De l’album à l’écran. Observations dans le métro
Dans le métro nous sommes entourés de personnes; mais le fait de visionner nos images nous met instantanément dans notre bulle. Alors entourés mais néanmoins seuls, nous nous plongeons dans nos images, ces photographies et vidéos gardées dans ce petit outil intime qui nous accompagne dans notre quotidienne: le mobile.
Beaucoup de personnes écrivent ou lisent des messages de texto. D’autres écoutent leurs messages ou bien de la musique; on peut voir aussi ceux qui re/lisent leurs textos, ré/écoutent leurs messages, re/regardent leurs photos: tout est permis pour tuer le temps mort. Dans les transports en commun la majorité des gens qui regardent des images digitales le font depuis leur portable.
Regardons de plus près comment
Généralement cela est fait individuellement ou bien en petit groupe de deux ou trois personnes. La plupart du temps, la personne à qui le portable appartient est celle qui montre les photos. Elle ou il donnera le tempo, le rythme, la vitesse à laquelle tous visionneront les photos. Le mobile fonctionne en tant qu’album. Il n’y a plus de passage de photo de main à main.
Le premier cas de figure que l’on peut voir est celui de personnes qui surfent, bien certains qu’ils regardant leurs images seuls, certains même pendant qu’ils écoutent de la musique ou la radio. Le mobile sert d’archive personnelle multimédia: il est une forme d’aide-mémoire; archive de nos rencontres, de nos déplacements, de nos plannings, de nos contacts, de nos musiques préférées… de nos retards. En tant qu’appareil photo et vidéocam, il archive ce sur quoi s’est porté notre attention, notre regard. Derrida l’exprime dans son Mal d’archive1: nous avons besoin d’un «bloc magique», un modèle extérieur de notre appareil psychique. Les images y sont gardées: une sorte d’album personnel à consulter, à regarder si nécessaire. L’affichage ou visualisation se fait dans/sur l’appareil lui-même.
Le Deuxième cas de figure. Dans le mouvement du métro, deux jeunes sont en train de regarder et de commenter leurs photos, leurs souvenirs. Là où auparavant ils se seraient échangés des photos papier, ils touchent aujourd’hui l’écran de la toute petite machine numérique-magique (le téléphone portable) pour les faire dérouler. La jeune fille et son ami – qui lui ressemble, probablement son frère ou cousin – les regardent ensemble à l’unisson.



Puisque seule une personne peut manipuler l’appareil à la fois, la vitesse de visionnage doit être la même pour les deux beholders, le rythme s’instaure seul. Le rapprochement des corps se fait davantage, pour visionner. Mais, personne ne touche ni ne manipule de photographies.
Seulement, et de temps en temps, leurs mains s’entremêlent, ils veulent tous les deux flipper l’écran en même temps. Tout en “feuilletant” le portable, on peut rapidement montrer des images à un interlocuteur et aider au dialogue: construire un discours. Donc, en illustrant certains éléments d’information ou – ce qui est encore plus évident – comme déclencheur de conversation, les images mobile nous permettent de discuter autour de quelque chose de palpable visuellement. Par exemple, quand on parle de quelqu’un ou de quelque chose, on n’a plus besoin d’avoir des tirages papier ou des albums photo sous la main pour montrer «quel beau costume il portait» ou pour «regarder à quoi ressemble notre nouveau jardin», et ainsi de suite.
Auparavant on tenait à la photo comme un objet: on admirait son opacité, sa satinité… Chaque copie avait sa personnalité différente. Plus grandes, plus petites selon les époques, avec les bords dentelés ou des coins courbés. Aujourd’hui la plupart des photos – qu’à partir de maintenant je nommerai images – ont le format écran. C’est l’écran de l’ordinateur, l’écran de l’appareil photo, ou bien l’écran du portable. Car, le format, le papier photo si cher, tout cela qui appartenait à la matérialité de nos photos se modifie, voire disparaît. Aujourd’hui elles ont cet personnalité “écranique”.
Toute laisse croire que l’attachement aux photos en positif (des impressions) bascule vers celui des machines! (J’avais développé ce point dans un billet anterieur)
Selon Dominique Cunin, «l’écran mobile offre la possibilité d’instaurer un nouveau rapport à l’image parce qu’il est à la fois support de l’image, mais aussi interface d’interaction avec celle-ci. [...] l’image entre en résonance directe avec l’état physique de l’objet dans lequel elle prend forme : l’écran, et ainsi l’objet représenté dans l’image commence à se confondre avec l’objet qui l’accueille. Dans ce mouvement d’objectivation de l’image, la notion d’image-objet émerge naturellement et définie une interactivité.»
Toutes ces images que nous prenons puis (re)regardons, assis dans le métro ou ailleurs, nous invitent à «regarder notre regard». Grâce à cette révision et ce partage accru de nos images, nous apprenons, je l’espère, plus vite sur nous-mêmes.
- Jacques Derrida, Mal d’archive, Ed. Galilée, 1995. [↩]


Ok mais quand même, c’est camphone ou Iphone qu’il faut lire…?
Ces phénomènes/observations se sont vraiment multipliés depuis l’Iphone et le plaisir tactile de l’objet – sa matérialité – n’y est pas pour rien, me semble-t-il…
il y a déjà pas mal de models qui permettent cet “feuilletage” ou cet visualisation écranique tactile pas seulement le Iphone. Comme disait Olivier Beuvelet ici: ” Il y a là quelque chose de passionnant à comprendre. Une image essentiellement haptique…”
Ce que permettent ces mobiles, c’est une sorte d’habileté à manipuler les images, comme un magicien manipulerait des cartes, avec une dextérité impressionnante. Cet art est donné à tout le monde, sans effort, sans exercice ou presque. La jouissance que doit procurer une telle manipulation, et la “frime” que cela peut occasionner auprès d’un tiers, confèrent une nouvelle valeur à la consultation des images. Mais combien de temps cette fascination causée par la technologie– dont Apple est un des grands artisans — va-t-elle durer ?
http://blog.aysoon.com/engouement-croissant-pour-les-carrousels-sur-le-web-cooliris
il y a aussi les gens qui regardent ceux qui regardent des photos (comme vous, ou moi) : il y en a même qui profitent de ce “cas de figure” pour faire des photos (comme les trois que vous proposez : on peut donc observer la “frime” dont parle le précédent commentaire) (je fais des photos de gens qui lisent ou écrivent ou consultent leurs textos ou mails, ou lisent aussi sur leurs petites machines) (et d’autres encore qui consultent Internet et parfois, pourquoi pas, le blog coopératif “Culture Visuelle”) .