De la photographie d’actualité à l’icône médiatique : « La jeune fille au drapeau » devient « la Marianne de 68 » (1/2)

Par Audrey Leblanc - 06/01/2010 - 12:09 [English] [PDF] 

Au mois de Mai 1988, L’Express et Paris Match commémorent les 20 ans de Mai 68 et une même image, une même idée – “l’héritage” et les générations –, un même geste aussi, font la Une de ces deux publications pour célébrer cet évènement.

Paris Match, numéro spécial 2036 de mai 1988, album historique – L’Express n°1918 du 8 au 14 avril 1988

L’Express titre « Les enfants de 68. Ils ont 20 ans » quand Paris Macth propose : ««Nous avions 20 ans », les stars d’aujourd’hui se souviennent ». L’image d’une “jeune fille au drapeau”, colorisée en rouge et noir dans l’angle de la couverture de l’Express, semble transmettre son geste à une autre jeune fille (de 20 ans probablement), juchée elle aussi sur les épaules d’un jeune homme (?), qui brandit un briquet allumé lors d’un concert. En pages intérieures, le titre et la reprise d’une même photographie dans l’article confirment la passation : d’une photographie à l’autre, d’une époque à l’autre, un geste et, partant, un héritage seraient transmis quand bien même le sens politique initial s’en trouve modifié par la situation de concert sur la photographie de 1988. Mais si ces deux couvertures commémorent le mouvement de Mai 68 sous un même angle – l’inscription dans une histoire générationnelle – et en s’appuyant apparemment sur la même image, leur mouvement est pourtant inverse : regard vers le passé pour Paris Match ; héritage d’une nouvelle génération pour L’Express. Le geste symbolique du passé est transmis à la nouvelle génération et est lui-même un héritage du passé. Car cette image de Mai 68 est une photographie de Jean-Pierre Rey qui, d’abord intitulée “la jeune fille au drapeau”, est aujourd’hui plus connue sous l’appellation “la Marianne de Mai 68». L’image s’inscrit, en effet, elle-même dans une histoire des représentations et doit son surnom à ce qu’elle en rappelle une autre.

Cette forme d’enquête sur la photographie de Jean-Pierre Rey, ou la description de sa généalogie à travers ses usages et sa circulation médiatiques, souhaite observer comment une photographie prise au printemps 1968 et publiée, a priori à titre documentaire, dans la presse d’actualité d’alors devient l’une des images les plus emblématiques de Mai 68: une icône de Mai 68. La description de ce processus d’iconisation – qui surdéveloppe le potentiel symbolique d’une image au détriment de sa valeur informative – fera l’objet de deux temps (deux billets): ce premier billet à propos de l’«Intericonicité” de cette image et de son usage dans la presse d’actualité en 1968 ; un second consacré à la circulation médiatique – commémorations et iconisation – de cette image (pour bientôt…).

“Intericonicité” et usage dans la presse française d’actualité en 1968

Le photographe, Jean-Pierre Rey (1936-1995) est reporter, journaliste professionnel de 1965 à 1995. Il a travaillé au Nouvel Observateur dont il fut salarié de 1972 à 1995 ; à la Vie Ouvrière en tant que reporter-photographe indépendant (ou pigiste) de 1965 à 1995 ; et au Canard enchaîné. Comme il est indiqué sur le blog du photographe, Jean-Pierre Rey est particulièrement connu pour cette photographie d’une « jeune fille au drapeau », prise place Edmond-Rostand près du jardin du Luxembourg, lors de la manifestation unitaire parisienne (étudiants, syndicats, travailleurs) entre les places de la République et Denfert-Rochereau à Paris, le 13 mai 1968. La photographie elle-même est connue aujourd’hui en tant que « la Marianne de Mai 68 » et fait partie de l’iconographie traditionnelle de Mai 68. Une page du blog est ainsi consacrée à ses différentes publications dans la presse, et à travers le temps : « La Marianne de 68 – publications ». Si ce recensement d’occurences n’est pas exhaustif, il permet cependant de constater qu’elle a été, en effet, relativement rapidement publiée d’abord dans la presse internationale (Life-Magazine du 24 mai 1968) puis nationale (Paris-Match n° 998 du 15-22 juin 1968) et surtout qu’elle a fait l’objet de nombreuses publications ultérieures.

