Petite rhétorique de l’image médiatique

Par Audrey Leblanc - 18/03/2011 - 18:48 [English] [PDF] 

Ce lundi 14 mars 2011, à la suite du séisme japonais, une photographie de ces événements s’est mise à circuler abondamment dans les médias. A défaut d’une analyse très approfondie et pour cette “note”, qui reprend plusieurs signalements de certains d’entre-nous de CV (P. Peccatte, Gaby David, Vincent Glad…), je propose de regrouper ces quelques remarques sous la formule “petite rhétorique de l’image médiatique”.

Car cette photographie fait l’objet d’un usage médiatique révélateur d’un certain nombre de mécanismes de la médiatisation des images médiatiques.

1ère étape : l’image

Sur Facebook, ce jeudi 17 mars, une photographie est postée par plusieurs friends (fig. 1). Elle montre plusieurs magazines hebdomadaires français avec la même photographie utilisée pour leur Une.

Capture d'écran 17 mars 2011-sur FB

Les cadrages sont différents, les constructions éditoriales aussi mais la photographie initiale est bien la même: celle d’une belle jeune femme emmitouflée dans une couverture au milieu des  décombres. (Fig. 2)

La photographie date du 13 mars et elle a été mise en circulation par Yomiuru Shimbun.

Fig. 2 – 13 mars 2011, Ishinomaki, Japan – by Yomiuri Shimbun

Excessivement reprise, elle bénéficie alors d’une circulation médiatique très importante. Et le lundi 14 mars, plusieurs liens sur le web pointent ces utilisations massives – et en bonne place, en Une – dans les médias presse.

Gilles Klein compile les Unes de la presse internationale pour Arrêt sur images, lundi 14 mars, et lui donne son surnom de “Madone des décombres” (voir aussi la reprise de cette compilation des Unes sous forme de diaporama ici).

Fig. 3 – exemples donnés par Gilles Klein (capture d'écran)

Delphine Le Goff revient sur son usage pour les Unes des hebdomadaires français. Et Patrick Peccatte signale ses très nombreuses occurrences pour une recherche sur google, ainsi qu’un sujet consacré à cette image dans le JT de 13h sur France 2 le jeudi 17 mars1.

Fig. 4 – Capture d'écran JT fr. 2 13h du 17 mars 2011

2ème étape : les récits sur l’image ou la médiatisation de l’image médiatique

Le JT de France 2 ainsi que l’article de Delphine Le Goff ou celui de Gilles Klein sont donc autant de propositions à revenir sur la médiatisation du séisme japonais. Leur titre en témoigne: “Diaporama: la jeune fille et la mort – le séisme japonais dans les médias – Quatre hebdomadaires ont choisi la même photographie, après le séisme japonais, pour en faire leur couverture”, par exemple.

Ou pour le dire autrement: ces exemples d’articles ou de reportages sont autant de médiatisations sur la médiatisation de cet événement.

Quel traitement médiatique est ainsi effectivement réservé à l’image médiatique dans les médias? Le reportage du JT comme l’article de stratégies.fr en montrent quelques caractéristiques.

Dans les deux cas, ce sont des professionnels de l’image de presse qui commentent le choix de l’image (responsables de services photographie des rédactions, directeur artistiques, reporters…): « D’habitude, lorsqu’un journal local envoie ses photographes sur un événement, il vend ses images en exclusivité à une agence. Sauf que là, le quotidien a décidé de les vendre à qui le désirait », explique Marc Brincourt, chef du service photo de Paris Match. Pour 400 dollars, n’importe quel média pouvait se porter acquéreur de la photo. « Il était impossible de « bloquer » cette image, de l’acheter en exclusivité », raconte Serge Ricco, directeur artistique du Nouvel Observateur. […]».

L’explication de l’omniprésence médiatique de la photographie est formulée sous le mode de l’évidence: “pour lui c’était une évidence […] un cliché si fort, si parlant” (dans le JT) ; « La photo était de toute façon celle qui s’imposait sans conteste. Il n’y a jamais trente-six photos qui parviennent à cristalliser un événement », estime Paul Claverie, directeur du service photo du Point, […].”(stratégies.fr)

L’icône est ainsi le modèle absolu de l’image médiatique. Celle-ci gagne ce rang par le biais de la comparaison avec les autres grandes icônes du photojournalisme: « La photo de « La madone algérienne », cette femme en pleurs après le massacre de Bentalha en 1997, a été reprise par des centaines de journaux… » se souvient quant à lui Paul Claverie. A chaque événement son icône.” (stratégies.fr). Ou par son surnom. L’article que Gilles Klein consacre à la circulation de cette photographie ratifie son potentiel et sa puissance d’icône médiatique pour ces événements, en lui attribuant son surnom dans le titre de la compilation de ses occurrences dans la presse internationale: “Japon: La Madone des décombres “.

Ainsi, la rhétorique de l’image médiatique n’est pas seulement celle de l’image elle-même qui permet de multiples interprétations ou séductions ; pas seulement celle de ses multiples usages éditoriaux qui garantissent son ample circulation non plus ; mais elle est aussi dans les récits médiatiques qui entourent ce qu’on dit de cette image médiatique.

