Écran et profondeur

Par Anaïs Mak - 17/05/2013 - 14:39 [English]

Fin 2012, Tim Holman crée une page (www.theuselessweb.com) sur laquelle est inscrite cette simple phrase : « Take me to a useless website please ». En cliquant sur le « please » l’utilisateur est renvoyé à l’un des cinquante liens sélectionnés par Tim Holman. Cette sélection est régulièrement mise à jour au fil de ses découvertes. Cette démarche peut être considérée comme un type de digital curation [1].

En effet, contrairement aux sites internet classiques Tim Holman ne sélectionne que des microsites. Les sites Internet semblent tous suivre la même logique de fonctionnement, un système d’arborescence permettant, à partir d’une page d’accueil, d’accéder à d’autres pages secondaires. A tout moment l’utilisateur peut remonter à la page principale. Alors que les microsites se caractérisent par leur grande simplicité. Ils sont souvent utilisés à des fins commerciales lors de lancements de produits par exemple. Mais ce format a été rapidement détourné de cette utilisation commerciale vers une utilisation plus ludique, et a priori superflue. Ce texte portera donc sur ces microsites qui ne « servent à rien ».

Ces derniers se distinguent du web utile, rempli d’applications et de sites d’informations.  Ainsi le site http://cat-bounce.com/a été aimé plus de 525 000 fois sur Facebook. Il propose de faire rebondir des photographies de chatons détourées sur un fond aux couleurs changeantes. Sur cette page, quelques indications, et notamment des instructions sommaires : « 1. Click 2.Drag 3.Release ».

Capture d’écran 1 “Cat Bounce. A website of bouncing cats.” http://cat-bounce.com.

La simplicité de ces instructions reflète l’absence d’objectif pour l’utilisateur, se distinguant immédiatement des innombrables jeux en flashs disponibles sur Internet. Et pourtant le succès de ces sites inutiles persiste au-delà d’un effet de mode.  Sur son portfolio, Tim Holman caractérise son travail sur The Useless Web par ces trois tags : « Website – Humor ? – TimeWaster » [2]. La tentation de considérer ces microsites comme de simples hymnes à l’absurde et au LOL, rois de l’Internet, semble cependant être écartée dès l’abord par le point d’interrogation ajouté par Holman à la mention « Humor ? ». C’est un site, et cela fait perdre du temps, mais une indétermination persiste pourtant quant à l’expérience procurée par ces sites. S’agit-il simplement d’humour ?

1. Une expérience de navigation originale

L’expérience de navigation sur un site internet classique fonctionne par arborescence. L’utilisateur s’enfonce peu à peu plus profondément dans l’architecture globale du site: une page d’accueil menant à une autre page, pouvant elle-même mener à un autre lien extérieur, le tout créant un réseau. Les microsites surprennent tout d’abord par leur unique page : ce qu’on voit à l’écran est tout ce qui est proposé. On se retrouve donc face à un écran qui peut ou non proposer une interactivité mais qui demeure un simple espace pictural. Bon nombre d’artistes émergents ou confirmés et autres développeurs utilisent ainsi le médium quotidien de l’ordinateur pour expérimenter des œuvres dans cet espace inédit. Ainsi, on est surpris d’apprendre que l’exemple de Cat Bouncer, cité plus haut, a été créé par Tara Sinn, artiste californienne basée à New York. Cette dernière a poussé encore plus loin l’expérience visuelle possible sur ces microsites avec Dazzle camouflage : un site abstrait composé de motifs de camouflage aux couleurs vives : dès que l’utilisateur clique sur l’une des taches, il fait évoluer le motif interne de chacune des couches de motif. Libre à chacun de composer et de faire évoluer le motif comme il le souhaite.