“Le 13 mai 1968 [est-il écrit], il photographia la magnifique photographie, “la jeune fille au drapeau” devenue la “Marianne de 68», […] immédiatement reprise dans la presse nationale et internationale pour illustrer les évènements de Mai 68, assimilée au célèbre tableau d’Eugène Delacroix “La liberté guidant le peuple”».

C’est bien cette assimilation, en effet, qui est mobilisée dans les numéros de L’Express et de Paris Match de mai 1988, lors des vingt ans de Mai 68. Dans l’article de l’Express consacré à la génération issue de Mai 68 (et dont elle aurait l’héritage en charge ; pages 84 à 89), le journaliste revient sur cette photographie d’une jeune femme brandissant un drapeau en faisant explicitement le rapprochement avec le tableau d’Eugène Delacroix : « L’image – signée Jean-Pierre Rey – de la jeune manifestante brandissant son drapeau a fait le tour du monde. Comme la « Liberté guidant le peuple » de Delacroix est attachée à la révolution de 1830, elle est devenue le symbole de Mai 68. ». La référence au tableau de Delacroix est, par ailleurs, visuellement présente dans la mise en page de la couverture du numéro spécial “Mai 68-l’album historique” de Paris Match (1988). Le rapprochement entre les deux images du fait de leur composition – une jeune femme, buste tendu vers l’avant et brandissant un drapeau en signe de ralliement et d’élan à la tête du peuple ou de la foule – est soulignée par la mise en page, à savoir un recadrage de la photographie initiale qui recentre sur la jeune femme et son bras en train de brandir le drapeau.

© Paris Match n°2036. Album historique/Mai 68/récit complet. Couverture. mai 1988 (créditée : « Photo couverture : Rey »)
Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple (1830, 260×325 cm., Musée du Louvre, Paris)

Devenue l’une des images emblématiques des évènements de Mai 68, l’aura symbolique de la photographie vient en partie de ce qu’en elle-même elle convoque une autre image de notre imagerie collective en France et qui plus est, une autre image symbolique. Sur le blog du photographe, on insiste : « La jolie fille juchée sur les épaules d’un manifestant et un drapeau vietnamien à la main n’échappe pas à son regard. À maintes reprises, il l’avait déjà remarquée dans son viseur mais il lui manquait toujours un peu plus de lumière, un peu plus de décor, un peu plus d’atmosphère jusqu’au déclic final pour immortaliser en souvenir de Delacroix et sa Liberté guidant le peuple, la « Marianne de Mai 68 ». L’image sera reproduite par la presse nationale et internationale. Quarante ans après, elle est encore la référence de l’époque. ». Ces propos (écrits par le photographe ou par un autre ?) sont confirmés par les autres photographies visibles de ce même moment par le même photographe. L’image qui s’affirme comme la « bonne photo» est celle qui rejoue une autre image en un phénomène d’intericonicité tel qu’il a pu être défini par Clément Chéroux1.

© Jean-Pierre Rey, manifestation unitaire du 13 mai 1968 (4ème image : recadrage horizontal de la 3ème)

Ces autres clichés de la même scène révèlent combien l’image se cherche elle-même, y compris la photographie d’actualité. Depuis la fin des années 1990-début des années 2000, ce phénomène est très perceptible et le photoreportage sait l’identifier voire le critiquer comme en témoigne le photoreporter Gilles Saussier, ancien de Gamma, qui raconte, dans son article « Situation du reportage, actualité d’une alternative documentaire» (2001), comment, sur le terrain (en prise de vue), le photographe cherche l’image qui reproduit des images connues : « Incidemment, j’ai découvert que la perpétuation de nos critères iconographiques [pouvait conduire tout droit au révisionnisme et à la falsification de l’histoire]. […] les photographies d’actualité sont fréquemment des images gigognes, qui se donnent pour une condensation de l’évènement lui-même, un concentré de signification historique, alors qu’elles sont des condensés iconographiques réalisés au prétexte de l’information. Plus que des évènements eux-mêmes, c’est la tradition iconographique des médias de masses occidentaux et de son hégémonie planétaire qu’elles témoignent au premier chef. Ainsi s’entretient le bégaiement visuel de l’histoire par la reproduction de figures rhétoriques invariables » (p. 309)2.

