Porte de Choisy, en guise de conclusion
Voir le billet précédent de cette analyse.
La potentialité d’expérimentation mise en place grâce aux camphones saute aux yeux des avertis et des curieux mais il y a toujours et encore un regard un peu méprisant envers les nouveaux outils. On a entendu dire : « Un téléphone sert à téléphoner, ce n’est pas un caméscope ».
Les camphone-images, intègrent habituellement dès et dans la prise de vue le sens du partage. Plutôt que de « capturer et d’envoyer » les images prises avec des camphones sont davantage utilisés pour « capturer et montrer ». Le camphone fonctionne très souvent comme petit album multimédia portable. Cela rend possibles de nouvelles formes d’interaction1.
Ainsi, il est évident que les nouvelles technologies font surgir de nouvelles pratiques, de nouvelles expériences : nos propres images jouent de nouveaux rôles. Dans le film « Porte de Choisy », par exemple, on nous montre plus d’intimité comme s’il était tout à fait naturel de le faire.
Cette intimité, auparavant iconiquement sacrée, est d’ores et déjà surexposée et s’entremêle davantage avec le concept du partage car si on montre on se donne à voir aux autres. Si on donne, on partage. Le concept du partage a un lien direct avec le peer to peer (P2P), c’est-à-dire le partage entre ces paires. Mais c’est avec les nouvelles plates-formes du web 2.0 que le véritable partage s’installe. Photos, musique, journaux intimes, articles, vidéo, journaux, télévision, blogs, bref, sur le web 2.0, (presque) tout peut être partagé. À mon avis, aujourd’hui dès qu’on prend une photo ou une vidéo, on le fait avec l’idée sous-jacente et latente de la partager. Alors pourquoi choisir l’intimité pour réaffirmer l’intensité de ce partage ?
Les utilisations actuelles des images qui traitent de notre vie quotidienne font penser que les gens veulent partager encore davantage ce quotidien. Il y a un besoin de partage. Nous le percevons facilement avec l’énorme augmentation des nouveaux réseaux sociaux encore plus intrusifs que les chats tels que Facebook. Nous sommes à la recherche d’un contact visuel permanent2.
Ce besoin de partage, ce besoin de ne pas être si seuls, reflète-t-il une envie de nous auto-stimuler, auto-choquer, de briser les figures conventionnelles et les figures culturelles convenues puisque ces images provoquent en nous une telle réaction ? C’est peut-être une façon d’apprendre à repousser les limites sociales qu’on est accoutumé à voir. Mais, tel que je le perçois, c’est surtout une volonté de comprendre la vie quotidienne de chacun et de chacune, de voir comment cette vie quotidienne s’organise et de trouver ainsi ou de retrouver nos images personnelles et de mesurer, comment chaque monde est particulier, personnel et différent ou pas d’autres micro-mondes.
Revenons à notre corpus de films de poche du festival. Étant donné que le Festival Pocket Films a un site web, on sait que beaucoup de ces films sont visionnés en dehors des dates du festival proprement dit. Cependant, la plupart de ces films ne sont pas postés sur d’autres plates-formes de partage. Cela peut venir du fait que le soutien et le cadre du festival modère les éventuels commentaires négatifs car il n’y a tout simplement pas de possibilité de commentaire. Une forme de défense, de sécurité. Par ailleurs sur le site du Festival Pocket Films, tous les films ne sont pas postés. Pourquoi ? Yves Gaillard répond que « c’est surtout pour des problèmes de droit : certains réalisateurs préfèrent ne pas voir leurs films circuler sur le net et en perdre le contrôle. Enfin, il y a une volonté de notre part de montrer des films qui nous semblent importants3.»
Au cours de l’entretien4, Verrier a avoué qu’il a préféré présenter le film au centre Pompidou (lieu de projection de la 3e édition du Festival Pocket Films, 2007) « car là il était pris à sa juste mesure, en tant que moment de cinéma. ». Il craignais, en postant le film sur YouTube ou Dailymotion, etc. (plates-formes de vidéos qui lui permettraient pourtant d’élargir son public), de recueillir des commentaires méprisants et plutôt tendancieux. En outre « sur ces sites-là il n’y a pas de nudité, sauf celle des go-go dancers5».