Capture d’écran 2 – Dazzle camouflage, Tara Sinn, n.d., www.tarasinn.com/dazzlecamouflage.html

Ces microsites, dans l’expérience de navigation qu’ils proposent, rappellent les Tumblrs. Montages hétérogènes d’images, les Tumblrs sont basés sur la démarche du Scrolling, qui consiste à faire défiler à l’aide de la souris les images postées du haut vers bas de l’écran, déroulant ainsi le flux d’images postées par l’auteur. Bien que le fonctionnement de Tumblr en tant que réseau social soit centré autour de l’arborescence (chaque image, si l’on clique dessus, peut renvoyer à sa source), sa pratique même reste centrée autour d’une surface sur laquelle les images semblent pouvoir défiler de manière infinie (aussi appelé « infinite scrolling »). La pratique du Tumblr consiste ainsi à faire défiler des images sélectionnées pour une période indéterminée. Il ne s’agit pas ici d’arriver à un but précis ou d’obtenir une information.

Chacun de ces sites s’éloigne de toute narration, il met l’utilisateur dans une position de non-savoir, dans laquelle il ne sait pas à l’avance quel rôle il va jouer, quelle initiative il va prendre ou pas, à quel résultat exactement son action va aboutir. Le site de Rafaël Rozendaal Open this Window[3] laisse ainsi à l’utilisateur le choix d’ouvrir ou non une fenêtre. Plus on ouvre la fenêtre, plus on dévoile un extérieur, accompagné par le bruit de plus en plus présent de gazouillis d’oiseaux.  La représentation de la fenêtre est sommaire, marquée par le simple reflet de la vitre, et lorsque l’on ouvre la fenêtre, la précision de l’extérieur s’accroit. Il ne s’agit plus simplement ici d’humour absurde, mais bien d’une expérience visuelle et sensorielle proposée à l’utilisateur dans laquelle la surface de l’écran et l’effet de profondeur que procure le dévoilement plus ou moins prononcé d’un au-delà, d’un extérieur, sont étroitement associés.

Capture d’écran 3 – Open this Window, Raphael Rozendaal, 2012

2. Le double rôle de l’écran

Ainsi, les sites à pages uniques et le scrolling qui est propre aux Tumblrs participent de la même opération de perception de l’écran comme une surface plane plutôt que comme support contenant des strates superposées d’informations. On remarque rapidement que la plupart de ces sites jouent énormément sur le télescopage entre la surface matérielle de l’écran et le site comme surface (page ?) unique. Le microsite se transforme ainsi en toile interactive. Dans un article consacré à l’artiste Rafaël Rozendaal, on évoque son travail sur les microsites comme « une exploration de l’écran en tant qu’espace pictural »[4] . Rafaël Rozendaal est l’un des artistes les plus renommés pour son travail sur  l’Internet, il comptabilise pour l’ensemble de ces microsites plus de 47 millions de pages vues par an[5].

De fait, Open this window interroge bien l’écran comme surface, lorsqu’après avoir cliqué sur ce microsite notre écran est momentanément remplacé par une surface vitrée. Bien qu’il n’y ait pas de surenchère dans le réalisme, et que l’artiste adopte même un style quasi-abstrait, il n’en suscite pas moins une véritable réflexion concernant notre perception de l’écran comme espace en profondeur qui débouche sans cesse sur autre chose. Jonas Lund détourne quant à lui de manière exaltante sur son microsite Blue Crush[6], les « pop-ups », ces fenêtres de publicité qui s’ouvrent sans que vous les ayez autorisées lors d’une navigation sur Internet. Le principe est simple : une fois sur le site, un pop-up bleu apparaît sur l’écran, recouvert d’un autre pop-up d’une teinte de bleu et d’une taille différentes, et ainsi de suite jusqu’à ce que les quarante-sept fenêtres forment une mosaïque remplissant la totalité de l’écran. L’expérience proposée ici dépasse le simple site pour agir véritablement sur le fonctionnement et l’utilisation de l’ordinateur. L’effet de profondeur est ici créé par la superposition de fenêtres successives. On voit s’opérer une stratification, dans la durée, des différentes fenêtres. Si l’on se replace dans une histoire de l’art, le lien avec la pratique du « all over » semble ici important.