JPRey-Marianne

Dans son tableau, Eugène Delacroix représente la Liberté sous les traits de la Marianne, allégorie de la République en France. A ce stade, le phénomène d’intericonicité conduit à une certaine lecture de la photographie : faisant échos aux aspirations du mouvement politique et sociale dit de “libération”, et dont elle est une prise de vue, la photographie de Jean-Pierre Rey serait la brillante représentation de Mai 68.

Mais ce n’est pas le seul potentiel symbolique, largement dû à cette intericonité, qui fait que la « jeune fille au drapeau » – une photographie d’actualité – devient la «Marianne de Mai 68» – une icône de Mai 68. Les usages de cette photographie et sa circulation médiatique par ses différentes publications participent pleinement de ce processus d’iconisation de l’image ainsi qu’invite à le vérifier le retour sur les usages de cette photographie dans la presse du printemps 1968.

Du point de vue de l’histoire de la presse, les années 1960 correspondent à un renouvèlement de la presse magazine avec l’émergence et l’affirmation des « News d’actualité à la française » en plus de la presse quotidienne. Ces magazines accordent (dans la lignée de Life aux États-Unis) une grande place à la photographie et ils le revendiquent comme une de leurs spécificités. Au moment des évènements en 1968, L’Express et Le Nouvel Observateur sont les deux principaux magazines d’actualité, en plus de l’hebdomadaire illustré Paris Match – pour reprendre la terminologie adoptée par Jean-Marie Charon3. Aussi, c’est sur ces trois publications que se centre cette généalogie de l’image.

« La Marianne de Mai 68 » est une photographie prise lors de la manifestation du 13 mai 1968 c’est-à-dire lors de la première grande manifestation unitaire des étudiants et du monde du travail (voir les photographies de Jean-Pierre Rey de cette manifestation). Celui-ci réagit par solidarité avec les étudiants suite aux violences et répressions du 6 mai et surtout du 10-11 mai. Les syndicats décident, non sans discussion, d’avancer la manifestation qu’ils avaient prévue pour associer leur mouvement de contestation sociale à celui des étudiants : « 13 mai : Les syndicats appellent à la grève générale pour protester contre la “répression policière”. Un million de personnes manifestent. Le soir, la Sorbonne est occupée par les étudiants.”4. L’historiographie récente montre que cette manifestation a eu en elle-même une forte portée symbolique dans et pour les évènements de Mai 68 : elle est la première manifestation unitaire et signe l’entrée dans le mouvement des travailleurs dans toute la France (et non plus seulement à Paris) ; la journée se solde par l’occupation de la Sorbonne par les étudiants ; et son succès est tel qu’il engendre une certaine panique. L’ORTF, au journal du soir, minimise considérablement la mobilisation. La question de la révolution semble se poser.

Comment est alors publiée, utilisée, la photographie de Jean-Pierre Rey dans le traitement de ces actualités en 1968?

La photographie n’est pas publiée dans le numéro de Paris Match qui suit la manifestation du 13 mai (n°997 du 18 mai 1968) car ce premier reportage conséquent que consacre la rédaction aux « évènements étudiants » se concentre sur les journées difficiles du 6 et 10 mai (première nuit des barricades) et ne mentionne pas la grande journée de grève du 13. Après plusieurs semaines d’interruption dues aux grèves, Paris Match parait de nouveau pour un n°998 le 15 juin, titré « Journées historiques : des barricades aux élections. Toutes les photos ». La rédaction semble reprendre le récit là où elle l’avait laissé dans le numéro précédent : à savoir, la grève du 13 mai qui a fait suite aux évènements dont la violence a frappé les esprits. Il ne s’agit plus cependant d’actualités à proprement parler. Les faits se sont déroulés plus d’un mois avant pour certains. Ce décalage temporel est renforcé par la rédaction qui choisit de relater ces évènements du mois de mai sous le mode de la rétrospective dans un reportage de plus de 50 pages, construit en 9 chapitres. Le premier chapitre s’intitule : « le grand défilé : tous unis à la République ». Faisant d’abord l’objet d’une double page intitulée « Derrière les masques des étudiants meurtris les ouvriers descendent dans la rue », une seconde double page est consacrée à la manifestation du 13 mai au sein de laquelle la photographie de Jean-Pierre Rey est reproduite pour la première fois par Paris Match.

