Selfie vs “nofie”. La question du sujet (visuel)

Publié dans Le Parisien (5 décembre 2013)

En déclic de ce billet, des images publiées ce matin dans Le Parisien et les billets récents d’André Gunthert autour de la production des Selfies. D’un côté le gommage médiatique des visages (comme dans le cas ci-contre), de l’autre leurs dispersions sur le web. Ce contraste entre ces deux pratiques rejoint une problématique d’actualité dans les sciences sociales : la question du sujet.

Le sujet. Notre tradition philosophique, celle de la Modernité, le place au centre de l’acte même de penser et d’organiser  la hiérarchie entre choses, êtres animés et humains1. Nous le savons tous, en 1637 R. Descartes écrit  (et pense dur comme fer) “cogito ergo sum“. Mais depuis que les images circulent comme la pensée – sans support matériel – une mise à jour du fondement ontologique du sujet pourrait poindre : on ne dirait plus seulement “je pense donc je suis”, mais également “je me vois donc je suis“.

Narcisse, Le Caravage (v. 1595)

Attention, il ne s’agit pas d’une consistance qui serait simplement d’ordreNarcissique :  alors que Narcisse contemple (et plonge) dans son image sans témoin ni spectateur, dans une confrontation solitaire avec son reflet, les selfies dispersent et déploient ce rapport réflexif (lit. “en jeu de miroir”) dans le champ médiatique. L’entre soi n’est plus l’écart existentiel de la conscience de soi à soi, il devient celui de la conscience de soi à nous. Ce n’est plus une réflexivité qui concerne un sujet ontologique intime, mais un sujet sociologique public.

Ce double glissement (de l’ontologique vers le social d’une part, de l’intime vers le médiatique d’autre part) pose déjà question et fait l’objets de nombreux travaux d’analyses2. Mais cette problématique m’apparaît sous un nouveau jour quand je la mets en rapport avec l’accroissement conjoint d’une certaine pratique : le gommage des visages dans la presse.

Autant les selfies (“self figuration”) montrent les visages de personnes en voie d’auto-peopolisation, autant ce que j’appellerai nofie (pour “no figuration”) font disparaître ceux des personnes en voies d’exclusion sociale : personnes inculpées ou soupçonnées, membres de communautés en voie d’excommunication politique, etc. D’un côté la publicisation du self, de l’autre la “fantômisation” des marginalisés (ie.ceux qui – de fait – ne parlent plus que par avocats interposés ou pseudonymes ; et qui ne sont montrés que sous capuche, floutage outrancier, ou caricature).

Publié dans Le Parisien (5 décembre 2013)

Ce faisant, dans ce processus conjoint de dispersion médiatique et d’effacement politique, la gamme (déjà vaste) de la notion de sujet s’élargit encore plus. Au milieu, là où devrait se tenir le sujet on trouve quelque chose de dilué : où est celui qui dit “Je”, qui  est responsable (lit. celui qui apte à répondre : respons-able), qui est ce qu’il pense  et qui (cf. Levinas) a un visage ?

Concomitamment à cette “dilution” du sujet locuteur, responsable et faisant face, il me semble que se produit un renforcement de l’affirmation de soi :

  • celui qui parle ne dit plus seulement “Je”, mais “Moi je” (il dit aussi “Personnellement moi je..”, “En ce qui me concerne, moi je”, “Pour ma part, moi je”, “De mon point de vue, moi je “, etc.)
  • celui qui se regarde se montre (en réseaux), de manière non seulement publique mais publiée, comme en abîme.

Résumons : Oui, il y a bien une mise en abîme du sujet visuel, cependant l’abîme n’est pas devant ou derrière, mais tout alentour. Cela n’est pas neuf. il en a toujours été ainsi.3. Les tendances  que révèlent les deux horizons existentiels du sujet visuel – respectivement  selfie et nofie – nous donne je crois les caractéristiques principales des tensions par lesquelles une existence se fonde :

  • d’une part dispersion (en réseau) et disparition (médiatique) du sujet visuel et,
  • d’autre part, agglutination du sujet locuteur (qui dit “Personnellement moi je..”) et apparition d’une puissance politique du sujet individuel (quand un quidam devient une force d’influence d’ordre socio-politique).