Capture d’écran 4 – Capture d’écran fait par l’artiste, Blue Crush, 2011

Pour un artiste comme Rozendaal, l’internet est le lieu privilégié de ses créations : « I love the web. No interference from anyone, I can make whatever I want to make and share it with you. I don’t take this freedom lightly. Any other system seems like there is always some friction. I never have to explain to anyone why I want to make something, what it means, if it will sell…”[7]. Sans pour autant qu’il ne s’agisse de street art, nous sommes bien face à un espace extérieur aux lieux habituels d’exposition, un espace non muséal. Pour autant, ce n’est pour cela qu’un artiste comme Rozendaal échappe à une marchandisation des œuvres. Ainsi, les collectionneurs peuvent acheter ses créations bien que celles-ci restent ouvertes au public. Néanmoins en ce sens, de nombreux problèmes se posent lorsque certaines galeries veulent exposer les microsites de Rozendaal, et ces problèmes soulèvent des questions importantes concernant la nature même de ces sites : « Often I’m asked to convert my websites to videos for exhibitions. I prefer no to. (…)I try to explain people that my “animations” are not videos. They are scripts, they are small pieces of software that show you a moving image. I try to explain that video is like a long slideshow of fixed images, and a program is entirely different. »[8]. Cette remarque nous éclaire sur la spécificité de ces microsites. Contrairement à  la majorité des arts numériques actuels, il ne s’agit pas ici d’une empreinte, d’une trace comme pour les  vidéos ou la projection par exemple.  L’artiste insiste sur la matérialité de son œuvre, malgré son support numérique. L’interactivité présente dans la majorité des sites nous fait ressentir qu’il ne s’agit pas ici d’une simple surface écran, mais qu’il s’agit bien d’un système.

Il semble que l’interactivité de ces sites n’explique pas à elle seul leur succès. Il y a un aspect purement jubilatoire pour le développeur, comme on a pu le voir, à pouvoir ainsi créer sans les contraintes habituelles d’utilité. Mais il en va de même pour l’utilisateur. L’internet condense un nombre important de pratiques différentes. Et bien qu’il soit un des vecteurs les plus passionnants de la culture, il est rarement utilisé en tant que tel.


[1] Au sens moderne de sélection, éditorialisation et partage du contenu numérique.

[2] Holman, Tim. http://tholman.com

[3] Rozendaal, Rafaël. Openthiswindow, 2012. http://www.openthiswindow.com/.

[4] W, B. “Rafaël Rozendaal: FLASH BACK.” Mouvement Planant Webzine, March 18, 2013. http://mouvement-planant.fr/rafael-rozendaal-flash-back.

[5] Rozendaal, Rafaël. “47 Million Visits in the Last 12 Months.” Rafaël Rozendaal – Official Website, avril 2013. http://www.newrafael.com/47-million-visits-in-the-last-12-months/.

[6] Lind, Jonas. Blue Crush, 2011. http://bluecrush.me

[7] Rozendaal, Rafaël. “47 Million Visits in the Last 12 Months.” Rafaël Rozendaal – Official Website, avril 2013. http://www.newrafael.com/47-million-visits-in-the-last-12-months/, “J’aime le web. Pas d’interférence de quiconque, je peux faire ce que j’ai envie et le partager avec vous. Je ne prends pas cette liberté à la légère. Dans tout autre système il y a toujours une friction. Je n’ai jamais besoin d’expliquer à quiconque pourquoi je veux faire quelque chose, ce que cela veut dire, si cela se vend…”

[8] Rozendaal, Rafaël. “The Difference Between Videos and Computer Graphic.” Rafaël Rozendaal – Official Website, January 24, 2013. http://www.newrafael.com/the-difference-between-videos-and-computer-graphics/, “On me demande souvent de convertir mes sites en videos pour des expositions. Je ne préfère pas. (…) J’essaye d’expliquer aux gens que mes « animations » ne sont pas des vidéos. Se sont des scripts, des petits fragments de programmes qui vous montrent une image mouvante. J’essaye d’expliquer que ces vidéos sont comme un long diaporama d’images fixes, alors qu’un programme est entièrement différent. ».

2 Reponses à “ Écran et profondeur ”

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  2. [...] parla   Anaïs Mak  su Culture Visuelle in un articolo dal titolo ‘’Écran et profondeur’’ (‘Schermo e profondità’) analizzando alcuni micrositi di artisti [...]