L’Exposition « Fellini, La Grande Parade »

En guise d’introduction à cette visite de l’exposition « Fellini, La Grande Parade » qui se tient au Jeu de Paume du 20 octobre au 17 janvier 2010, quelques mots sur la conception et l’organisation d’une telle exposition, de la constitution du corpus d’archives, au choix et à la mise en place du parcours muséographique conçu comme un « laboratoire visuel » par le commissaire de l’exposition Sam Stourdzé.1

Sam Stourdzé, spécialiste des images, s’intéresse plus particulièrement à leurs contextes de production, de diffusion et de réception. Ses recherches portent sur les mécanismes à l’œuvre dans la circulation des images, avec pour champ de prédilection la photographie et le cinéma. Membre de l’IRI, l’Institut de Recherche et d’Innovation du Centre Pompidou, il s’intéresse aussi aux mutations de l’offre et de la consommation culturelle permises par les nouvelles technologies numériques.

En 1996, Sam Stourdzé crée NBC Photographie et NBC Éditions, structures à travers lesquelles il organise, produit des expositions en tant que commissaire indépendant. Il est ainsi le commissaire général des expositions de photographies des Rendez-Vous de l’Histoire à Blois. Il a été le commissaire de la rétrospective Dorothea Lange, des expositions Louis Robert, l’alchimie des images, Tina Modotti et la renaissance mexicaine. En 2005, il organise avec Christian Delage l’exposition Chaplin et les images au Jeu de Paume, exposition qui analyse la construction du mythe Charlot.

Genèse du projet

L’œuvre de Fellini, qui déborde largement le 7e art et dont les échos persistent dans le monde contemporain, se prête particulièrement à l’exercice de l’exposition muséale. Des thèmes que le réalisateur explore dans son cinéma comme cette question de la construction médiatique et l’analyse qu’il en fait dès La Dolce Vita (1960) parlent encore aujourd’hui. Analyser l’œuvre du Maestro à travers une exposition nourrissait d’autant plus la propre réflexion de Sam Stourdzé sur l’exposition de cinéma.

Le point de départ de la recherche du commissaire d’exposition a été d’explorer les différentes sources d’inspiration de Federico Fellini. Cette exploration de l’univers fellinien passe d’abord par tout un travail de dépouillement systématique des journaux de l’époque, actualités télévisées, archives photographiques…Durant ses quatre années de recherche qui l’ont conduit à la Villa Médicis où il a été pendant un an en résidence de 2007 à 2008, il se constitue tout un corpus d’archives en allant chercher les négatifs conservés par les photographes de plateau comme Tazio Secchiaroli, ou en retrouvant la trace de la copie perdue du film Bloc notes d’un cinéaste, produit par Peter Goldfarb en 1969 pour la chaîne américaine NBC.

Le résultat de ce travail se mesure à l’aune de cette sélection de photographies (parfois inédites, comme des photographies couleur de la Dolce Vita ou de 8 ½) d’extraits de films, de dessins, d’affiches, de magazines, de films amateurs, d’actualités d’époque et d’interviews. La diversité des prêteurs est aussi là pour témoigner du travail de rassemblement de cette iconographie éparse et en grande partie inédite qu’il a fallu effectuer : la Fondation Fellini à Rimini, la Fondation Fellini pour le Cinéma à Sion qui renferme les collections de l’ancien assistant de Fellini Gérald Morin, la Cinémathèque de Bologne, la BIFI qui prête trois dessins du cinéaste. La Fondation Pathé-Jérôme Seydoux quant à elle, permet aux visiteurs de découvrir les Albums de la Dolce Vita qui contiennent les photographies de tournage du film, produit à l’époque par Pathé. Les photographes de plateaux (Paul Ronald, Deborah Beer, Tazio Secchiaroli, Pierluigi…) et des collectionneurs comme le suisse Christoph Schifferli prêtent également de nombreuses photographies et journaux d’époque.

Le Jeu de Paume, comme lieu parisien de référence pour la diffusion de l’image dans une approche qui souhaite souligner les contextes sociaux et le potentiel critique des images, se prêtait donc bien à la présentation d’une telle exposition. La production de « Fellini, La Grande Parade » est assurée par le Jeu de Paume, en association avec NBC photographie et les institutions dans lesquelles l’exposition sera présentée : la Fondation « la Caixa » à Barcelone, Madrid, Palma, la Cinémathèque et le Musée d’Art Moderne de Bologne et enfin le Pavillon Populaire de Montpellier.

