Archives de la vie littéraire sous l’Occupation. À travers le désastre. – compte rendu

Par Karine Abadie - 6 novembre 2012 - 20:49 [English] [PDF] 

L’ouvrage Archives de la vie littéraire sous l’Occupation. À travers le désastre fait suite à une exposition qui a eu lieu à la New York Public Library, d’avril à juillet 20091, exposition qui faisait elle‑même suite à celle présentée au Mémorial de Caen de septembre 2008 à janvier 20092. Mais ce livre, présenté par Robert O. Paxton, Olivier Corpet et Claire Paulhan n’est pas un catalogue d’exposition. Il s’agit plutôt d’un prolongement à ces expositions, d’une occasion de proposer au public, un plus grand nombre de documents d’archives provenant de fonds publics et privés.

En effet, le matériel de base de ce travail est constitué d’archives de l’IMEC – Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine –, un institut qui rassemble, préserve et met en valeur des fonds d’archives et d’études consacrés aux différents acteurs du monde du livre. À ces différents fonds d’archives furent adjoints d’autres fonds (comme par exemple, les archives de Karl Epting, directeur de l’Institut allemand à Paris pendant la guerre, les archives de l’éditeur Jacques Schiffrin, celles de la Bibliothèque et archives nationales du Québec, ou encore, celles du Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle). Au total, plus de 600 documents sont présentés dans cet ouvrage, qui est le fruit d’une collaboration internationale. Les auteurs viennent d’horizons proches – Olivier Corpet est le directeur de l’IMEC, Claire Paulhan est historienne de la littérature et Robert O. Paxton est historien, spécialiste de l’histoire de la France et de l’Europe au XXe siècle.

L’objet de ce livre est de proposer un large échantillon de documents – photographies, lettres, manuscrits, coupures de presse, documents administratifs – qui illustrent la manière dont réagirent les écrivains, les hommes de presse et les éditeurs français face aux épreuves de la guerre. Construit en neuf parties allant de l’avant-guerre aux lendemains de la libération, il propose une couverture de différents aspects de la vie littéraire dans la France occupée : la vie durant l’Occupation (avec, par exemple, la question du ravitaillement), les métiers du livre et de la presse sous la férule nazie, les collaborations intellectuelles, les prisonniers et la nécessité de maintenir une vie intellectuelle dans les camps, les persécutés et les déportés, les résistants, la solidarité internationale. Ces deux dernières parties sont les plus étoffées, tant au niveau du commentaire que de la quantité de documents présentés. Par exemple, dans la partie « Oser résister : le combat de l’esprit », un grand nombre de documents sont reproduits : des lettres manuscrites ou dactylographiées, des photographies, des couvertures de revues littéraires – Les Cahiers de libération, Confluences, L’Éternelle revue –, des éditions clandestines (Les éditions de Minuit), ou encore, des extraits de correspondances3). La partie suivante, « Solidarités internationales », est tout aussi fournie et souligne l’importance des soutiens étrangers, américain, anglais, argentin, brésilien, canadien et suisse, dans le fonctionnement de la vie littéraire française en cette période d’occupation.

Ces nombreux documents d’archives permettent de constater les passerelles entre les hommes de lettres, les typographes, les imprimeurs, les éditeurs, et surtout, de remarquer à quel point l’écrit, le document papier – que ce soit les lettres, les passeports, les autorisations, les laissez-passer, etc. – est fondamental, non seulement pour des questions de sécurité et de survie, on pourrait dire, physique, mais aussi pour assurer sa sauvegarde identitaire et intellectuelle.

