Enquête et redocumentarisation

Une part importante de l’activité des participants au projet PhotosNormandie consiste à identifier les personnages et les lieux qui figurent sur les clichés de la collection. La reconnaissance d’un événement photographié, puis sa description et sa contextualisation ne sont en effet possibles, en général, qu’après avoir effectué ces identifications de base.

Dans de nombreux cas, l’équipe du projet conduit alors une véritable enquête, examine attentivement de multiples documents qui semblent parfois éloignés de l’identification recherchée, collecte et analyse plusieurs indices, suit des pistes qui ne se révèlent pas toujours intéressantes, etc. La redocumentarisation de ce fonds iconographique apparaît dès lors comme un travail d’investigation souvent long et obscur réalisé par de véritables history detectives selon l’expression utilisée dans les rapports de la Library of Congress à propos de l’initiative The Commons1.

J’ai publié sur mon blog précédent un article2 dans lequel j’expose quelques règles simples pour aider à redocumentariser des photographies historiques. Ces règles formulent une stratégie générale qui s’appuie sur l’expérience et constituent une méthodologie efficace de recherche d’informations. Elles permettent d’optimiser la recherche mais elles ne constituent pas bien évidemment une procédure mécanique et infaillible. Ce sont des règles heuristiques qui permettent de comprendre l’évolution d’une enquête et de la diriger; elles sont récapitulées ci-dessous:

  1. ne vous précipitez pas sur le Web, observez attentivement l’image et décrivez-la précisément
  2. recherchez la même image publiée ailleurs sur le Web
  3. si vous ne connaissez rien au sujet, effectuez quand même des recherches
  4. recherchez des images similaires sur des corpus structurés analogues
  5. recherchez l’image ou des images similaires sur des collections non structurées
  6. recherchez des informations sur tout le spectre des documents qui ne sont pas des images : pages webs, blogs, forums, livres, journaux, magazines, etc.
  7. reformulez les questions en fonction des résultats obtenus, modifiez les termes utilisés dans les recherches (variantes sémantiques, traductions en d’autres langues, etc.), rebondissez
  8. repérez les nouvelles sources d’informations intéressantes et explorez-les systématiquement
  9. après chaque recherche, dressez une liste des nouvelles questions apparues
  10. utilisez la « force brute » sur certains résultats intermédiaires
  11. publiez sur Internet vos résultats partiels
  12. oubliez Internet, quittez le Web, passez « en jachère », lisez et recherchez des informations dans les livres, magazines, journaux, etc.
  13. positionnez des alertes, et après cette « période de jachère », reprenez les mêmes recherches sur Internet
  14. (métarègle) effectuez toujours deux examens des résultats obtenus : l’un centré sur la question posée, l’autre en essayant d’oublier la question.

Le présent article illustre quelques-unes de ces règles méthodologiques sur un exemple précis. Il montre que la redocumentarisation réalisée dans le cadre du projet est effectivement très semblable à une multitude d’enquêtes qui se recoupent et se renouvellent souvent. C’est un long processus collaboratif où les légendes produites ne doivent jamais être considérées comme achevées et demeurent toujours potentiellement perfectibles.

Un exemple en deux photos

[Dans la suite de ce billet, nous signifie l'équipe du projet PhotosNormandie.]

La photo suivante figure dans la collection d’origine Archives Normandie 1939-1945 avec cette légende minimale: « Libération de la Basse-Normandie pendant l’été 1944, en secteur américain. Général américain sous grands microphones en perches ».

Référence p013265. Conseil Régional de Basse-Normandie/National Archives USA.

Lorsque nous avons examiné ce cliché au tout début du projet, nous avons immédiatement remarqué que les bâtiments en arrière-plan ne ressemblent à aucune architecture connue dans la région mentionnée. Et de fait, comme pour de très nombreuses photos du corpus d’origine, cette légende s’est révélée très rapidement erronée.

Il suffit en effet d’observer attentivement la photo (règle 1) pour remarquer le patch d’épaule de ce Brigadier Général (une étoile).

Il s’agit de l’insigne de la Fifth Army US commandée alors par le Lieutenant Général Mark W. Clark (trois étoiles). Cette armée n’a jamais combattu en Normandie mais en Méditerranée et plus particulièrement en Italie durant la période qui nous intéresse (1944). Cette dernière localisation apparaît plus en accord avec le type d’architecture observé.

Mais pourquoi une photo prise en Italie dans cette collection sur la bataille de Normandie, et qui est ce général ?

Il existe dans PhotosNormandie d’autres photos américaines prises en Italie, notamment des clichés bien connus du général Clark qui porte également l’insigne de la Fifth Army qu’il commandait.