Nota bene : Bien entendu (et entre nous), il va de soi que ce qui précède n’est pas complètement personnel. Cela ne relève pas de mon point de vue propre, d’une perspective qui n’est pas tout à fait mienne, c’est-à-dire où ce n’est pas “je” qui pense et me donne à être, mais mon image (ou, plus précisément, mon avatar) :

selfie nofie / Yoann Moreau 2013

  1. Question à l’ordre du jour outre Atlantique, puisque la justice américaine débat sur le statut de personne des chimpanzés. []
  2. Voir notamment la question de l’identité numérique, les travaux d’A. Casilli, et quelques publications sur CV. Travaux à mettre en regard de ce qui s’est fait sur la question du sujet “classique”, notamment, Penser le Sujet, Colloque de Cerisy, Fayard 1995, et “La question du sujet dans le social et dans les sciences sociales aujourd’hui”, F. Laplantine dans Les sciences sociales en mutation, dir. M. Wieviorka, Editions Sciences humaines, 2007. []
  3. Philosophiquement – tout au moins pour les phénoménologues – le sujet est semblable à un pont suspendu entre deux consistances jamais atteintes : le Réel et l’idéel. []

3 Reponses à “ Selfie vs “nofie”. La question du sujet (visuel) ”

  1. Comparer des photos autoproduites avec des images médiatiques éditées me paraît un peu acrobatique… Mis à part le fait de représenter des êtres humains, ce qui doit être statistiquement le cas de l’immense majorité des photos, ce sont des images qui n’ont pas grand chose en commun.

  2. Effectivement, du point de vue de la production des images ce n’est pas pertinent.
    Je me plaçais plutôt du côté de leur réception, avec une idée simple je crois (mais assez confuse dans mon billet). Selfies (self figuration) et “nofies” (no figuration) constituent, il me semble, des dynamiques actuelles de la grammaire du “soi visuel”, en somme des modèles influents de ce que signifie exister dans le champ visuel. Soit : “on te voit donc tu es” (sujet médiatique) / “on ne te voit pas donc tu n’es pas” (sujet fantômatique). Et il me semblait y discerner, mais ce n’est pas mon domaine de compétence directe, une modalité du sujet qui ne relève plus de la tradition philosophique (ontologique), celle de “l’être en tant qu’être”, mais de l’image de cet être.
    Corrélativement, avec ces “modèles d’existence visuelle”, je me posais la question de savoir ce qu’il en était du sujet “traditionnel” (ontologique). Celui-ci me semble répondre par 1/ agglutination des marques personnelles (du type “moi je”), de l’individualisme prédicatif donc, et 2/ émergence d’un potentiel de dimension proprement politique du sujet (par voie numérique). Mais c’est tout à fait discutable..
    Merci André.

  3. Si tu parles de “sujet médiatique”, les modalités de production de l’image entrent en ligne de compte. Un portrait de François Hollande dans Libé, ce n’est pas un selfie, ce n’est ni une image autoproduite ni une photo connectée. Pourtant c’est bien du “sujet médiatique”. Donc, je ne sais pas très bien pourquoi tu emploies le mot “selfie”…

    Idem pour le “sujet fantomatique”. Il y a une grosse différence entre ne pas être représenté du tout, ce qui me semble correspondre à ta formule: “on ne te voit pas donc tu n’es pas”, et la figuration protégée, code des publications à scandale, né de problèmes juridiques, qui atteste bien qu’il y a une personne, et que son identité est connue du journaliste, mais que cette identité doit être protégée de l’exposition au grand public. Le problème posé est plutôt celui de la médiation, ou éventuellement de la censure.

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