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© Paris Match n°998 du 15 au 22 juin 1968 p. 60-61 (3ème double page du reportage)

De petite taille, elle est montée avec trois autres photographies aux dimensions relativement proches et en face d’une photographie d’une autre jeune fille brandissant un drapeau noir qui domine largement la double page: « Pour la première fois dans un défilé populaire, des lycéens et des drapeaux noirs ». En bas à gauche, la photographie de JP Rey est relativement noyée dans la double page et s’inscrit dans un montage représentant des jeunes qui tiennent des drapeaux ou pancartes… chaque insigne étant différent, ainsi que les légendes le soulignent : pancarte de lycéenne, drapeau rouge des mouvements révolutionnaires et mouvements sociaux, drapeau de soutien au FNL vietnamien, tous faisant échos au drapeau noir anarchiste. La légende précise « Les collégiennes : des passionarias porte-drapeaux ou des guerrières en casque U.S ».

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© Idem, détail

L’image est publiée ici au nom de sa valeur documentaire. La photographie est ici mobilisée principalement pour le drapeau de soutien au FLN vietnamien que brandit la “jeune fille au drapeau”, exemple supplémentaire de la variété d’insignes de mouvements radicaux présents dans cette manifestation. Le texte qui accompagne ces photographies choisit l’expression « les jeunes » comme terme générique et fédérateur : ni idées ni revendications ne sont mentionnées. Il insiste, par ailleurs, – en la rappelant – sur la violence des affrontements désignés comme le mode de lutte des « jeunes » de ce que la rédaction nomme la « révolution ». La photographie mise en valeur par la maquette de cette double page représente une jeune femme au drapeau noir et la légende de cette photographie confirme le discours transmis par la construction de la page : « Boulevard Saint-Michel, le grand défilé va traverser la place Edmond-Rostand qui fut, 36 heures auparavant, le point le plus chaud de l’émeute. Juchée sur les épaules d’un camarade, cette étudiante brandit le drapeau noir des anarchistes »5.

Cependant, lors de cette première manifestation unitaire, nombre de banderoles ou pancartes soulignent le ralliement du mouvement étudiant et du mouvement ouvrier. Mais ce ne sont pas celles qui sont choisies par la rédaction de Paris Match, qui insiste visuellement sur les emblèmes les plus radicaux quand l’article insiste, de son côté, sur les émeutes et le danger politique.

© Jean-Pierre Rey, manifestation unitaire du 13 mai 1968

Au printemps 1968, Paris Match publie encore deux autres reportage sur “Mai 68» dans les n°999 et 1000. Dans ce n°999 du 23 au 29 juin 1968, la rédaction revient sur la manifestation unitaire du 13 mai.

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© Paris Match n°999 du 22 au 29 juin 1968, p. 110-111

Cette double page ne transmet pas le même récit des évènements. L’ensemble insiste, précisément ici, sur le caractère unitaire de la manifestation. Titrée « 13 mai, Grève générale et défilé géant de la République à Denfert », elle met en valeur des photographies qui montrent les banderoles de ralliement et la coalition de gauche ou les « partis de gauche » (pour reprendre les termes de la légende) et non plus des «groupuscules» radicaux. Ce n’est pas la photographie de JP Rey qui est publiée dans cette mise en page mais une photographie, en bas à droite, montre un autre point de vue de la même scène. En vue latérale, en plongée, la photographie couleur est ainsi légendée : « Après le drapeau rouge et noir, une étudiante brandit celui du Nord Vietnam ». Cette publication correspond au même usage de la photographie que précédemment (et le drapeau de soutien au FLN vietnamien pleinement déployé se lit ici très bien en couleur) : elle est mobilisée pour ce qu’elle représente une manifestante « 68arde », tout en participant à la construction d’un autre récit sur l’évènement.

