Notes sur le photojournalisme selon Gisèle Freund

Par Audrey Leblanc - 09/10/2011 - 18:44 [English] [PDF] 

« De nombreuses pages raturées l’attestent: jusque dans les dernières années de sa vie, Gisèle Freund n’a jamais interrompu la rédaction de ce qui est devenu son essai majeur, qu’elle enrichira notamment d’un important volet sur le photojournalisme. En lisant le premier état de cette œuvre magistrale, essentielle contribution à la compréhension du rôle de la photographie dans l’univers contemporain, on se souviendra que son ressort secret a toujours résidé dans l’entrelac de la théorie avec la pratique. », écrit André Gunthert dans sa préface à La photographie en France au XIXe siècle, fac-similé de la thèse de doctorat de Gisèle Freund (soutenue en 1936) aux éditions Christian Bourgois (2011). De fait, 5 chapitres traitent à proprement parler de la photographie de presse dans Photographie et Société1.

En cherchant des textes émanant de professionnels du photojournalisme qui décrivent et définissent leur pratique, j’avais repensé à Gisèle Freund et à ses commentaires à propos du magazine Life auquel elle consacre plusieurs pages dans son chapitre « Mass media aux Etats-Unis ». Elle cite en effet dans son analyse2, l’édito du numéro de lancement du magazine, en novembre 1936. Elle écrit :
« “ Pour voir la vie, pour voir le monde, être témoin des grands événements, observer les visages des pauvres et les gestes des orgueilleux ; voir des choses étranges : machines, armées, multitudes, des ombres dans la jungle et sur la lune ; voir des choses lointaines à des milliers de kilomètres, des choses cachées derrière les murs et dans les chambres, choses qui deviendront dangereuses, des femmes, aimées par les hommes, et beaucoup d’enfants ; voir et avoir plaisir de voir, voir et être étonné, voir et être instruit.” Avec ces mots, Henry R. Luce introduisait le premier numéro de Life3. Il se composait de quatre-vingt seize pages dont un tiers de publicité. La photographie de couverture était de Margaret Bourke-White, dont le nom associé à ceux d’Alfred Eisenstaedt, Thomas Mc Avoy et Peter Stackpole désignait le team des reporters photographes employés par la revue. ».

L’auteure poursuit en reprenant les différents reportages ou séries qui constituent ce premier numéro ; dans le désordre, cependant, par rapport à la mise en page effective du numéro, aujourd’hui mis en ligne. Elle commente alors : « Ce premier numéro donne le ton de Life. Il avait fallu des mois de travail pour définir la ligne qui plairait au plus grand nombre de lecteurs à l’Est comme à l’Ouest des États-Unis ; éveiller leur curiosité, toucher les problèmes qui les concernent, leurs rêves de réussite, leurs préoccupations sentimentales. Il fallait être populaire pour se faire comprendre de tous, vulgariser les sciences et les arts. Life voulait être une revue destinée à tous les membres de la famille. Plus tard, on ajoutait des rubriques comme « Le monde dans lequel nous vivons », des Mémoires de célébrités comme ceux du roi Édouard qui avait abdiqué pour pouvoir épouser Mrs. Simpson. On y publie des œuvres de grands écrivains comme Le Vieil Homme et la mer de Hemingway, ainsi que des essais sur les grandes religions du monde. »4.

Ce commentaire se présente alors comme l’analyse des ambitions professionnelles exprimées par Henry Luce dans son premier édito pour Life, en une première narration des pratiques photojournalistiques.

Or, cette mise en récit est double. L’« Introduction to the first issue of LIFE » (p. 3), signée par « the editors »5 est différente de celle retranscrite sous la forme d’une citation dans l’édition du texte de G. Freund de 1974. Sacrifiant à l’exercice de l’édito, Henry Luce annonce les différents reportages qui composent le n°1 de son magazine en en commentant plus ou moins les spécificités mais sans toutefois utiliser les formules générales que lui prête ensuite Gisèle Freund, qui se livre ainsi à un premier travail de réécriture et de synthèse interprétative.

« Simultanément observatrice et actrice de ce bouleversement, Gisèle Freund en tiendra la chronique, aidée par le regard aigu que lui a donné sa formation de sociologue. »6 : entre photojournalisme et analyse sociologique, la construction des 5 chapitres portant sur la photographie de presse attestent, elle aussi, de l’élaboration d’un récit culturel à valeur d’histoire de ces pratiques, par l’une de ses actrices – « La photographie de presse », « Naissance du photojournalisme en Allemagne », « Mass media magazine aux Etats-Unis », « Photographie, instrument politique », « La presse à scandales ».