L’ambition du parcours de l’exposition

Comment cette exposition a-t-elle été pensée et est-elle construite ? Il ne s’agit pas là d’un hommage ou d’une présentation filmographique et/ou chronologique. En effet, il faut voir cette exposition thématique comme une analyse minutieuse des sources de la création fellinienne et de son écriture cinématographique. Le but de l’exposition est avant tout de faire comprendre les rouages de l’univers iconoclaste fellinien, d’en offrir une nouvelle grille de lecture qui permette de raconter Fellini autrement en décortiquant les mythes qui s’y attachent.

L’exposition s’articule donc autour de grands thèmes avec un parcours conçu comme un « laboratoire visuel » selon l’expression du commissaire. D’ailleurs, le titre de l’exposition, s’il fait référence au cirque fellinien n’est pas sans évoquer cette idée de parade des images que véhicule l’exposition. Le souhait de Sam Stourdzé est de placer le spectateur au cœur de la fabrique de l’image fellinienne, au cœur du processus créatif et ainsi lui donner à voir les motifs récurrents et récursifs de son cinéma. Pour ce faire, le dispositif de l’exposition fait dialoguer images fixes et animées, donne à voir le champ et le hors champ, le film et ses coulisses.

La première partie, qui correspond au rez-de-chaussée du Jeu de Paume, met en évidence l’importance de la culture populaire dans l’imaginaire du réalisateur, de la caricature au roman photo en passant par le cirque, le Music Hall ou encore le rock’n’roll… Cette section de l’exposition montre aussi comment le cinéaste s’approprie le réel, fait de la réalité une matière cinématographique, « comment le cinéaste digère la réalité pour créer l’image “fellinienne” » selon les mots de Sam Stourdzé.

Vous verrez ainsi de quelle manière Fellini s’inspire de la presse illustrée, des médias, comment il s’interroge sur le dispositif médiatique qui crée l’événement, notamment à travers une salle consacrée aux paparazzi, une autre évoquant sa dénonciation du spectacle navrant de la télévision privée.

L’exposition se poursuit à l’étage avec un « Fellini au travail », qui regroupe plusieurs photographies saisissant les gestes de sa direction d’acteur, évoquant ses fidèles collaborateurs, sa façon de concevoir les décors, la musique, les costumes, en un mot, toutes les étapes d’une création.

On continue avec la partie intitulée « La Cité des Femmes », sur les figures féminines, mères et prostituées, souvenirs et fantasmes, qui peuplent le cinéma fellinien. Cette partie aborde aussi sa relation avec les acteurs emblématiques comme Marcello Mastroianni.

Enfin, la dernière partie, en présentant notamment le Livre des Rêves, dans lequel Fellini a écrit et dessiné ses rêves pendant pas loin de trente ans, interroge le « récit de soi », la part de l’invention biographique à l’origine de la formation des images dans l’œuvre du cinéaste.

Les partis pris scénographiques

Le parcours, scénographié par Nino Comba (N-Workshop), est conçu comme une expérience sonore et visuelle, de nombreux extraits de films et de musiques jalonnent l’exposition.

La circulation des images répond à celle du spectateur qui se veut libre autour des grands axes que sont les écrans. Cette muséographie non linéaire souligne l’idée de champ et de hors champ, les projections agissant comme des contrepoints autour desquels s’articule l’espace de déambulation. Ainsi, dans la première salle, trois écrans qui évoque la question de la musique chez Fellini, forment une diagonale, un axe de force qui laisse cependant le spectateur libre de ses allées et venues entre les cimaises. De la même manière, au premier étage, la scène d’introduction de la Dolce Vita est projetée sur une cimaise centrale autour de laquelle le parcours se fait libre. Ce refus de la linéarité peut se voir comme un écho à l’écriture cinématographique de Fellini qui lui-même s’est affranchi de la linéarité du récit. L’ouverture de l’espace permet une meilleure lecture, notamment des vidéos qui se trouvent sur les cimaises et qui nécessitent un temps d’arrêt pour le spectateur.