D’autres photos prises sur d’autres théâtres d’opération, en Provence, dans les Vosges, en Allemagne, et même dans le Pacifique, figurent aussi dans la collection. Ces images “égarées” sont peu nombreuses. Leur présence témoigne peut-être tout autant de l’approximation du classement et de l’indexation à la NARA (National Archives and Records Administration) que d’une sorte de tropisme documentaire envers les événements du front ouvert en juin et qui se déroulaient durant la même période que la libération de l’Italie ou le débarquement de Provence. Lorsqu’une photo figurant des soldats américains n’était connue que par sa date approximative (fin 1944) et qu’il ne disposait pas d’autres éléments précis d’information, un archiviste pressé ou peu expérimenté a pu la classer ainsi par facilité.

Le fait que ce général soit inconnu du rédacteur de la légende est plus compréhensible. La plupart des militaires de haut rangs sur les photos dont nous disposons sont connus. Mais certaines identifications nous ont donné du fil à retordre, et d’ailleurs un autre officier supérieur (Major Général, deux étoiles), photographié deux fois, n’est pas encore identifié avec certitude.

Nous avons alors recherché d’autres photos de ce personnage (règle 4). En fait, nous n’avons pas eu besoin d’aller bien loin puisqu’il figure sur un autre cliché avec cette légende d’origine sur Archives Normandie 1939-1945: « Libération de la Basse-Normandie pendant l’été 1944, en secteur américain. Un général américain dans son cabinet. »

Référence p013321. Conseil Régional de Basse-Normandie/National Archives USA.

L’étape suivante consiste alors à mentionner une référence dans les légendes de chacune de ces photos. Cette référence croisée, essentielle dans l’esprit de la redocumentarisation, permet alors d’établir un lien entre deux documents auparavant isolés. La redocumentarisation, c’est en effet aussi relier des documents entre eux, faciliter leur recoupement afin que de nouvelles informations puissent émerger et pour susciter de nouvelles questions.

Sur cette nouvelle photo, là encore, l’architecture du bâtiment qui apparaît par la fenêtre du bureau ne cadre pas vraiment avec la région. Et là encore un détail de l’image permet de progresser considérablement.

Une boîte de rangement sur le bureau porte en effet le nom Hume.
Une simple recherche sur la base de données des généraux de la Seconde Guerre mondiale permet de retrouver le général Edgar Erskine Hume qui était Chief Medical Officer de l’AMGOT (Allied Military Government of Occupied Territories) en Italie de 1943 à 1945. Cet officier a eu de multiples affectations, comme médecin militaire et administrateur, depuis la fin de la Première Guerre mondiale jusqu’à la Guerre de Corée. La photo comporte également une date en bas à gauche: 44-11-24 (24 novembre 1944).

La notice de ce général sur le site officieux du cimetière d’Arlington nous apprend que le colonel Hume a reçu son étoile de général (à titre temporaire) le 14 janvier 1944, ce qui est cohérent avec la date relevée sur la seconde photo. Cette fiche donne également des éléments sur ses différentes affectations en Italie, et dans un premier temps nous avons effectué des recherches sur les plus grandes villes mentionnées: Naples, Milan, Rome et Florence. C’était initialement une bonne idée, mais par la suite elle nous a enfermé dans une recherche exclusive sur ces villes.

En élargissant nos recherches à d’autres types de documents (règle 6), nous apprenons ensuite grâce à un livre sur l’histoire du service médical de l’armée US que Hume a été en charge des affaires civiles à Naples vers la fin 1944. Cette information a permis à Claude Demeester d’identifier le bâtiment qui apparaît sur la seconde photo: le Palazzo Salerno, l’un des édifices historiques qui bordent la Piazza del Plebiscito, la place principale de Naples. La photo a donc été prise depuis un bureau du Palazzo della Prefettura qui est situé en face.

Toutes ces nouvelles informations étaient assez faciles à retrouver et nous les avons obtenues dès le début du projet en 2007. Nous pensions alors que l’identification du bâtiment qui figure sur la première photo serait également aisée et nous permettrait d’obtenir sa localisation et de connaître ensuite dans quelles circonstances ce général américain avait prononcé une allocution publique. Il n’en a rien été. Nous avons effectué de nombreuses recherches en comparant cette photo à celles de différents bâtiments situés dans différentes grandes villes italiennes, essentiellement Rome et Naples puisque les informations rassemblées à ce stade semblaient indiquer ces villes. Différents groupes de discussion italiens sur Flickr comme Bianco e Nero ou Romamor ont été sollicités ainsi que des forums spécialisés sur l’architecture. Quelques pistes qui mentionnaient des constructions de l’époque fasciste près du château Saint-Ange à Rome ont été examinées. Sans succès. Cette photo rétive a alors été mise de côté (règle 12) et nous avons travaillé sur d’autres petites énigmes de la collection.

Au début de l’année 2012, Nadelsen relance le sujet en remarquant les cinq lettres NCERE sur l’immeuble du fond entre les fenêtres.

