Shoah, Sex and the City

Par Rémy Besson - 01/05/2011 - 15:34 [English] [PDF] 

Dans un récent article portant sur Shoah, publié dans la revue L’Esprit Créateur (revue de l’université Johns Hopkins), Ferzina Banaji fait porter son analyse sur quatre dimensions complémentaires, qu’elle relie deux à deux : les questions de la pertinence historique et de l’éthique, les questions du genre et de la mémoire nationale. Dans son introduction, elle expose son objet – Shoah – en insistant sur le fait que le film est devenu une référence incontournable autant aux États-Unis qu’en France. Elle écrit :

“Very quickly, scholars and critics recognized Shoah as a cinematographic masterpiece and the benchmark for future Holocaust representation. Shoah’s status as a cultural phenomenon extends from its visual referencing in Schindler’s List to being name-checked on HBO’s television show Sex and the City.” (p. 124)

La note de bas de page présentant la référence est la suivante :

“That night, Miranda was exhausted from her own night on the town. She’d spent the last four hours in the dark with Ethan, watching the classic Holocaut documentary Shoah.” (Sex and the City, HBO Episode 6 Season 18 (sic), “The Cheating Curve”, original US air date July 11, 1999.”  (p. 135).

L’épisode 6 de la saison 2, The Cheating Curve est résumé ainsi sur Internet :

Where does the line between cheating and not cheating stands? The four glamorous women from Manhattan discuss the topic while going through their own experiences. Charlotte is having an opening at her gallery, where she walks in on her date making out with another woman. She is intrigued by the “powerful lesbians”, a group of well-dressed, successful lesbians with good shoes. She accepts an invitation of dinner from one of them and has a great time on a men-free environment (the G-Spot, the newest, hottest girls club in the city), but soon faces restrictions due to her heterosexuality. Meanwhile, Samantha discovers that her hot personal instructor (that shaved her privates in the shape of a lightening) is giving lightening to other woman. Miranda has a tough time competing with porn when she discovers her date can only have sex while watching porn. And Carrie has trouble revealing to her friends that she is back together – officially – with Mr. Big.

La narration présentée semble pour le moins assez éloignée de celle de Shoah et il est difficile d’imaginer à quel moment une référence au film de Claude Lanzmann pourra être intégrée. Pourtant en bas de la page présentant le résumé il est indiqué :

Il s’agit à présent de regarder l’épisode, celui-ci dure un peu plus de vingt-quatre minutes et peut-être consulté en ligne.

La première mention faite de Miranda – le personnage auquel Ferzina Banaji fait référence dans la note de bas de page de son article -  se situe dans l’introduction de l’épisode. En voix-off, l’héroïne de la série commente :

“Miranda avait amené Ethan Watson, un  réalisateur de documentaires qu’elle avait rencontré la semaine précédente à une réunion d’anciens élèves de Harvard”1

Neuf minutes plus tard, Miranda et Ethan, que l’on a pas revu, depuis le début de l’épisode, marchent dans une rue de New York. La voix-off indique :

“Cette nuit là Miranda était épuisée par sa soirée de gala [sous-entendu par Ethan]. Elle venait de passer quatre heures dans le noir avec Ethan à regarder un des grands classiques des documentaires sur l’Holocauste, Shoah.”

Le film Shoah est ici identifié comme “un grand classique”, mais il est également noté que Miranda s’est passablement ennuyée pendant les longues heures que dura la projection. La référence est donc ambivalente, puisque si le film est incontournable, il est aussi jugé épuisant. La caméra se rapproche ensuite des deux protagonistes, Ethan dit :

“Et Shoah est tellement meilleur que ce film de patronage, La Liste de Schindler. Dans la narration, aucun film ne peut espérer atteindre l’horreur de l’expérience. Je veux dire seul le documentaire, arrive presque à capturer la vérité. En fait tout le concept de la fiction au cinéma, c’est bidon… tu vois”.