Dans ces deux cas, l’usage de la photographie d’actualité participe d’un récit sur la manifestation du 13 mai et consiste en une « mise en forme de l’information » sur cet évènement, pour reprendre l’expression de Thierry Gervais et Gaëlle Morel6, pour rejoindre le «journalisme visuel » tel qu’il a été défini par André Gunthert : « J’appelle “journalisme visuel”, non la traduction en images d’une information (qu’exprime plus justement le terme “illustration”), mais au contraire une construction ou une organisation du récit sur la base d’une iconographie ».

De son côté, lorsqu’elle traite, au mois de mai 1968, de la manifestation unitaire du 13, la rédaction du Nouvel Observateur ne publie pas cette photographie de Jean-Pierre Rey mais en publie une autre, qui reprend aussi le motif de la jeune fille au drapeau.

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© Le Nouvel Observateur n°184 du 22 au 28 mai1968, p. 6

Le Nouvel Observateur n° 184 du 22 au 28 mai 1968 (la couverture titre « Le grand chabardement »), ouvre son numéro et son article (p. 6-7) sur les mouvements sociaux en titrant: « Pouvoir étudiant, pouvoirs ouvriers » accompagnée de la photographie de JP Rey de la jeune fille brandissant le drapeau noir anarchiste. C’est la même jeune fille que celle mise en avant par la mise en page par Paris Match (n°998) mais ce n’est pas la même photographie. Peu de photographies sont publiées en pages intérieures dans Le Nouvel Observateur à cette époque. Alors qu’il consacre plusieurs reportages aux mouvements sociaux du printemps 1968, c’est la seule occurence d’une photographie d’une jeune femme brandissant un drapeau. Cet usage traduit une autre mise en forme de l’information pour un autre récit qui insiste ici sur cette première unification du mouvement comme le souligne le titre de l’article et le cadrage plus large de l’image qui montre une foule dense. Lorsqu’elle traite de la manifestation unitaire du 13 mai 1968, la rédaction du Nouvel Observateur insiste sur la dimension contestataire des évènements sans la diaboliser.

Quant à L’Express, troisième publication majeure d’actualité en 1968, il ne publie pas de photographie de jeune fille au drapeau à l’époque.

Autrement dit, pas question de Marianne de Mai 68 dans ces publications de 1968 ou plus exactement, si Marianne il y a, c’est une Marianne éminemment révolutionnaire brandissant le drapeau noir anarchiste. Car ce sont les photographies de “la jeune femme au drapeau noir” qui sont bien plus présentes dans les publications de la presse d’actualité de 1968. Bien plus que la “Marianne” de Jean-Pierre Rey qui n’apparaît, elle, qu’une seule fois, en très petit, et mise sur le même plan que d’autres photographies.

D’où vient alors que ce n’est pas cette jeune femme au drapeau noir qui perpétuera le geste au fil des décennies? Et d’où vient alors “La Marianne de Mai 68 »? Comment se construit dans le temps cette image? Le potentiel symbolique de la photographie initiale n’est pas la seule explication à sa progressive iconisation, ou pour le dire autrement n’est pas la seule raison d’une évolution vers le symbolique d’une photographie. Sa circulation médiatique, en particulier lors des commémorations de l’évènement, constitue un autre élément fondamental de ce processus.

