De la photographie d’actualité à l’icône médiatique : « la Marianne de 68 » (2/2)

Par Audrey Leblanc - 09/03/2010 - 21:04 [English] [PDF] 

JPRey-Marianne

Après l’observation et l’analyse dans un premier billet de la photographie de “la jeune fille au drapeau” de Jean-Pierre Rey à l’aune de l’intericonicité – ou effet de citation – et de la mise en forme de l’information dans la presse du printemps 1968, ce second temps revient sur la circulation médiatique de cette image, autre élément majeur qui participe du processus d’iconisation. Le retour sur les usages – restreints et peu remarquables – de cette photographie par la presse en 1968 montrait que sa référence – d’abord visuelle – au tableau d’Eugène Delacroix ne peut pas être la seule explication à sa progressive iconisation ni la seule raison à son évolution vers le symbol(iqu)e. Les usages postérieurs faits de cette image – en particulier lors des commémorations des événements de “Mai 68″ – participent pleinement de l’élaboration de “La Marianne de 68″.

Trois remarques en préliminaire. Méthodologiques, d’abord: cette étude reste concentrée sur les trois mêmes hebdomadaires d’actualité au cours des quelques 40 années (Paris Match, L’Express et Le Nouvel Observateur) et s’en tient volontairement aux commémorations décennales, largement significatives. Allusive ensuite (et pour l’instant) : c’est véritablement dans Life – modèle revendiqué de la presse magazine française et en particulier par Paris Match – que la photographie de JP Rey est publiée pour la première fois en bonne place dans la seconde double page du reportage essentiellement photographique que le magazine consacre aux événements français dans son numéro du 24 mai 1968 (p. 28-31). La rédaction de Life repère, pour ainsi dire la première, l’image.

LIFE_24051968© Life n°1000 du 24 mai 1968, p. 30-31

Circulation médiatique : commémorations et iconisation

Au cours, des décénies, la photographie va prendre de plus en plus d’importance au sein de différentes publications. Tout particulièrement dans Paris Match où les dimensions dans lesquelles elle est publiée augmentent au fil des commémorations alors même que sa place dans le récit que fait le magazine de Mai 68 tend à devenir de plus en plus symbolique. Dans le même temps, la “Marianne” au drapeau noir anarchiste – qui domine dans les publications de 1968 – disparaît.

1978 : Marianne révolutionnaire ou Marianne légaliste?

Au printemps 1978, la commémoration de Mai 68 n’est pas à son maximum: elle existe mais reste relativement discrète. L’Express titre sur les “Surprises de Mai 78″ pour quelques courts reportages qui abordent différents thèmes contemporains en regard des épisodes de 1968 et en publiant relativement peu de photographies. Seule une double page montre quelques unes des images photographiques aujourd’hui connues des événements de 1968 : la jeune fille de JP Rey ne fait pas partie de celles retenues.

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© L’Express n°1399 du 8 mai 1978, couverture puis p. 108-109

Cependant, la photographie de JP Rey figure en très bonne place dans les publications de 1978 consacrées à “Mai 68″dans Paris Match et Le Nouvel Observateur. En vignette dans les sommaires, elle sert d’accroche et s’affirme, par cet usage, comme susceptible de représenter à elle-seule l’événement dans son ensemble. En pages intérieures, elle est l’une des photographies les plus mises en valeur, principalement par son format de publication dans la page. Ce ne sont pourtant déjà plus les mêmes images photographiques. Outre les contextes, pourtant très proches de leur publication, leur cadrage n’est pas le même. Celui de Paris Match est plus serré : le buste de la jeune femme est coupé plus haut, l’horizon (ciel et bâtiments) est plus bouché, plus « court » et, surtout, le mouvement du drapeau s’en trouve interrompu.

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© Le Nouvel Observateur n°703 du 29 avril 1978 – Paris Match n°1511 du 12 mai 1978

Loin d’être anecdotique, cette différence participe pleinement des différents sens attribués par les magazines à l’image qui ne soutient pas les mêmes récits dans les deux cas. Le Nouvel Observateur a troqué la jeune femme au drapeau noir anarchiste de son numéro de 1968 pour celle de JP Rey. Elle appuie dans cet usage la dimension contestaire du mouvement du printemps 1968, comme le soulignent les quelques lignes de texte qui lui sont attachées.