Miranda fait de grands yeux, comme cela a été annoncé par la voix-off, elle semble visiblement “épuisée” par le récit qui lui est fait. Ledit récit est une reprise des positions  favorables à Shoah, présentées dans la presse new-yorkaise (New York Times, Village Voice, etc.) depuis la sortie du film. Shoah est le documentaire2 qui permet d’avoir – presque – accès à la vérité du génocide des Juifs, là où au contraire la fiction, ici, La Liste de Schindler manque irrémédiablement cet objectif. Ce qu’il semble falloir comprendre de cette scène est que le réalisateur de documentaire diplômé de Harvard Ethan ennuie Miranda par ses grandes tirades. Elle lui signifie d’ailleurs en l’embrassant, ce à quoi il répond, “tu veux venir chez moi? “

La suite semble assez classique. L’appartement dans lequel ils se retrouvent après un cut, ressemble effectivement à ce qu’on peut attendre. On voit en arrière plan, une télévision, un armoire pleine de cassettes vidéo, sur le mur une photographie en noir et blanc, etc. La voix-off reprend, “Miranda fut ravie de découvrir qu’Ethan était tout aussi passionné par le sport en chambre qu’il l’était pour les documentaires, mais alors qu’ils passaient aux choses sérieuses”…

La voix-off explique, “Miranda se rendit compte qu’ils n’étaient pas seuls.” En effet, alors que les préliminaires ont conduits les amants sur un fauteuil, Ethan a étendu son bras vers une télécommande et quelques secondes après un film pornographique s’affiche sur l’écran de la télévision située sur leur droite. “Pourquoi tu as mis ça?” demande Miranda, “c’est pour qu’on soit dans l’ambiance, je trouve ça sexy pas toi?” répond-il. La séquence se poursuit, Ethan lançant à chacune de leurs rencontres un nouveau film pornographique.3 A la fin de l’épisode (20:15- 21:00), dans une nouvelle scène érotique, alors qu’un film pornographique est diffusé en arrière plan, la voix-off précise : “ce soir là Miranda eut le droit à la double séance, Nanouk l’esquimau au Alice Tully Hall et Elle jouait du pipeau debout au Porno palace chez Ethan.” L’autre documentaire cité est donc Nanook (1922) le film de Flaherty, considéré traditionnellement comme étant le premier film documentaire de l’histoire du cinéma. Les deux amants auront vu le film au Alice Tully Hall, c’est-à-dire au cinéma du Lincoln Center, lieu s’il en est de la culture légitime new-yorkaise. Shoah dans une salle obscure et Nanook au Lincoln Center constituent ainsi un ensemble de références croisées qui constituent le tout de la culture “documentaire” légitime du jeune couple de diplômés d’Harvard. Le tout, ou plus justement les références choisies par les scénaristes de Sex and the City comme étant partageables avec les spectateurs de la série.

Si on s’intéresse à présent à la suite de l’épisode, il s’agit de noter qu’au moment où Miranda demande à Ethan de choisir entre elle et le porno, ce dernier choisit les filles du porno qu’il connaît depuis beaucoup plus longtemps qu’elle. Miranda le quitte alors prestement. Mais, en fait, c’est moins la suite de l’intrigue qui retient notre attention, que le rôle joué par Ethan dans la première séquence.

L’un des axes de la polémique qui a opposé les critiques favorables à Shoah et les soutiens de La Liste de Schindler en France en 1994 est celui de la représentation possible ou non de la mise à mort des juifs dans les chambres à gaz. Si on admet qu’il n’y a rien de choquant en soi à faire un rapprochement entre une référence à Shoah et une scène érotique4. Ce qui est plus étonnant ici, c’est la position d’Ethan.  Ce personnage qui défend Shoah dans la série, devrait “logiquement” se situer du côté du refus de l’image, du refus de la monstration, du refus de la pornographie5 Or tout au contraire, il est celui qui préfère à la rencontre avec Miranda, les images pornographiques. Un ascétisme de façade se double donc ici d’un voyeurisme profondément ancré dans la personnalité du jeune réalisateur de documentaires. Il ne faut cependant pas poursuivre trop loin cette hypothèse, car elle repose sur le postulat très discutable que les scénaristes de Sex and the City prennent position dans la très française querelle des images.6

Revenons donc au personnage d’Ethan. Dans l’épisode, il s’agit résolument d’un personnage négatif, qui ennuie Miranda (par sa prose), puis qui l’humilie (par ses pratiques), avant d’être éconduit. Il est possible de faire l’hypothèse que ce que critique ici la série (je veux dire ses scénaristes), ce sont les “réalisateurs de documentaires de Harvard” (comprendre les cinéphiles et les intellectuels en général) qui, ennuyant les femmes, sont capables de disserter des heures sur les qualités de tel ou tel film d’auteur (ici Shoah et par là même de critiquer des films plus grand public, ici La Liste de Schindler), et qui une fois passé le seuil de leur palier se délectent de films pornographiques… ce qu’ils aiment, en fait vraiment, au dessus de tout, ce sont les images, ici fétiche sexuel, sur lesquelles ils se ruent avec bien plus d’avidité que sur le réel (ici Miranda).