à suivre… ici

MàJ, 8 janvier 2010

  1. Clément Chéroux, « Le déjà-vu du 11-Septembre », Études photographiques, 20 | Juin 2007, [En ligne], mis en ligne le 09 septembre 2008. URL : http://etudesphotographiques.revues.org/index998.html. Consulté le 05 janvier 2010 []
  2. Gilles SAUSSIER, « Situation du reportage, actualité d’une alternative documentaire », Communications, « Le parti pris du document. Littérature, photographie, cinéma et architecture au XXème siècle », n°71, 2001. p. 307-331 []
  3. Jean-Marie Charon, La Presse magazine, Paris, La Découverte, coll. Repères, 2008. p. 13 []
  4. Philippe Artières, Michelle Zancarini-Fournel, 68, Une histoire collective, Paris, La Découverte, 2008. Chronologie, p. 791 []
  5. Paris Match n°998 15 au 22 juin 1968, p. 60-61. « Les jeunes de la faculté, de l’usine et du lycée marchent côte à côte pour la première fois. Les lycéens ont apporté des drapeaux noirs, symbole de l’anarchie. Lorsque le cortège arrive au Quartier latin, après avoir franchi le pont Saint-Michel, le silence se fait soudain. Hommage aux étudiants blessés dans la Nuit des Barricades. Arrivés place Denfert-Rochereau, les ouvriers se dispersent dans le calme. Mais Sauvageot et Cohn-Bendit entraînent quelques milliers d’étudiants au Champ de Mars. Le premier lance ses nouveaux mots d’ordre : « Poursuite de la grève. Occupation des facultés. Boycottage des examens. » Le second révèle sa tactique : « La révolution est dans la rue. Il faut la continuer. La violence est le seul moyen de faire admettre nos idées. », p. 60-61 []
  6. cf. chapitre 6, « Les Formes de l’information. 1843-2002 – De la presse illustrée aux médias modernes », par Gaëlle Morel et Thierry Gervais, in André Gunthert et Michel Poivert (dir.), L’Art de la photographie des origines à nos jours, Paris, Citadelle et Mazenod, coll. L’Art et les grandes civilisations, 2007. p. 303-356 []

24 Reponses à “ De la photographie d’actualité à l’icône médiatique : « La jeune fille au drapeau » devient « la Marianne de 68 » (1/2) ”

  1. [...] This post was mentioned on Twitter by gunthert, club st germain. club st germain said: Paris 75006 : De la photographie d'actualité à l'icône médiatique : « La jeune … http://bit.ly/86GysE [...]

  2. Pour info, selon Wikipedia, “Cette Marianne des barricades est une jeune fille de bonne famille [Caroline de Bendern] que la photographie rend célèbre 30 ans après les événements de mai 1968. Petite-fille d’un lord anglais, cette image de révolutionnaire lui valut d’être déshéritée.”

  3. Bonsoir et merci pour ce signalement. Je reviendrai effectivement sur cette anecdote dans la deuxième et prochaine partie de cette enquête…

  4. Je suis militant CGT, né en 72.
    Je découvre grâce à vous mon inculture soixantehuitharde.
    Je n’avais, en effet, jamais entendu parlé de la manifestation du 13 mai (de ma souvenance).
    Par contre, la manif gaulliste fin mai à 1 million de personnes, je connaissais bien. Bonjour l’inconscient médiatique qui m’a éduqué !

    Ceci dit, merci, c’est vraiment très bon. Continuez, vous êtes désormais intégré(e)s parmi mes favori(te)s …

  5. bravo, très intéressant, j’attends la suite…

  6. Merci pour ces messages d’encouragements! Si j’ai bien compris, il faut que je me dépêche, quoi…

  7. “Le journaliste cherche l’image qui reproduit des images connues”, certes. Mais est-il le seul ? Qu’est-ce que manifester sinon rendre visible ? Et selon quels codes, quelles scénographie ? Pourquoi les manifestations dans les pays anglo-saxons, les images de manifestations dans les pays anglo-saxons, nous paraissent si souvent étranges, faiblardes, informes (opposition stand-up/défilé ; opposition banderole – unitaire bien sûr, toujours unitaire/panonceau individuel ; usages et formats du drapeau/oriflamme) ? Pourquoi, inversement, nos mises-en-scène peuvent-elles leur paraître sauvages, hors norme ?
    Et faut-il pétitionner pour que nous lisions la suite ?
    Bon courage.