Et cette rhétorique de l’image médiatique se caractérise par le fait que

  • les commentaires portent sur l’image elle-même, isolée de tout contexte éditorial (et avec assez peu d’informations sur sa fabrication et sa circulation (entre rédactions, par exemple)) ;
  • il est dit que la photographie s’impose d’elle-même parce qu’elle cristallise à l’évidence l’événement (icône);
  • la prise en charge des commentaires sur cette médiatisation est assumée par les médias eux-mêmes : ces articles sur la médiatisations sont dans les médias (ex. du JT); et les autorités convoquées pour parler de ces choix médiatiques sont des hommes des médias, ceux-là même qui ont faits ces choix médiatiques (à Paris Match, au Nouvel Observateur ou au Point, par exemple).

Le web permet de comparer très rapidement la médiatisation d’un événement. Les reprises et leur succès sont repérables pour ses usagers. La construction médiatique des événements et l’existence de ce vaste système très complexe sont ainsi plus aisément perceptibles aujourd’hui ; y compris dans le fait que ce système médiatique est le meilleur médiateur de lui-même, sur ses utilisations des images aussi.

MàJ, le 21 mars 2011

lundi 14 mars : signalement et compilation des Unes de la presse internationale par Gilles Klein;

jeudi 17 mars: signalement visuel sur Twitpic par Gerald Andrieu (repéré par Vincent Glad) de la mise en Unes de la même photographie pour 4 hebdomadaires français. Cette note photographique est elle-même reprise par plusieurs utilisateurs de Facebook (cf. fig. 1 du billet), contribuant à la circulation de la 1ère observation visuelle sur les Unes de la presse internationale.
Ces signalements font alors l’objet de plusieurs commentaires médiatiques ou billets de blog :  Marianne2.fr ; France Info ; Jt de France 2 (jeudi 17 mars) ; AFPblog de Michel Puech ASI (Vendredi 18 mars); Télérama.fr (le 21 mars).

Voir aussi le texte d’André Gunthert : ici ou comment ce malaise traduit un usage illustratif de cette photographie.

  1. sur le site ; le sujet commence à peu près à la 42′ []

8 Reponses à “ Petite rhétorique de l’image médiatique ”

  1. “« D’habitude, lorsqu’un journal local envoie ses photographes sur un événement, il vend ses images en exclusivité à une agence. Sauf que là, le quotidien a décidé de les vendre à qui le désirait », explique Marc Brincourt, chef du service photo de Paris Match. Pour 400 dollars, n’importe quel média pouvait se porter acquéreur de la photo. « Il était impossible de « bloquer » cette image, de l’acheter en exclusivité », raconte Serge Ricco, directeur artistique du Nouvel Observateur. […]».”
    Deux observations:
    C’est un journal japonais qui est à l’origine de la commercialisation de cette photo. Est-on certain que le Yomiuru Shimbun a les mêmes pratiques commerciales que Match sur la commercialisation des photos?
    Tant que c’est photo n’était pas une icône, un accord d’exclusivité n’avait aucun intérêt. Son intérêt documentaire, c’est que c’est une icône. Dès que son utilisation répétée en a fait une icône, ça n’a plus de sens de négocier une exclusivité.

  2. Une autre remarque:
    Il semble que le fait que les 4 hebdomadaires français aient choisi cette même image pour leur Une est plutôt perçu comme une maladresse professionnelle. Le contexte de publication de la presse magazine n’étant pas celui de la presse quotidienne qui réagit à chaud et supporte mieux la répétition.
    Maladresse professionnelle en effet du point de vue de l’identité de chacune des publications et de leur efficacité sur le marché.
    Probablement que ce petit grain de sable amplifie le besoin de communiquer sur l’évidence de cette image et de l’icône.

    @ Thierry : http://www.france-info.com/chroniques-info-medias-2011-03-17-japon-une-meme-photo-a-la-une-de-quatre-hebdomadaires-522546-81-168.html

  3. Au delà de la pratique commerciale, pourquoi est-ce cette image qui a été retenue ?
    Quelques pistes : en premier le titre qui lui a été octroyé, la madone des décombres. Madone de Benthala. Derrière chaque catastrophe, il semblerait que l’image archétypale recherchée (fantasmée) soit celle de la piéta.

    Influence catholique évidente ? Que signifie cette figure ?
    Pour un japonais (ou un chinois), la signification est certainement différente. On pourra éventuellement penser à Guan Yin qui remplit peu ou prou les mêmes fonctions que notre madone. N’étant pas suffisamment fin connaisseur de ces cultures, je ne m’avancerais pas plus en spéculation.

    Madone ou Ophélie ? Pâle, échevelée, incarnation d’une souffrance existentielle sublimée, esthétisée. Je penche pour Ophélie.

    Ironie : l’information se veut factuelle. Néanmoins, lorsque l’occasion lui est donnée, elle se jette sur le pathos quitte à glisser dans le mythos. Mise en scène d’une dramaturgie que n’auraient pas renié la Grèce antique.

  4. Juste pour te signaler que la photo des mags a été postée à l’origine sur Twitter par Gérald Andrieu, un journaliste de Marianne2.fr:
    http://twitpic.com/4aa4yp

  5. Je trouve très juste cette note sur la médiatisation de l’image elle-même, et l’exemple est vraiment parlant, merci !

  6. @ John, Vincent et Alexie : merci !

  7. 22 avril 2011: ASI “la “Madone” japonaise retrouvée (Match)”
    http://www.arretsurimages.net/vite.php?id=10928