Michel Le Querrec a suggéré alors que ces lettres sont la fin du mot Vincere (Vaincre) que l’on retrouve dans nombre de slogans fascistes comme ici. Il devenait clair que l’investigation devait être reprise en recherchant plus particulièrement les bâtiments de style mussolinien, mais dans d’autres localités que celles déjà examinées.

Claude Demeester a donc repris les éléments biographiques concernant Hume en recherchant toutes ses affectations en Italie et pas seulement dans les grandes villes. Il a également relevé que Hume a été chef du Gouvernent militaire allié en Italie de août 1943 à septembre 1945. Il a alors recherché sur Google Images tous les Palazzo del Governo correspondant aux villes repérées en se disant qu’un Gouverneur devait bien avoir été photographié devant un palais de ce nom… Claude a pu établir ainsi que ce bâtiment est le Palazzo del Governo de Latina dans le Latium à 70 km au sud de Rome. La ville a été créée en 1932 sous le nom de Littoria par le régime de Mussolini en asséchant et mettant en valeur les marais pontins3.

Une vue de ce palais sur Google Street View permet de confirmer cette identification, et nous avons aussi retrouvé une inscription Vincere à Littoria.

Latina, Palazzo del Governo, Google Street View

Les édifices monumentaux de la ville sont de style rationaliste et l’architecte du Palazzo est Oriolo Frezzotti. Nous avons aussi retrouvé un film sur l’inauguration de Littoria en 1938 où Mussolini apparaît au balcon du palais. Le discours de ce général américain, apparemment soigneusement préparé et mis en scène, peut-être même solennel, devant un monument mussolinien alors reconnaissable, était probablement destiné à marquer l’effondrement du régime précédent et son remplacement par l’autorité militaire nouvelle.

L’allocution a peut-être été enregistrée puisque plusieurs micros sont visibles, et leur présence sur des perches laisse penser qu’ils sont disposés ainsi afin qu’il n’apparaissent pas dans le champ de caméras. La prospection de nouveaux documents se poursuit et nous recherchons actuellement d’autres photos, des films et même des enregistrements sonores de cet événement.

Le temps de la redocumentarisation iconographique est un temps long. L’enquête nécessite de nombreuses recherches qui très souvent n’apportent rien ou fort peu d’informations nouvelles. C’est pourquoi les investigations doivent être organisées et discutées collectivement. Quelques règles simples permettent d’optimiser les chances de “petites découvertes” que l’on peut alors parfois mettre sur le compte de la sérendipité. Cependant, notre expérience montre que le hasard ne joue pratiquement aucun rôle dans ce type d’entreprise. Nos petites découvertes ne sont jamais vraiment fortuites. La méthode, la persévérance, et les discussions collectives sont seules réellement efficaces. La redocumentarisation iconographique est un véritable travail.

  1. Voir par exemple: Helena Zinkham and Michelle Springer, Taking Photographs to the People: The Flickr Commons Project and the Library of Congress in A Different Kind of Web: New Connections Between Archives and Our Users, Edited by Kate Theimer, Chicago: Society of American Archivists, 2011, pp. 102-115. []
  2. Heuristique et sérendipité : un exemple en images, 18 janvier 2010. []
  3. Nous devons reconnaître ici que cette identification aurait pu être réalisée plus tôt. Sans doute parce que nous connaissons moins bien l’histoire de la Seconde Guerre mondiale en Italie, nous avons mal exploité les éléments biographiques alors recueillis qui mentionnent Littoria ainsi qu’une suggestion d’un participant au groupe Romamor qui fait référence à Latina. []

4 Reponses à “ Enquête et redocumentarisation ”

  1. PASSIONNANT !!!

  2. Une question concernant la méthode de PhotosNormandie. Je me demandais si vous essayiez, lorsque vous arrivez à identifier un homme ou une femme sur une photographie, à le retrouver ? Est-ce qu’il y a, au sein de l’équipe, des membres chargés de retrouver certaines personnes (notamment à partir des associations d’anciens combattants et autres) pour espérer une rencontre et par là même des compléments d’informations non négligeables ?

  3. Patrick Peccatte le 2 mai 2012 à 16:04

    @PCH: Merci bien.
    @Adrien: Les officiers supérieurs (américains, britanniques, allemands) qui figurent sur les photos sont pratiquement tous connus, mais ils sont tous morts. Nous ne connaissons pas les noms de tous les soldats, mais beaucoup sont morts ou ils sont très vieux. Idem pour les civils que nous avons identifiés. Dans quelques très rares cas, nous avons effectivement obtenus des informations directes, comme ici, ou par les descendants des personnes photographiées (voir mon billet Éditer, censurer).

  4. [...] ne peut l’inscrire dans l’Histoire au travers d’un projet comparable à celui de PhotosNormandie. En proposant aux internautes qui disposent d’archives qu’ils n’ont pas la [...]

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