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© Le Nouvel Observateur n°703 du 29 avril 1978, p. 80-81

Au contraire, Paris Match rejoue une mise en page construite sur une opposition visuelle qui ratifie et symbolise une opposition idéologique – politique au moins – déjà présente sur l’une de ses couvertures en 1968 et qu’il verbalise ainsi explicitement en 1978. Créditée « J-P Rey (Gamma) », la « jeune fille au drapeau » ferme le reportage intitulé « Mai 68 : 10 ans après, des photos pour l’histoire», avant un article de souvenirs d’écrivains, dix ans après.

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© Paris Match n°1511 du 12 mai 1978, p. 78-79, fin du reportage photographique

L’image fonctionne au sein d’une double page titrée « Foule contre foule, le dernier mot aux légalistes », construite sur le principe du face à face. A la jeune femme de JP Rey répondent visuellement d’autres jeunes femmes qui brandissent le drapeau tricolore dans une photographie prise lors de la manifestation du 30 mai en soutien au général de Gaulle. Deux représentations d’une même figure (le motif de la jeune femme brandissant un drapeau devenant Marianne par effet de citation du tableau d’Eugène Delacroix) se font ainsi face : une Marianne révolutionnaire et des Mariannes « légalistes » pour reprendre la terminologie de Paris Match.

Dès 1968, en couverture du n°999 du 29 juin – qui correspond dans son actualité à l’entre deux tours des élections législatives susceptibles d’infirmer ou de confirmer le général de Gaulle à son poste de chef de l’état –, Paris Match questionnait par l’image l’enjeu de cette figure. Deux représentations de Marianne s’opposaient en un champ contre champ visuel en jouant sur l’opposition de drapeaux brandis par des jeunes femmes défilant au sein de manifestations aux objectifs opposés aussi : au drapeau tricolore d’une manifestante du 30 mai répondait alors le drapeau rouge communiste d’une manifestante du 29 mai (appel de la CGT après les accords de Grenelle jugés insatisfaisants).

COUVERTURE DE PARIS MATCH n¡999 : HISTOIRE D'UNE REVOLUTION

© Paris Match n°999 du 29 juin 1968, couverture puis détail

Après le second tour, le n°1000 du 6 juillet réserve, quant à lui, une double page entière au drapeau tricolore alors qu’il traite de cette manifestation du 30 mai. Il faut rappeler ici que Paris Match consacre aux événements du mois de mai trois reportages consécutifs, en juin, dans ses numéros 998, 999 et 1000, de plusieurs dizaines de pages chacun et tous construits sous le mode de la rétrospective. C’est pourquoi un même épisode est raconté plusieurs fois, s’appuyant sur des iconographies différentes et remis en perspective avec les actualités du moment. Il est ainsi plus facile de traiter, début juillet, cette manifestation comme le signe précurseur de la victoire de de Gaulle quand celui-ci a enfin été reconfirmé que lorsque l’histoire n’est pas encore écrite et que le doute persiste.

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© Paris Match n°1000 du 6 juillet 1968, p. 80-81

En jouant sur l’équivalence visuelle, deux représentations potentielles de Marianne – deux conceptions de la République – s’affrontent pour récupérer, derrière le geste, le symbole, enjeu d’importance difficile à (dé)laisser aux “révolutionnaires” de Mai 68. La teneur de l’ensemble de la double page qui clôt le reportage de 1978 relève, en effet, du champ symbolique. Respectant la mise en page adoptée tout au long du reportage, le pavé de texte sous la photographie insiste sur les symboles1. Ce n’est pas le souci d’un récit chronologique mais des rapprochements d’ordre symbolique qui guident la construction de cette double page et les correspondances visuelles rapprochent des manifestations qui ne se répondent pas du point de vue historique. Les photographies sont publiées dans un ordre que seul leur potentiel graphique suggère: celle du 13 mai, plus efficace en page de droite du point de vue du feuilletage, venant fermer le reportage. Les références explicites aux événements historiques eux-mêmes, par le biais des légendes des deux photographies, s’en trouvent inversées : sous la photographie de manifestation de soutien au général de Gaulle la légende raconte « le début de la marée contestataire le 13 mai 68 : la manif [sic] des syndicats et militants de gauche remonte de la République à Denfert-Rochereau » ; quand, de son côté, la « Marianne » de JP Rey est légendée « La marée gaulliste, le soir du 30 mai après le discours de de Gaulle : c’est le retour en force de la majorité en faveur du général de Gaulle ».