Avec ce jeu voyeuriste, Antonin Verrier veut probablement qu’on commente voire qu’on comprenne le quotidien de ce couple. Il est probable qu’à la vue du film, on discute des normes sociales pour voir s’il y a encore « des différences entre ce qu’on peut faire – dans un sens technique – et ce qu’on peut faire dans le sens social6 ». Dans un sens technique, le camphone est très facile d’usage, nous sommes ainsi encouragés à faire et dans la plupart des camphones 3G les applications qui permettent l’enregistrement visuel sont importantes pour le consommateur. À mon sens, leur facilité de manipulation encourage les gens à produire des images et aide à débloquer la création iconique des gens. Cependant, du côté social, il y a toujours des réticences, les gens essaient d’être stratégiques et pragmatiques dans la façon de gérer leur intimité. Dans « Porte de Choisy » cela se voit clairement avec les jeux d’aller-retour, entre apparaître, paraître et disparaître.
Actuellement, à mon sens, nous avons dépassé le stade du voyeurisme lié à la nouveauté des débuts de la webcam. Or, il me semble que nous n’arrivons pas encore à gérer complètement ce que nous dévoilons, montrons ou exhibons de nos vies privées et intimes. Il me semble tout aussi prioritaire de comprendre la gestion de nos activités visuelles quotidiennes, pour ainsi distinguer des modèles (patterns) d’usage et d’appropriation visuels de ces nouveaux outils mobiles et ces nouvelles technologies. L’apprentissage sera long et encore sans but défini.
Dans le film « Porte de Choisy », la dimension privée légitime la production de l’image, tandis que l’image elle-même apporte une confirmation de l’intime. Et cette production d’images générera un nouveau moment d’intimité. Est-ce une sorte de cercle vertueux qui, ainsi, se crée ? Probablement, oui.
Grâce au camphone, petit, toujours à portée de main, à une distance minimale de moins d’un mètre, les photos ou vidéos envoyées de plus en plus grâce au mode MMS, deviennent elles aussi, une nouvelle façon de créer des liens de partage et de camaraderie. Cet échange peut représenter des remerciements, de l’intérêt, de l’amour, de l’amitié, de la confiance, comme le dit H. Berking : « Le cadeau concrétise les sentiments.7»
Avec les images envoyées et reçues, les gens ont de quoi parler, ce qui facilite davantage l’échange d’expériences qui, à leur tour, font remonter des histoires à la surface. On y met tout de suite du sens. Cela nous montre, une fois de plus, que les images ne sont pas que de la communication visuelle mais des petits trésors dans lesquels on investit beaucoup, choyés et protégés, pleurés si perdus.
« Porte de Choisy » ressemble à une tentative de capture d’un moment précieux, d’une certaine atmosphère, car même s’il y a un peu de dialogue entre les acteurs, on trouve dans le film une qualité de silence : pas besoin de trop de mots, on sent l’exercice de la patience du regard avec des lumières intérieures à saisir, des hommages aux peintres impressionnistes, aux hyperréalistes américains, de nombreux clins d’œil à l’histoire de la peinture. Ce film a été défini comme « un jeu de séduction, un portrait de la muse aimée par son peintre aimant8»
Une anecdote, pour revenir et terminer avec notre « Porte ». Lors de la soirée de projection, Chloé avait convié ses amis mais pas ses parents… Il y a donc des limites à l’exhibition. Dans la salle, les rires fusaient, parfois gênés. Chloé elle-même était embarrassée le premier soir. Elle n’avait pas voulu, initialement, que le film soit montré au public, d’autant plus que le couple s’était séparé…
Quant à Antoine et Chloé, si le partage du film ne les a pas gênés dans leur vie professionnelle, c’est probablement parce que leurs noms n’apparaissent pas et qu’on ne les reconnaît pas vraiment à l’image.