Cette interprétation est entre autres confirmées par un article, conjointement publié dans le National Post, Vancouver Sun (30 mai 2008) et dans le Cagliary Herald (31 mai 2008) au moment de la sortie du film tiré de la série Sex and the City. Les auteurs, Jen Mcdonnell et Joan Porter, font alors une liste des pires amants que les demoiselles de la série ont rencontrés. Le premier est Ethan, “Who Does He Think He Is? Miranda’s new boyfriend seemed like a catch: he’s a handsome Harvard grad and documentary filmmaker. That was, until they slept together for the first time and he suggested they do it while watching porn. Miranda rolled with it, but soon realized it’s the only way he’ll have sex. When she gave him an ultimatum (the videos or her), he broke it off, saying he’d only known Miranda a few weeks, but he’d “had relationships with some of those girls for years.” Plus intéressant encore est le Recovery Ritual conseillé : 1 cosmo (évidemment), mais surtout, “Even without the porn addiction, he was a total bore, yapping endlessly about how Shoah is better than Schindler’s List. Yawn.”

Ce qui est intéressant – pour moi qui travaille sur Shoah -c’est le fait que le film qui ait été choisi pour symboliser l’opposition entre “film d’auteur” / “documentaire” et “film grand public” / “fiction” soit celui de Claude Lanzmann (Nanook est choisi pour symboliser l’opposition entre film documentaire et film pornographique). Comme l’a écrit Ferzina Banaji, cela montre que Shoah est devenu une référence, “un des grands classiques des documentaires sur l’Holocauste” comme le dit Carrie dans Sex and the City, mais aussi et peut-être surtout qu’il est devenu le symbole du “film d’auteur” (ici opposé au film grand public La Liste de Schindler).

Références : Ferzina Banaji, “The Shoah after Shoah : Memory, the Body, and the Future of the Holocaust in French Cinema”, L’Esprit Créateur, vol. 50, n°4, winter 2010, p. 122-136.

Jen Mcdonnell et Joan Porter, “Don’t date him, girl! Or him! Or him! Or him!; The Best Of The Worst”, National Post, 30 mai 2008 ; Jen Mcdonnell et Joan Porter, “What made ‘Sex’ memorable; The real appeal of Sex and the City episodes was their depiction of sex from a female perspective”, Vancouver Sun, 30 mai 2008 et Jen Mcdonnell et Joan Porter, “Many bad dates of Sex and the City; Looking back at the cads who wooed the ladies”, Calgary Herald, 31 mai 2008

  1. Les citations en français sont reprises de la version française de la série, également consultable en ligne sur Megavideo. []
  2. on notera ici la différence avec la réception dans la presse française, où le film a été considéré comme une œuvre et non comme un documentaire []
  3. Plus tard dans l’épisode Miranda (12:40-13:00) se confie à son amie Carrie considérant lesdites pratiques d’Ethan comme relativement humiliantes pour elle. []
  4. Jean-Michel Frodon, qui est connu pour ses positions très favorables à Shoah va même jusqu’à considérer que la mort (sous-entendu dans les camps nazis) et le sexe sont “les deux éternelle gorgones” du cinéma, in “La longue marche du cinéma d’auteur vers le sexe”, Le Monde, 7 juin 2000. []
  5. A ce titre, une des accusations que certains ont porté contre La Liste de Schindler était justement d’être à la limite de la pornographie visuelle (on pense en particulier à la scène des douches). []
  6. Si on suit Jacques Walter, “La Liste de Schindler ” est arrivé [en France] précédé de la réputation d’un grand succès obtenu aux États-Unis et d’un espoir d’accès aux plus hautes distinctions accordées par Hollywood. Selon les observateurs, le film semble plutôt faire l’objet d’un consensus dans ce pays, aussi bien auprès du public que des critiques ou que des professionnels du cinéma.” in La Shoah à l’épreuve de l’image, Presses Universitaires de France, 2005, p. 127 []

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