Mais plus encore… En 1978, c’est la manifestante du 13 mai photographiée par JP Rey qui fait face aux légalistes mais le cadrage, bien plus serré que sur la photographie originale, ampute principalement le drapeau brandi par la jeune femme. Or, ce drapeau de soutien au FLN vietnamien permet d’inscrire l’image dans une époque: l’ancrage historique qu’il représentait s’en trouve ainsi considérablement diminué. Ces effets de cadrages sur le drapeau brandi vont progressivement l’affirmer comme le lieu d’ambiguités conduisant à une ambiguïté de discours sur les événements eux-mêmes. En réduisant petit à petit l’image au geste, sa signification se déplace du champ documentaire au champ symbolique en des usages que favorise le noir et blanc.

La photographie n’est plus convoquée pour sa supposée valeur « documentaire » (comme en 1968 même si celle-ci correspond déjà, comme nous l’avons montré, à un récit sur l’événement) et bascule dans le champ symbolique à double titre : une Marianne révolutionnaire dispute le symbole de la République à d’autres Mariannes dites « légalistes »; la figure implicite de la Marianne est soulignée, accentuée par la diminution progressive de l’information historique principalement contenue dans son drapeau.

1988 : sans drapeau et sans référent historique, LA Marianne

Printemps 1988, les élections présidentielles françaises font l’actualité. Le Nouvel Observateur ne traite quasiment pas de Mai 68 (quelques maigres pages dans le n° du 13 mai 1988) et ne publie pas la photographie de JP Rey. L’Express et Paris Match lui font, par contre, l’honneur d’une couverture pour deux récits aux angles d’attaque opposés sur les événements2. Choisie pour la couverture de “l’album historique Mai 68″ proposé par Paris Match, l’image n’est cependant jamais associée, dans ce numéro, à une date ou à un événement précis de 1968 : elle n’est plus rattachée à la manifestation du 13 mai, son référent historique. De plus, le cadrage, encore plus reserré sur le drapeau qu’en 1978, coupe l’angle de fuite, en haut à droite. Le drapeau n’est plus qu’un bout de tissus qui bouche l’angle supérieur de l’image : un regard rapide et l’imaginaire peut « voir » le drapeau tricolore et non plus le drapeau original de la photographie.

© Paris Match, numéro spécial 2036 de mai 1988, album historique – L’Express n°1918 du 8 au 14 avril 1988

La Marianne révolutionnaire était une aristocrate

Discrètement mais sûrement, c’est dans son numéro de 1988 que L’Express dévoile le premier ce qui s’affirmera comme un autre des ressorts de la fortune symbolique de cette photographie: la Marianne révolutionnaire était une aristocrate. Pour ce faire, le modèle retrouve son identité qui cristallise à elle seule toutes les ambiguités et les paradoxes que la presse prête aux événements. “L’aristo au drapeau”, Caroline de Bendern, s’explique ainsi d’après la légende : “« J’avais mal aux pieds… ». Aujourd’hui, elle suit les pas de ses extravagants ancêtres. » “.

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© L’Express n°1918 du 8 au 14 avril 1988, p. 86-87

Mais c’est surtout Paris Match qui rebondira sur l’anecdote en 1998. Le magazine répartit son reportage sur Mai 68 sur 3 numéros consécutifs sous le titre « Le roman de Mai 68 – 1) Paris s’éveille » ; « 2) La France voit rouge » ; « 3) Les Illusions perdues ». C’est dans le n°2553 du 30 avril 1998, chapitre 2 « La France voit rouge » que la « Marianne de 68 » est convoquée avec ce titre : « Moi Caroline, 23 ans, aristo et rebelle » (p. 74). Elle inaugure un reportage de 3 pages intitulé « On les a retrouvés » avec, pour donner un autre exemple, le “modèle” de la célèbre photographie de Gilles Caron de l’étudiant poursuivi lors de la nuit du 6 mai. Sur une double page, une autre photographie de la même scène montre la jeune femme de face et le drapeau se déploie pleinement3 avec cette légende : « Le 13 mai, Caroline de Bendern brandit l’emblème du F.n.l. vietnamien, juchée sur les épaules de Jean-Jacques Lebel, instigateur de l’occupation de l’Odéon ».