Pas de générique, ni de signature comme l’indique le manifeste du Dogme95. Ici, nous sommes face à un cinéma cru où les pixels sont comme autant de touches de peinture, une écriture intime qui est encore à la recherche de son registre. Tout en passant des journaux intimes à la home-video, des personal blogs, aux pocket films… les gens cherchent à jouer un rôle actif dans la production d’images, tout en réclamant le droit d’auteur de leurs propres vies9.
C’est à travers ce type de prise de parole visuelle qu’on peut faire la critique des médias classiques. La démystification des appareils reste une démarche quotidienne et expérimentale. La fin du totalitarisme des médias, c’est la production de contenu, laquelle devient une question identitaire. Dans les nouvelles pratiques, surtout avec les nouveaux outils, les images ne se contentent pas de soutenir le discours : elles deviennent le discours, nos propres discours.
Quand et comment est-ce que ce couple a décidé de montrer ce film ? Que se passe-t-il avec la pudeur, voire l’impudeur de ce couple français ? Pourquoi autant d’envie d’être vu, de se mettre en valeur, narcissiquement, mais aussi avec un besoin d’autrui, tout confondu. Ce n’est pas le but de cette recherche, mais il serait possible pour des futures recherches d’envisager une étude de ce genre.
Si nous partageons nos mémoires, nos souvenirs, notre vie privée, notre intimité, deviennent-ils alors notre intimité publique ? Le néologisme que McLuhan avait forgé en anglais est publicy (mot hybride entre public et intimacy) pour indiquer une intimité extériorisée. Il est probable que les détournements des limites nous réservent bien d’autres surprises. Nous devrions surveiller nos surexpositions.
Quoique l’outil camphone ne soit pas (encore en 2008) vraiment pris au sérieux, il facilite des usages visuels quotidiens. Derrière ces images particulières et personnelles, nous pouvons regarder des actions sociales. Nous sommes dans un mouvement constant et il est difficile de percevoir les changements, surtout de mentalité, de mœurs et de cognition visuelle. Cependant, équiper toute la population d’un camphone est un acte qui bouleverse forcément les mœurs visuelles. « […] la photo, ça sert à mettre de l’amour en boîte. Pour le consommer plus tard, comme des tranches d’ananas », dit A. Gunthert10. Nos films de poche aussi, ajouterais-je.
La vie quotidienne a une importance visuelle inédite. On voit des images qu’on n’avait jamais vues et : « D’abord on voit qu’on ne l’avait pas vu […]11.»
Cependant, il y a une intelligence visuelle collective qui est en train de grandir : nous ne sommes plus seulement des explorateurs du web, nous sommes devenus des créateurs. Même s’il existe un sentiment relatif d’unité, il existe une énorme pluralité de prise de parole.
Une telle disposition à « s’exposer » implique, à mon avis, de renoncer à notre intimité. Le vingt et unième siècle va-t-il faire le deuil de la vie privée et de l’intimité ? Le seuil de la pudeur recule. L’individu devient davantage stratège de son identité numérique. Cet exposition transforme-t-elle l’individu en personnage ? Jadis, être célèbre signifiait être exposé, aujourd’hui, le rêve est de s’exposer pour devenir célèbre.
Grâce à cette analyse, nous pouvons éventuellement déterminer un type d’idiosyncrasie et distinguer quelques comportements typiques d’un jeune couple français de classe moyenne : regarder/chercher dans Internet ou être filmé avec son camphone appartiennent à leur quotidien. Mis à part leurs jeux de séduction particuliers, nous voyons que l’image fonctionne en tant qu’objet-transfert d’une nouvelle intimité créée et que tout le jeu de séduction avec la caméra devient quotidien et léger.