  8. Sylvain Maresca le 07/01/2010 à 09:40

    J’attends moi aussi la suite avec intérêt car je présente cette image à mes étudiants, dans le cadre d’un cours sur la photographie de presse, comme un exemple remarquable d’un revirement, au cours des dernières décennies, entre un certain rapport euphorique à l’image de presse (mannequin, issue d’une bonne famille, très impliquée dans le mouvement de Mai 68, cette jeune femme a fait alors ce qu’il fallait pour “impressionner” les photographes) et, aujourd’hui, un rapport de défiance, voire de règlement de compte : Caroline de Bendern a intenté en 1998 un procès pour non-respect de son droit à l’image, sans succès, puisqu’il a été jugé que cette image appartenait définitivement à l’Histoire.

  9. Très intéressant et ça pose de sérieuses questions “casse tête” à tout les photojournalistes lors de leur travail sur le terrain. La citation que vous faites de Gilles SAUSSIER en est un exemple.

    Merci d’apporter matière à réflexion sur nos pratiques.

  10. Michel Poivert le 07/01/2010 à 11:23

    Merci de cette belle étude, je vous signale l’existence d’une iconographie semblable de la Marianne au drapeau noir (ou rouge) dans les archives de Gilles Caron, sur la planche contact de la manifestation du stade Charlety (n°1968-8604), inédit mais visible grâce à l’amabilité de la fondation Gilles Caron; la tentative de fabriquer une “bonne image” – peut être inspirée – du modèle que vous traitez est intéressant et manifestement moins aboutie chez Caron, qui se rattrape sur la figure du lanceur de pavé !

  11. Puisqu’est indiqué le nom de la jeune fille, et que dans la suite de l’article vous en parlerez, j’imagine que vous vous pencherez aussi sur J.J.Lebel qui la porte sur ses épaules, et dont l’activisme politico-artistique en fit un adepte de la performance et du détournement.
    (Expo de J.J.Lebel à la Maison Rouge, quartier Bastille, jusqu’au 17 janvier)

  12. @Bernard et Sylvain Maresca: on peut effectivement lancer l’étude de cas selon de nombreux angles.
    Par principe, pour cette enquête, je me concentre d’abord sur l’angle que j’ai désigné par “processus d’iconisation d’une photographie d’actualité”.
    Je retiens vos suggestions ou pistes pour la suite…
    @ Pierre: merci au practicien!
    @ Michel Poivert: Merci. J’espère pouvoir aller consulter le fonds Gilles Caron aussi
    @ Alunk: vous avez dit l’essentiel, merci:
    http://www.lamaisonrouge.org/spip.php?article115

  13. Gaëlle Morel le 08/01/2010 à 15:18

    Bonjour,
    Merci pour votre étude intéressante. Une simple et petite remarque : je ne crois pas que Gilles Saussier ait jamais fait partie de Magnum, mais de Gamma.
    Bon courage…

  14. @ Gaëlle Morel : Merci beaucoup, vous avez raison, c’est rectifié.

  15. Merci Audrey, c’est très intéressant!
    En lisant l’article je me suis posée la question de pourquoi cette image devenue “symbole” est en noir et blanc plutôt qu’en couleurs.

    Je pense que c’est important surtout pour le drapeau: cela ne saute pas aux yeux qu’il s’agit du drapeau vietnamien. En plus, dans la couverture de Paris Match, le drapeau a été presque entièrement coupé par le recadrage. Ces éléments me font penser que plutôt que mettre en évidence le message politique véhiculé par l’image, la photo est recadrée pour favoriser le rapprochement avec la Marianne: ce qui est mis en avant ce n’est pas tant le drapeau vietnamien que le geste d’une femme qui tient “un” drapeau. Cela pourrait rejoindre ce que tu dis à propos du processus d’iconisation qui “surdéveloppe le potentiel symbolique d’une image au détriment de sa valeur informative”.