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© Paris Math n°2553 du 30 avril 1998, p. 74-75

En face, une photographie dans l’actualité de ce numéro de Paris Match (1998) montre Caroline de Bendern, qui pose devant sa photographie de Mai 68, ou pour être plus exacte, devant la couverture du numéro spécial de Paris Match en 1988. Elle se raconte et raconte l’histoire de la photographie de JP Rey, assimilée ici à la couverture de 1988. Son témoignage reprend pour partie ce qu’elle avait révélé à la journaliste Annick Cojean pour son livre Retour sur images, publié en 1997. Le choix d’une narration très anecdotique de la part de la journaliste révèle bien tout le potentiel que recèle cette histoire du modèle de la photographie de la Marianne pour l’imaginaire :

« Quand il découvrit la photo dans la presse internationale, le comte de Bendern eut un choc effroyable. Là, juchée sur les épaules d’un inconnu, sa petite-fille Caroline, son héritière et son espoir, bafouait son rang, son titre et les valeurs que, en vain, il lui avait fait enseigner dans les meilleurs collèges anglais. Là, brandissant un drapeau, impériale et splendide, elle s’exhibait scandaleusement dans les rues de Paris, telle une fille du peuple, une Marianne issue des barricades, une égérie de la révolution. Elle était grave, ardente, elle avait l’air d’y croire, entourée de hippies, d’anarchistes, de minables. La sotte ! Il en tremblait de rage.

Comme elle l’avait trahi, lui et cette aristocratie européenne au sein de laquelle il la prédestinait à un mariage royal ! Et comme elle l’humiliait dans ce cliché inouï que certains commentateurs comparaient au tableau de Delacroix, La Liberté menant le peuple [sic], et qui officialisait l’outrage. C’était pire qu’une provocation. C’était impardonnable. Alors le vieil aristocrate viennois, dont François-Joseph avait fait un baron, la reine Victoria un Anglais, Churchill un ami, la Chambre des communes un député et le prince du Liechtenstein un comte, reprit avec furie son testament. De sa fortune, de ses titres, de ses demeures splendides éparpillées en Europe, Caroline la rebelle ne verrait jamais rien. Il la deshérita4.”

L’anecdote est savoureuse : une aristocrate rebelle, déshéritée à cause d’une photographie l’assimilant à une révolutionnaire ! Dès lors, la symbolique de cette photographie évolue encore un peu davantage et son caractère révolutionnaire s’effrite encore plus sérieusement. Au point que la légende (ou une autre photographie) peuvent insister sur le drapeau pro FLN vietnamien: la référence est devenue inoffensive pour ainsi dire. D’autant plus que Caroline de Bendern reconnaît à propos du drapeau:

« J’avais mal aux pieds. Jean-Jacques m’a proposé de monter sur ses épaules. J’ai accepté et comme il portait des drapeaux, il m’a demandé de les brandir. Je ne voulais ni du rouge communiste ni du noir anarchiste, mais le drapeau du Vietnam me convenait en protestation contre la guerre du Vietnam. Très vite je me suis aperçue que j’étais entourée de photographes. Alors l’instinct du mannequin s’est éveillé en moi. J’ai commencé à jouer un rôle. Des tas d’idées me passaient par la tête. J’ai même pensé à la Révolution française, moi, la jeune fille de bonne famille anglaise. […] Mai 68, c’était une révolution douce, malgré les voitures en feu et les C.r.s. qui chargeaient dans les nuages de fumée de lacrymogène. C’était une révolution bourgeoise. » (p. 74)

De son côté, Le Nouvel Observateur publie en 1998 un gros dossier consacré à Mai 68 auquel est associé un fac similé de son n°183 du 15 mai 1968.

