixé. Sur le concept de trope visuel proposé par Barbie Zelizer, voir l’article La déploration du super-héros, 6 août [...]

  33. [...] plus qu'un trope visuel; sur la distinction entre trope et stéréotype visuel, voir l’article La déploration du super-héros, 6 août 2012]. L’illustration musicale du film, lorsque la phrase “The bird, the bird, [...]