  16. Bonsoir Valentina: tu as parfaitement raison sur les deux points… et dévoiles donc une partie de ce que la 2ème partie développe…
    Beau coup d’oeil!
    On en reparle…

  17. Bonsoir, merci pour cette analyse. MAIS je suis abasourdie qu’une analyse d’image qui se respecte, en 2010, se pratique sur un fond hétérosexiste, qui n’est plus tolérable. Vous retrouvez le nom du photographe, tout juste si vous n’en faites pas un curriculum vitae détaillé… et Caroline de Benderm reste anonyme. Les grands hommes ont un nom et une histoire les femmes n’en ont pas : c’est une façon de montrer combien l’analyse des images a encore du chemin à faire dans nos contrées.

  18. @elisabeth: “Abasourdie”, “qui n’est plus tolérable”… Oula! On se croirait chez Apathie recevant Peillon ;-)

    La lecture des commentaires ci-dessus (ainsi que l’indication, certes elliptique: “1/2″) nous apprend que ce billet aura une suite, où l’auteur reviendra, nous dit-elle, “sur cette anecdote”.

    Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage…

  19. leblanc pierre le 17/02/2010 à 16:03

    Analyse claire et pertinente, qui montre aussi qu’à ts les stades , il y a iconisation de l’événementiel, – par les acteurs eux-mêmes, qui se veulent filmés, – par le photographe aussi, qui cherche, en tte (bonne) conscience, le bon angle dans son imagerie personnelle (esthétique et historique), – par les rédactions de presse, qui amplifie le message en recadrant le tableau, en colorisant sa signification, en l’imprimant dans…l’identité nationale : la fierté (post)révolutionnaire, (parce que, pendant, c’est plutôt les pavés qui font peur dans le marais tranquille!)

    Le débat est bien qu’aujourd’hui l’imagerie s’approprie et définit l’actualité, que le discours interprétatif qualifie, crée l’événement. Est-ce inévitable?

    Le discours est surtout visuel désormais, mais les sophistes grecs avaient parfaitement compris que seule la logique du récit interprétatif donnait sens aux événements bruts et brutaux. Les grands orateurs athéniens étaient des traçeurs de sens: se souciant peu de la vérité des faits, ils surfaient sur le fil logique (désolé pour cette métaphore acrobatique!), récupérant de-ci de-là les faits avérés pour les inscrire dans une trame, dans un “drame”. C’était des mots, pas du visuel, mais du virtuel déjà quand même!
    Voyons ce que font les avocats: il s’agit de “com-prendre”, de prendre en compte l’irrationnel, l’impulsif déstrusturé, délictueux, voire monstrueux, innommable précisément (mais qui fascine).
    Car on adhère à une “histoire”(surtout tragique) , pas à des sautes d’humeur inqualifiables, in-humaines.
    Le “on” , bien sûr, désigne le dernier partenaire du processus: le lecteur d’images, – qui attend quoi? Il y a complicité d’interprétation, Il faudrait en parler, aussi…

    Heureusement, il y a encore de la philo à l’école.

    Bravo, Audrey, très instructif

  20. Alors là, bien d’accord, si un récit prend corps, impacte, c’est aussi qu’il répond à une attente de la part de ses récepteurs… qu’il correspond suffisamment à ce qu’on a envie comme lecteur de voir ou de s’entendre raconter.
    Mais à démontrer en tenant compte de l’épaisseur du temps dans ces constructions médiatiques n’est pas une mince affaire…

  21. [...] dans l’Histoire. », Paris Match n°1511 du 12 mai 1978, p. 79. Je souligne. [↩]voir la première partie [↩]créditée Dr. Th Esch photos [↩]Annick Cojean, Retour sur images, Paris, Grasset-Le [...]

  22. [...] manifesterait subtilement l’esprit de la Nation? Un petit retour en arrière, appuyé sur l’enquête précise qu’a menée Audrey Leblanc, permet d’apporter une réponse ferme à cette [...]

  23. [...] Leblanc, “De la photographie d’actualité à l’icône médiatique: la Marianne de 68“, Culture Visuelle, 6 janvier [...]

  24. [...] jeune fille au drapeau » devient « la Marianne de 683» ”, Le clin de l’œil, 6 janvier 2010, (http://culturevisuelle.org/clindeloeil/2010/01/06). “Les Images font l’histoire”, Le clin de l’œil, 31 octobre 2010, [...]