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© Le Nouvel Observateur n°1747 du 23 au 29 avril 1998, couverture – Fac similé du n°183 du 15 mai 1968, couverture

La rédaction ouvre son reportage consacré à Mai 68 avec la photographie de JP Rey: publiée dans son entier et en grand format dans la page, restituant son amplitude au geste et au drapeau pleinement déployé, la photographie garde son élan initial. Elle vient soutenir un récit attaché aux mouvements de revendications, comme dans toutes les occurrences de l’image rencontrées jusqu’ici dans ce magazine. Mais c’est dans le titre du reportage – “La fausse révolution qui a tout changé”– qu’est signifiée l’ambiguïté de signification à attribuer aux événements.

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© Le Nouvel Observateur n°1747 du 23 au 29 avril 1998, p. 10-11


Dans ces usages, le lien à l’évènement référent – la manifestation unitaire du 13 mai – est complètement distendu au profit d’une représentation symbolique de l’ensemble de “Mai 68″. Utilisée comme appui de récits parfois contraires sur les événements, la dimension symbolique a pris le dessus et permet d’insister sur les ambiguités et les paradoxes, qui marqueraient l’appréhension de ces évènements. Le Nouvel Observateur du 27 mars 2008 s’en sert de nouveau comme accroche en sommaire.

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© Le Nouvel Observateur n°2264 du 27 mars au 2 avril 2008, p. 5

Et la déflagration des commémorations en 2008 joueront à plein sur ces tendances: ce n’est pour ainsi dire plus les événements que l’on commémore mais les images… Le Hors-Série du Monde 2, où travaille la journaliste Annick Cojean, intitulé « 1968 révolutions – Paris, Rome, Prague, Etats-Unis, Vietnam » – (mois de mars et avril 2008), reprend l’anecdote du modèle (p. 54-55). La rédaction de Paris Match suit le même filon : « la Nostalgie de Mai 68, 24 pages spéciales, les photos qui ont marqué ; les témoins retrouvés », titre la couverture du n°3076 du 30 avril 20085. La « Marianne de 68 » apparaît en fin de reportage, dans les pages concernant les témoins retrouvés.

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© Paris Match n°3076 du 30 avril au 6 mai 2008, p. 84-85

La “modèle” de la Marianne au drapeau noir, mise en valeur dans Paris Match et dans le Nouvel Observateur en 1968 fait partie des “témoins retrouvés”, devenue « inoffensive » elle aussi. Caroline de Bendern pose, elle, de nouveau avec la photographie du 13 mai 1968 mise en page pour la couverture du numéro spécial de Paris Match de 1988, célébrant les 20 ans de Mai 68. Le nom de J.P. Rey ne figure plus6. La photographie qui la montre en 2008 est en couleur et la légende-texte correspond à un résumé de ce qui avait été dit en 1998 et dans les textes d’Annick Cojean. Il semble écrit par un journaliste pressé, sous la forme de concentré de son témoignage :

« Caroline de Bendern « L’Esprit de 68 est universel »

« J’avais 27 ans. J’arrivais de New-York : là-bas, j’étais mannequin, je traînais avec Lou Reed, Andy Warhol, je militais contre la guerre du Vietnam et pour les droits civiques. Je connaissais Paris : j’y avais grandi. Là, j’y retournais pour tourner un film. L’après-midi, je rejoignais les étudiants, le soir, je portais des pavés pour les barricades, on fumait des joints… Le jour de la manif du 13 mai, j’avais vraiment mal aux pieds. Le plasticien Jean-Jacques Lebel m’accompagnais, je lui ai demandé de me porter. J’avais un drapeau vietnamien en main, je l’ai brandi. Des photographes étaients là : consciente de l’importance de mon drapeau, j’ai pris la pose. Arrivée place Edmond-Rostand, j’avais trop mal au bras, je l’ai baissé. Mai 68 n’a pas eu beaucoup d’importance dans ma vie, mais cette photo, si. En la découvrant en couverture de Match, mon grand-père est devenu furieux : il m’a coupé les vivres et m’a déshéritée ». Après une carrière de bohème dans le cinéma, « la Marianne de 68 » s’est retirée aux côtés du batteur de free jazz Jacques Thollot((les paroles prêtées à Caroline de Bendern ne sont pas sourcées)).”