Mettre en espace cette idée de « laboratoire visuel » c’est aussi répondre à certaines contraintes techniques inhérentes aux expositions qui mêlent comme cela plusieurs médiums. Par exemple, le fait qu’il y ait plusieurs extraits sonores de films dans un même espace nécessitait de se poser la question du son qui, s’il se vouait être audible, ne devait pas aboutir à une cacophonie générale. Ainsi, sur les trois écrans que nous avons évoqués, trois extraits de film résonnent les uns à la suite des autres, sans que la musique de l’un ne fasse discordance avec les images muettes des deux autres. Cette boucle sonore donne au contraire à voir et à entendre une drôle de cohérence.

De la même manière, des flatphones, panneaux sonores plans ultra directionnels, permettent d’envoyer clairement le son de manière précise sur une zone bien définie, et ce même si la zone visée est distante. Le flatphone situé au-dessus de l’écran LCD isole ainsi le spectateur qui peut plus confortablement écouter un extrait. L’usage de casques audio a ainsi été réduit au minimum, ce qui facilite là encore la circulation. Le recours à la moquette pour recouvrir l’ensemble des sols du lieu n’est pas sans rapport avec cette question de la contrainte sonore.

L’événement Fellini

L’exposition « Fellini, La Grande Parade » s’inscrit plus largement dans l’événement « Tutto Fellini » et s’accompagne d’une rétrospective intégrale à la Cinémathèque française, du 21 octobre au 20 décembre 2009 et de conférences à l’Institut culturel italien. Ces manifestations complémentaires offrent une perspective plus large sur l’œuvre du cinéaste. La publication du catalogue de l’exposition, chez Anabet, de l’Album de la Dolce Vita chez Pathé, l’édition de DVD chez Carlotta font parties prenantes de cette dynamique.

L’exposition voyagera, avec une scénographie adaptée à chaque lieu, en Espagne, à la Fondation la « Caixa » (Barcelone, Madrid, Palma)  mais aussi au Musée d’Art Moderne de Bologne, accompagnée d’une rétrospective à la Cinémathèque, et enfin au Pavillon Populaire de Montpellier.

Un concours de photo amateur a aussi été lancé autour de l’événement sur le site Wipplay.com. Le site Wipplay s’appuie de plus sur une véritable démarche patrimoniale et veut permettre la création d’une véritable banque de photographiques numériques amateurs et sa préservation.

  1. Compte rendu de Cécile Nédélec, étudiante en Master 2 au Lhivic à l’EHESS sous la direction d’André Gunthert, sur André Jammes, collectionneur et historien de la photographie. Ce billet rend compte d’une présentation réalisée dans le cadre de la seconde séance de l’atelier Les enjeux de la narrativité dans le cinéma dit documentaire, coordonné par Rémy Besson. []

4 Reponses à “ L’Exposition « Fellini, La Grande Parade » ”

  1. Bonjour et merci pour ce billet analytique et structuré.
    J’ai visité l’expo.
    Je me suis attardée particulièrement sur la section montrant l’influence de la bande dessinée et de la caricature dans l’oeuvre de Fellini.
    J’ai publié deux petites notes :
    http://tillybayardrichard.typepad.com/le_blogue_de_tilly/2009/11/fan-de-tutto-marcello-i-frederico-.html
    http://www.alainzannini.com/index.php?option=com_wrapper&view=wrapper&Itemid=111
    J’aimerais trouver un fac-simile du rêve du 1-1-75 dans le Livre des rêves
    Il illustre une opulente odalisque que l’on voyait déjà en chair et en os dans le roman photo dans Vogue 74, où Marcello Mastroianni incarnait Mandrake.
    J’ai trouvé passionnnant de voir que le fantasme d’enfant de Mastroianni (la belle buraliste) avait ensuite parcouru l’oeuvre du maestro… j’aimerais en savoir plus sur Lucianona (L.M.). Peut-être pouvez-vous m’indiquer des pistes à suivre ?

  2. Bonjour Cécile,

    je découvre ce jour votre compte rendu sur l’exposition Fellini et je tiens à vous feliciter pour la lecture très pertinente du dispositif.

    Cordialement

    Nino Comba

  3. Merci pour cette article sympa

  4. [...] et du séminaire autour de l’exposition Fellini, La Grande Parade au Jeu de Paume : Cf. le compte rendu de sa présentation). Share and [...]

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