Shoah: dans l’atelier de la mémoire – Compte rendu

Manuel Braganca, dans le compte rendu qu’il propose de Shoah: dans l’atelier de la mémoire. France, 1987 à aujourd’hui (2013), note que Floriane Schneider, a principalement utilisé des sources issues de la presse quotidienne nationale (Le Monde et Libération) afin d’étudier l’évolution de la perception du génocide des Juifs dans l’espace public français. Comme l’écrivait Christian Delporte, il y a déjà quelques années, “comment faire l’histoire politique de la France de ces cinquante dernières années en ignorant la télévision?” (2008). Comment aujourd’hui ne pas prendre en compte un ensemble varié de productions culturelles, allant du cinéma aux réseaux sociaux, des livres imprimés aux vidéos virales.  Se limiter à un seul type de sources – de plus, celui dont les archives sont aisément consultables, pose problème (Cf. le compte rendu de Le Film-événement). Disons-le très clairement, ce reproche est largement infondé concernant cet ouvrage, l’auteure ayant notamment consulté la presse spécialisée, soit aussi bien des titres de la communauté juive, que des revues historiennes. Par ailleurs, Floriane Schneider appuie son analyse sur des cas variés: procès, discours politiques, textes législatifs, études historiques, mémoriaux, films, œuvres d’art, projets éducatifs, parcours muséographiques, émissions télévisées et divers types d’ouvrages. Ces mentions, si elles sont parfois courtes, sont toujours très précises. Le tout est très bien maîtrisé, l’auteure prenant en compte les plus récents acquis de l’historiographie, afin de développer sa propre analyse.

Celle-ci, issue d’un travail de thèse dirigée par Catherine Nicault, porte sur la “dynamique mémorielle propre à la Shoah” telle qu’elle a eu lieu entre 1987 et aujourd’hui. Il s’agit d’une synthèse sur une période relativement longue (25 ans) et complexe. Le but visé est d’articuler et d’inscrire dans le temps les diverses modalités qui ont conduit à la reconnaissance du génocide des Juifs dans l’espace public français. In fine, c’est “le mouvement de réinscription du destin historique particulier des Juifs dans le récit national [de cette période]” qui est proposé (p. 168). Pour cela, l’argumentation est divisée en trois parties chrono-thématiques. Les années 1987-1998 correspondent à la reconnaissance de cette mémoire dans l’espace public et à sa judiciarisation (partie 1). Les années 1995-1997, qui marquent la fin de cette première décennie, correspondent à un moment d’apaisement (partie 2), alors que durant la dernière période, 1998-2012, de nouvelles tensions apparaissent (partie 3). Cette périodisation est liée à un présupposé exposé dès l’introduction, “ce livre porte sur les mécanismes de la mémoire de la Shoah tout autant que sur les rapports que la France entretient avec le ‘noir de l’Occupation’ ” (p. 10). Pris dans cette perspective l’histoire des représentations du génocide des Juifs est ainsi reliée à celle de l’État français en général et à celle des actions mises en place par celui-ci à l’encontre des Juifs.

Ainsi, ce qui fait date pour Floriane Scheinder, ce sont les moments-clefs de la reconnaissance institutionnelle du génocide des Juifs en France. Cela explique notamment le choix de faire débuter le livre par le procès Barbie (1987), puis la deuxième partie par le discours de Jacques Chirac sur la rafle du Vel d’hiv (1995) et la troisième par la question, toujours sensible, de la réparation des spoliations. Ces parties permettent à l’auteur d’analyser certaines thématiques en profondeur. Ainsi, “le processus de symbolisation de l’enfance juive assassinée” (partie 1, cit. p. 77), le rôle des groupes de mémoire, ainsi que la place des enfants cachés (partie 2) et le rôle des musées-mémoriaux (partie 3) sont particulièrement bien mis en évidence. Par contre, le rôle de certains événements non-liés – tout du moins directement – à la reconnaissance institutionnelle du génocide des Juifs sont moins présents. Ainsi, la sortie du film Shoah en salle n’est pas considérée comme faisant date (l’auteur ne revenant pas sur la manière dont le terme Shoah s’est imposé dans l’espace public).

Ce dernier point me conduit à revenir sur le rôle accordé, de manière générale, aux productions culturelles. Cet ouvrage produit l’impression que la reconnaissance du génocide est principalement liée à la parole et aux actions du pouvoir politique et de l’instance judiciaire. Si le rôle des associations de mémoires, des chercheurs et d’un certain nombre d’acteurs sociaux, sont intégrés à l’analyse, celui des média semble  venir dans un second temps. Les films, les livres, les journaux, les magazines, les émissions télévisées, sont presque toujours mentionnés car ils enregistrent un changement advenu ailleurs. L’impression selon laquelle les seules sources mobilisées sont celles de la presse politique, ressentie par Manuel Braganca vient peut-être de là. En effet, si l’auteure a bien identifié les différents objets contemporains des procès, des lois, des commémorations officielles, des rapports, des discours et de l’ouverture des mémoriaux, la lecture donne l’impression qu’ils ne comptent pas vraiment.

Ainsi, les productions culturelles, sont-elles plus considérées comme des symptômes, que véritablement comme des vecteurs d’une perception partagée du passé. En somme, selon l’auteur, elles “alimentent un réservoir d’images et de récits dans lequel la mémoire collective puise abondamment” (p. 8). Il est expliqué que “la logique judiciaire contamine peu à peu les sphères médiatiques (p. 12), que l’image produite durant le procès Barbie est “reprise d’un média à l’autre” (p. 23), qu’un documentaire constitue un écho aux propos d’une chercheur (p. 50), que les média sont un filtre souvent porteur d’amalgames et de confusion (p. 58-61), etc.

Si les productions culturelles fonctionnent parfois à la manière de caisses de résonance amplifiant une information produite ailleurs, elles constituent dans tous les cas des objets à considérer en tant que tels. L’amplification se révèle alors pouvoir être analysée. Elle est le résultat d’une diffusion, de répétitions multiples, de déformations diverses, d’appropriations plus ou moins maîtrisables, de croisement avec d’autres informations, qu’il est particulièrement intéressant d’étudier pour comprendre l’évolution de la perception d’une question dans l’espace public. De plus, il arrive bien souvent que les productions culturelles soient le lieu depuis lequel l’information est produite. Dans ce cas, elles n’amplifient rien, elles produisent quelque chose de nouveau (l’événement originel n’est pas à chercher ailleurs). Le fait que le contenu produit soit plus ou moins juste par rapport aux connaissances historiennes n’est alors pas véritablement le sujet.

Enfin, remarquer une certaine contemporanéité entre un événement dit politique et la diffusion d’une production culturelle ne suffit pas à établir un lien de causalité (dans un sens comme dans l’autre d’ailleurs). La réalisation de dossiers dans la presse, de billets de blogs, d’ouvrages, de tracts, le tournage d’un documentaire, d’un téléfilm, d’une superproduction, d’un clip pour Youtube, suivent des temporalités différentes et ont des enjeux économique, social, politique, mémoriel, distincts qui correspondent rarement avec le temps de la reconnaissance institutionnelle.

Pour conclure, il est donc dommage que cet ouvrage n’accorde pas une place plus grande à l’étude des productions culturelles en tant que vecteur de mémoire (et non comme symptôme). Excepté ce désaccord méthodologique, cet ouvrage constitue une synthèse remarquable portant sur le temps présent. Cette approche réflexive et fouillée de la perception du génocide des Juifs est un exercice particulièrement délicat, dont la critique ci-dessus ne doit pas diminuer aux yeux du lecteur le caractère admirable.

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