A lire ce texte, c’est Paris Match qui a fait chuter la Marianne. Plusieurs imprécisions, tout particulièrement en ce qui concerne la photographie de couverture de Paris Match, génèrent un effet de boucle. La seule Une existant avec cette photographie est celle de l’album de 1988, mis en scène dans la photographie du modèle en 2008 (rejouant la pose de 1998). Mais la colère du grand-père aristocrate (1879 –1968, à l’âge de 89 ans) date, elle, de 1968. En une boucle sur lui-même, c’est la version de la photographie au drapeau coupé, ayant perdu son référent historique « révolutionnaire» pour verser dans une symbolique ambiguë que Paris Match revendique. Ce faisant, le magazine s’attribue la paternité d’une des principales icônes de la seconde moitié du 20ème siècle : la Marianne de 68.

D’une photographie de la manifestation unitaire du 13 mai 1968, “la jeune fille au drapeau” de JP Rey devient une photographie de Mai 68: la dimension symbolique de l’image a relégué sa supposée valeur “documentaire”. Si Paris Match publie l’image, à l’origine, en 1968, en tant que document, il en fait l’un des éléments du récit que le magazine tient sur les événements. Dans les différents usages que les magazines en font par la suite, lors des commémorations décennales, se lisent combien ces usages sont autant d’orientations discursives données à une image. Cette photographie cristallise à l’origine plusieurs éléments favorables à son succès : elle est la photographie d’un moment important quant aux événements, à forte portée symbolique (première manifestation unitaire) en lui-même ; elle “cite” par la qualité de sa composition (une belle jeune femme comme modèle, à la pause et l’attitude précises) une autre image connue (le tableau d’Eugène Delacroix), augmentant ainsi son potentiel symbolique ; l’anecdote de l’histoire de son modèle conteste la première symbolique attribuée à l’image (elle est ainsi intrinsèquement paradoxale) ; la jeune femme a côtoyé la génération des artistes d’avant-garde de New-York et de Paris, s’inscrivant ainsi dans une autre mythologie de la période;…

Dès 1968, Roland Barthes remarquait:
“le paradigme des trois drapeaux (rouge/noir/tricolore), avec ses associations pertinentes de termes (rouge/noir contre tricolore, rouge et tricoloore contre noir) a été “parlé” (drapeaux hissés, brandis, enlevés, évoqués, etc.) par tout le monde, ou presque: bel accord, sinon sur les symboles, du moins sur le système symbolique lui-même qui, en tant que tel, devrait être la cible finale d’une révolution occidentale. […] le régime symbolique sous lequel un événement fonctionne est étroitement lié au degré d’intégration de cet événement dans la société dont il est à la fois l’expression et la secousse; un champ symbolique n’est pas seulement une réunion (ou un antagonisme) de symboles ; il est aussi formé par un jeu homogène de règles, un recours consenti en commun à ces règles. Une sorte d’adhésion presqu’unanime à un même discours symbolique semble avoir marqué acteurs et adversaires de la contestation: presque tous ont mené le même jeu symbolique7.”

Ce n’est pas la même image qui est publiée, republiée et dupliquée à l’envi. Il n’est que voir l’ensemble des occurrences de l’image mises côte à côte sur le blog du photographe. Car le succès de cette photographie – qui s’affirme aujourd’hui comme une icône – ne vient pas tant de l’information qu’elle aurait pu donner ni de tout le potentiel symbolique qu’elle recèle, mais aussi, et surtout, de ce qu’elle permet à chacun de se l’approprier pour lui faire porter ses propres revendications politiques. Selon l’usage qui en est fait, en particulier en jouant sur le cadrage au niveau du drapeau brandi (élément historique le plus fort de la photographie), chacun peut projeter son discours en elle : chacun peut ainsi se l’appproprier. Du mouvement de libération que veut être pour certains Mai 68 à une valeur républicaine, entendue comme variable par les différents partis, elle n’a pas le succès qu’on lui connaît parce que sa portée symbolique intense lui permet de se constituer en icône mais parce qu’elle peut se constituer – en tant qu’image – en icône pour tous ; ce que ratifie précisément son surnom : La Marianne de 68.