Ce parcours dans les archives littéraires sous l’Occupation présente alors au lecteur des traces et des itinéraires d’écrivains et de gens du livre, des tours et des détours dans un obscur moment de l’histoire. Comme l’indique Robert O. Paxton, ce livre « nous aide aussi à reconstituer les incertitudes et les élans contradictoires qui pesaient sur leurs choix quotidiens, si toutefois nous acceptons de sortir des perspectives de 1945 et de voir avec d’autres yeux le monde de l’été 19404. » Et c’est en cela qu’un tel ouvrage est intéressant : en alignant les uns auprès des autres des documents parfois insignifiants en tant que tels, il propose de donner du sens à ce qui se contredit, il suggère une plongée dans les recoins d’une histoire dans laquelle il est difficile d’établir des frontières idéologiques claires, parce que derrière les étiquettes et les prises de position se cachent des amitiés, des relations personnelles et des relations professionnelles. L’exemple de Drieu La Rochelle, à qui Gaston Gallimard cède sa maison en 1940, est à ce titre éclairant. Drieu Le Rochelle, dont les sympathies avec l’occupant sont connues, et qui considère, comme il l’écrit dans son Journal, que la NRF est « un amas de Juifs et de pédérastes5 », demandera aussi à un officier allemand « à ce qu’il n’arrive jamais rien à Gaston Gallimard, Malraux, Paulhan, Aragon, quelles que soient les allégations dont ils seraient l’objet6 ». Son intervention permettra d’ailleurs la libération de Jean Paulhan, en février 1942, ce dernier ayant été arrêté comme membre du réseau de résistants du musée de l’Homme7.

Plusieurs autres exemples sont présentés : celui, par exemple, de Paul Ricoeur qui s’est joint au cercle Pétain au début de la guerre, ou encore, celui de Colette qui témoignera en faveur de Karl Epting, directeur de l’Institut allemand à Paris, qui avait intercédé auprès des autorités allemandes pour la libération de son mari, Maurice Goudeke. Il ne s’agit donc pas de juger les attitudes des uns et des autres, mais de constater les préoccupations des uns pour les autres. Cet élément est un des plus frappants de ce portrait mettant en évidence le fait que les étiquettes « collaboration » et « résistance » sont inadaptées et fort réductrices des rapports se faisant et se défaisant entre les acteurs de la vie littéraire de l’époque.

Cet ouvrage ne fournit pas d’outils critiques pour réfléchir sur les archives – ce n’est d’ailleurs pas son objet. Il est cependant le fruit de ce type de travail et met de l’avant une présentation des archives comme objets culturels témoignant d’une importante activité littéraire et éditoriale, et au-delà de tout, comme des fragments soulignant l’importance de l’écrit et des mots. Comme l’indique Jérôme Prieur, les écrivains de l’époque n’écrivaient pas forcément pour quelqu’un, ils écrivaient « pour ne pas disparaître, pour une postérité incertaine, par instinct de survie, par rage, par révolte. Ce n’est pas seulement la boîte noire des années d’occupation qu’ils nous ont laissée. C’est leur langue, aujourd’hui, que nous voudrions toujours être capables d’entendre8. »

  1. Exposition qui avait pour titre Between Collaboration and Resistance. French Literary Life under Nazi Occupation, 1939‑1945. []
  2. Exposition qui avait pour titre  À travers le désastre, la vie littéraire française sous l’Occupation. []
  3. Ce type de document est d’ailleurs très éclairant sur les inquiétudes des uns vis-à-vis des autres. À titre d’exemple, cette lettre d’André Suarès à Pierre Seghers, datant de 1941 : « J’ai tout perdu, en perdant mon cher Paulhan : le Drieu lui a volé sa place. Je ne sais plus où il est, ce qu’il fait. J’ai tout lieu de croire qu’on l’a mis à la porte, ou qu’on le tient dans la cave de la Revue. » (Robert O. Paxton, Olivier Corpet, Claire Paulhan, Archives de la vie littéraire sous l’Occupation. À travers le désastre, Paris, Tallandier / IMEC éditeur, 2009, p. 270. []
  4. Robert O. Paxton, Olivier Corpet, Claire Paulhan, Archives de la vie littéraire sous l’Occupation. À travers le désastre, Paris, Tallandier / IMEC éditeur, 2009, p. 12. []
  5. Drieu La Rochelle, Journal, 1939-1945, Paris, Gallimard, coll. « Témoins », 1992, p. 246. []
  6. Cité dans Pierre Assouline, Gaston Gallimard : un demi-siècle d’édition française, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2006, p. 319. []
  7. Sept camarades de Paulhan furent fusillés au mont suite à cette arrestation. []
  8. Robert O. Paxton, Olivier Corpet, Claire Paulhan, op. cit., p. 22. []

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