  1. édition du Seuil, 1974. « La photographie de presse » (p. 101-106), « Naissance du photojournalisme en Allemagne » (p. 107-132), « Mass media magazine aux Etats-Unis » (p. 133- 152), « Photographie, instrument politique » (p. 153-170) et enfin « La presse à scandales » (p. 177-186 []
  2. p. 138 []
  3. avec la note 144 qui indique “Life du 23 novembre 1936″ []
  4. p. 139-140 []
  5. Henry R. Luce est crédité aux noms des editors en p. 7 []
  6. André Gunthert []

9 Reponses à “ Notes sur le photojournalisme selon Gisèle Freund ”

  1. lucía ulanovsky le 11/10/2011 à 14:27

    Un peu dans le sens de ton billet, je transmets deux idées.
    On a plusieurs fois dit que l’écriture et le tâtonnement de Rolland Barthes sont si élégants que on reste complètement attaché à son récit, à sa pensée même si on ne les partage pas tout à fait. Je retrouve plus ou moins le même sentiment avec le texte de Gisèle Freund. D’une part, on ne peut pas parcourir Photographie et Société (traduit en espagnol par La fotografía como documento social) sans trouver des fragments profondément lucides et originaux. G. Freund comme une excellente archéologue trouve parmi des archives de la presse allemande, par exemple, la suivante citation sur la réaction de l’Eglise face à l’avènement de la photographie:
    “La iglesia también tomó posición; muy hostil al principio, inspiró a un periódico alemán el siguiente párrafo: « Querer fijar reflejos fugaces no solo es una imposibilidad, tal como ya han demostrado experiencias muy serias realizadas en Alemania, sino que ese querer linda con el sacrilegio. Dios creó al hombre a su imagen y ninguna máquina humana puede fijar la imagen de Dios; debería traicionar de golpe sus propios principios eternos para permitir que un francés, en París, lanzara al mundo invención tan diabólica” (Freund, 2006: p.67).
    D’autre part, G. Freund, sociologue et photographe passionnée par l’expansion du photojournalisme et ses grands reporters, définit sous cette manière les vieux et les nouveaux photographes de presse :
    “La elección de fotógrafos reposaba más en su fuerza física que en su talento. […] Las gentes del mundo y de la política que fueron sus primeras víctimas no tardaron en coger manía a esos fotógrafos y los despreciaron. Los periodistas, encargados de redactar el artículo, tropezaban con dificultades cuando trataban de imponer al fotógrafo. […] Hizo falta una nueva raza de reporteros fotógrafos para que la profesión alcanzara un prestigio. Pero aún hoy la gente desconfía de ellos […] Al igual que los primeros días de su invención, la fotografía atrae a muchas personas sin cultura que creen haber encontrado en ese oficio fácil de aprender, un medio de ganarse la vida, sin que nada les haya preparado para ejercerlo…” (Freund, 2006: p.98)
    Et plus loin :
    “Los fotógrafos que trabajaban para esa prensa ya no tienen nada en común con los de la generación precedente. Son unos gentlement que por su educación, su manera de vestirse y de comportarse, no se distinguen de aquellos a quienes deben fotografiar. Cuando se trata de hacer fotos en una noche de ópera, o durante un baile importante, o en cualquier otra manifestación donde hay que ir de etiqueta, también ellos visten de etiqueta. Poseen buenos modales, hablan lenguas extranjeras y no se diferencian de los demás asistentes. El fotógrafo no pertenece ya a la clase de empleados subalternos, sino que él mismo procede de la sociedad burguesa o de la aristocracia que ha visto menguar su fortuna o su posición política, pero que conserva un estatuto social” (Freund, 2006: p.102).
    Comme tu le dis bien, elle est concernée par le récit qu’on cherche à construire sur l’histoire culturelle de la pratique, son discours sert à esquisser et maintenir la croyance dans l’intérêt du métier et des ses grandes figures.

  2. Merci Lucia pour tes commentaires toujours très avisés!
    Cet exemple sur le récit construit sur le photojournalisme est caractéristique de ce qu’André Gunthert a expliqué dans la préface de l’édition fac-similé, http://culturevisuelle.org/icones/2063 : un récit entre voix de la professionnelle que G. Freund était et une acuité intellectuelle, favorable à un recul bienvenu sur ces pratiques.

  3. J’avais donné un autre exemple concret de l’interaction complexe, chez Gisèle Freund, entre le jugement historique ou éthique et la reconstruction a posteriori d’un fait ou d’un document, à partir de son commentaire de son propre reportage dans Life:
    http://culturevisuelle.org/icones/1872

  4. C’est ça. Et donc ensuite, la question est de savoir le succès d’un tel récit recomposé (ici sur le photojournalisme) et jusqu’à quel point il s’est répété, assis, imposé et est devenu une forme de doxa à l’image de “La légende du cheval au galop” ou de Louis Figuier, l’inventeur inconnu
    (et un souvenir d’une séance de pédagogie ;-) )

  5. Le projet de recherche de Huang Yin Chen est-il devenu un objet consultable en ligne?

  6. Bonjour Thierry, je ne crois pas que son travail ait fait l’objet d’une mise en ligne.

  7. Bonjour Audrey et merci de me répondre. Jean Rouch rêvait d’avoir des ethnologues africains qui auraient fait de la France leur terrain d’étude. J’aime beaucoup l’idée de cette étude menée depuis la France par un taiwanais sur l’image que la France veut donner d’elle-même à Taiwan.

  8. Absolument d’accord avec toi… un jour peut-être