© Marianne n°575 du 26 avril 2008

  1. « La foule qui grondait, la foule qui avait spontanément retrouvé l’élan des grandes journées de la Fronde ou de 1848 descend une fois de plus dans la rue. Mais cette fois-ci, une autre foule lui fait face, celle des légalistes. Mendès-France clame : « Le Pouvoir ne peut plus rendre qu’un seul service au pays : se retirer ». De Gaulle, du haut de ses sommets habituels, répond : « Réforme oui, chienlit, non ! ». Les bonnets phrygiens et les drapeaux rouges qui ont même envahi l’avenue de Neuilly et les « beaux quartiers » aux accents de « L’Internationale », doivent céder pour la première fois le pas aux écharpes tricolores des députés qui, soutenant de Gaulle et la majorité « pour la défense de la République », se massent, le jeudi 30 mai, à 18 heures, place de la Concorde et marchent, précédés de Michel Debré, d’André Malraux et de François Mauriac vers l’Arc de Triomphe. Une énorme vague tricolore remonte les Champs-Élysées et annonce le raz-de-marée gaulliste des prochaines legislatives. Mai 1968 entre dans l’Histoire. », Paris Match n°1511 du 12 mai 1978, p. 79. Je souligne. []
  2. voir la première partie []
  3. créditée Dr. Th Esch photos []
  4. Annick Cojean, Retour sur images, Paris, Grasset-Le Monde, 1997, p. 76 (p. 74-81 pour l’ensemble du chapitre consacré à cette photographie []
  5. p. 66-89 []
  6. Noms des photographes crédités pour l’ensemble de ces pages : JF Deroubaix/gamma/Eyedea press, Dalmas/sipa, P.Buchet, G.Caron/contact press images, M.LE Tac, R.Helle/signature. []
  7. Roland Barthes, « L’écriture de l’événement », in Communications 12, 1968. Mai 1968. La prise de la parole, p. 108-112. Ici p. 110. []

5 Reponses à “ De la photographie d’actualité à l’icône médiatique : « la Marianne de 68 » (2/2) ”

  1. [...] De la photographie d’actualité à l’icône médiatique : « la Marianne de 68 » (2/2) (Culture Visuelle 10/03) – « Après l’observation et l’analyse dans un premier billet de la photographie de “la jeune fille au drapeau” de Jean-Pierre Rey à l’aune de l’intericonicité – ou effet de citation – et de la mise en forme de l’information dans la presse du printemps 1968, ce second temps revient sur la circulation médiatique de cette image, autre élément majeur qui participe du processus d’iconisation. » [...]

  2. Sauf erreur de ma part, la marianne de 68 a fait un procès au nom du droit à l’image à la suite des parutions de 68 qui lui auraient value d’être déshéritée.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Marianne_de_Mai_68
    Ce qui soulève 3 problèmes:
    - Peut-on participer à une manifestation et refuser d’être photographier, alors que le principe même d’une manif c’est que l’on veut montrer son indignation au monde?
    - La notion de préjudice est incontestable dans ce cas très particulier, contrairement à ce qui se passe dans un grand nombre de procès au titre du droit à l’image du fait qu’elle a été déshéritée .
    - Les journalistes qui ont retrouvé la marianne de 68 auraient ils oublié de lui demander ce qu’elle pensait de la procédure qu’elle avait engagée dans le passé ?

  3. Pour info, “Cette Caroline des barricades” je l’ai connu en compagnie de Wilen Barney un Saxophoniste et tout un groupe de musiciens dont un marocain qui jouait du luth à Tamanrasset (Algerie) aux environ des années 69 .(J’étais jeune météorologiste 23 ans à l’époque et passionné de jazz.Ils y sont resté plusieurs mois durant lesquels je fus invité à une soirée où Wilen a fait des merveilles avec son Sax .Cest un souvenir inoubliable .J’en parle toujours .
    Je tenais à apporter ce témoignage .
    Khaled le 31 Mai 2011

  4. @ Khaled : merci pour votre témoignage.