Le camphone introduira-t-il alors un changement fondamental dans la façon de filmer notre propre intimité ? Il est vrai qu’au début la désorientation peut nous assaillir ; mais après le visionnage, il y a quelque chose qui appartient à l’indéfinissable : c’est la familiarité. Nous sommes familiers de cette situation. Nous la connaissons tous. C’est ça aussi le côté intrigant du camphone : la familiarité qui ne cesse de nous étonner.
- Ilpo Koskinen, “Mobile Multimedia: Uses and Social Consequences”, p. 244 cite Kindberg et al., 2004: 12. Je traduis : « In more social vein, camera phones have been characterized as “capture and show” rather than “capture and send” devices. » [↩]
- Cf. James E. Katz and Mark Aakhus (eds.) 2002. Perpetual Contact. Mobile Communication, Private Talk, Public Performance. Cambridge: Cambridge University Press et Ilpo Koskinen, “Seeing with Mobile Images: Towards Perpetual Visual Contact”, The Global and the Local, in Mobile Communication: Places, Images, People, Connections. COMMUNICATIONS IN THE 21st CENTURY: The Mobile Information Society, Budapest, 11 juin 2004, (http://www.fil.hu/mobil/2004/ [↩]
- Entretien-interview fait par e-mail, 5 mai 2008. [↩]
- Entretien avec A. Verrier, 12 juin 2008. [↩]
- De fait, lauréat du Pocket Film, « Porte de Choisy » est promu par le festival et est ainsi projeté dans d’autres festivals de cinéma. [↩]
- Richard Chalfen, Snapshot Versions of life, Bowling Green State University Popular Press, Ohio, 1987, p. 44. Je traduis : « […] Social norms help us “differentiate what can be done – in a technical sense – and what can be done – in a social sense.” […] “Norms as social conventions.” » [↩]
- H. Berking, Sociology of Giving, London, Sage, 1999, p. 9, cité par Taylor et Harper, in “The Gift of the Gab”, Computer Supported Cooperative Work 12, 267-96, 2003, Netherlands. research.microsoft.com/~ast/files/Gift_of_the_gab.pdf , Je traduis : « the gift makes feelings concrete. » [↩]
- Ainsi décrit dans le site du Festival Pocket Films : http://www.festivalpocketfilms.fr/article.php3?id_article=648 [↩]
- Hille Koskela, “Webcams, TV shows and Mobile phones: Empowering Exhibitionism, Surveillance and society”, CCTV Special (eds. Norris. McCahil and Wood) 2(2/3):199-15. http://www.surveillance-and-society.org/cctv.htm, je traduis : « People seek to play an active role in the production of images, thus, reclaiming the copyright of their own lives. » [↩]
- André Gunthert, « Les chats, les marmottes et les fins de la participation », Actualités de la recherche en histoire visuelle, 29 juillet 2008, http://www.arhv.lhivic.org/index.php/2008/07/29/774-les-chats-les-marmottes-et-les-fins-de-la-participation [↩]
- Cf. Ibid., André Gunthert. [↩]


Gaby : est-ce que l’association avec les différents tableaux (la Vénus au miroir, etc.) provient de ta propre analyse du film ou est-ce une interprétation qui t’a été donnée par le réalisateur ? Et, est-ce que le réalisateur a dirigé cette scène, avait un “scénario” où cette scène faisait explicitement référence à ces tableaux ?
@ PP: l’association avec les différents tableaux viens de ma part; cela dit, je me suis beaucoup appuyé sur : Georges Banu, L’homme de dos : peinture, théâtre, Paris, Editeur A. Biro, 2000, (que je cite en partie 4/4). Et, non, il n’y avait pas de scénario préalable, ni référence explicite à ces tableaux, sauf qu’ils sont des référents visuels de l’histoire de l’Art (grand A) et que c’est de cette façon – comme ils sont ancrés dans nos musées imaginaires – qu’il semble comme si c’étais le cas. Même avec ces mobile vidéos, il y a encore l’influence de l’Art.
“Tout en passant des journaux intimes à la home-video, des personal blogs, aux pocket films… les gens cherchent à jouer…” – why?