Japon, l’absence de morts (dans les images)

Pourquoi si peu de cadavres sur les images en provenance du Japon? Alors même que celles du tremblement de terre d’Haïti en montraient sans compter… Une simple recherche sur Google images permet de s’apercevoir qu’en tapant «séisme Japon», on obtient des maisons effondrées, des rues disloquées, un panda effrayé, des humains s’activant dans les décombres. En tapant «séisme Haïti» apparaissent immédiatement, mélangés aux dégâts matériels, des cadavres et des fosses communes.

Il y a des milliers de victimes japonaises, et pourtant peu d’images qui les montrent. Quand c’est le cas, les corps sont recouverts de bâches bleues ou de couvertures. Je n’ai vu qu’un seul cadavre. Il était habillé en pantalon et chemise, étendu sur le ventre sur un tas de décombres en pente raide. Ce n’était pas une photo directe, mais en arrière plan d’une équipe de sauveteurs. C’est là que m’est venue cette remarque : pourquoi si peu de choc dans les images ?

Cela tient-il à un traitement local (japonais) des images, à une autocensure nippone ? Ou bien, comme me l’avait tout d’abord laissé penser une remarque des sauveteurs, au fait que la vague a enseveli les gens1 ? Dès lors les cadavres seraient toujours dans leur linceul de gravas. Cependant, la récurrence des bâches en toiles bleues suggère une autre explication. La capacité de réponse du pays joue également. Le Japon est un État hyper structuré, avec des secours organisés, prêts à agir et à recouvrir les cadavres, ce qui n’était pas le cas d’Haïti (cf.  Haïti, l’anti modèle).

À mon sens, il faut aussi ajouter à cela une dimension culturelle. La culture nippone n’est pas une culture de l’explicite, où l’on devrait tout dire et tout montrer, affirmer «je» en permanence. La langue japonaise est en effet contextuelle, on ne répète pas ce qui va de soi. Quand quelqu’un parle, il ne rappelle pas en permanence que c’est «je» (watashi wa) qui parle. La langue japonaise laisse ainsi une large part à l’implicite. Cela n’est pas uniquement valable au niveau de la langue, ce n’est pas un hasard si ce peuple a développé un art du pliage (origami) et de l’emballage. Mettre sous plis, c’est effectivement le sens littéral d’implicite. Les exemples nippons de ce travail sur l’implicite abondent (dans la musique, l’architecture, le théâtre, etc.). En ne montrant pas on laisse les chose en puissance2, c’est-à-dire ni tout à fait absentes, ni tout fait advenues. Le principe d’une réalité visible et palpable n’est – de fait -  pas le seul qui soit reconnu. La houle et la tectonique des phénomènes importent autant.

Entre tradition et modernité, croyances et objectivité,  au Japon les fantômes ne sont jamais loin des morts cliniques. À Kobé, en 1995, on avait ainsi observé un traitement du trauma social (fantômes) par les prêtres shintos, ainsi que le retour de formes locales de chamanismes que l’on croyait disparues3 . En fin de compte on ne voit/nous montre du Japon que son côté moderne. L’intervention télévisée de l’empereur Akihito est à ce jour, la seule marque de ce mode culturel bivalent (modernité/ tradition) que l’on ait pu observer.

Momoko Onodera prie alors qu'elle vient de parler de son mari, mort dans le tsunami à Kesennuma. (Paula Bronstein/Getty Images - Source The Big Picture)

Cette culture de l’implicite ne veut cependant pas dire que les japonais maintiennent perpétuellement les choses sous plis. La rareté du dévoilement accentue son effet. L’impact est plus grand. En ce sens, voir un cadavre, ce n’est pas voir un mort, c’est voir la mort. Ce n’est pas voir la dépouille de quelqu’un qui nous est inconnu. Si l’on regarde sous les bâches bleues, c’est que l’on cherche quelqu’un qui nous était proche, un membre de notre famille, un ami, un voisin. Si on le découvre, c’est le corps mort d’une personne dont on a partagé des moments, connu le caractère, partagé les repas… que l’on voit.

La mort montrée par les médias est la mort de l’anonyme, l’image de cadavres dont on ne connait rien. Finalement on nous montre des gens qui – pour nous – n’ont jamais été concrètement vivants. Ce sont pour les spectateurs  des cadavres d’humains sans singularités, sans prénoms ni surnoms, sans passé.  Les corps publiés deviennent des dépouilles sans histoires, sans liens social avec la majorité de ceux qui les regarde. En les voyant, nous spectateurs, on ne sent pas l’irréversible. L’anonymat tue la mort et la banalise. Suite aux tsunamis, les Japonais savent que les morts sont là, les montrer n’ajouterait rien, au contraire, en les banalisant, cela accentuerait leur disparition. Seuls les proches, voyant le corps, n’y voit pas uniquement un cadavre mais tout un ensemble de souvenirs, d’émotions et de vie passée. Ce sont par les proches que, d’une certaine manière, les morts ne sont pas que des cadavres.

Reste une question : comment expliquer  que les non japonais (les journalistes et étrangers présents sur place) ne diffusent pas les images des cadavres qu’ils croisent ?

On ne montre pas la mort intime, celle qui nous est proche. La proximité peut être de deux ordres, soit élective soit géographique et temporelle. On ne montre pas ce(ux) dont on se sent proche – “nos amis”4 . Ainsi, en poussant à l’extrême opposé, il n’y a aucun problème à montrer des images de cadavres animaux – vaches folles ou oiseaux grippés par exemple.

Pour ce qui est du traitement (hyper explicite) des images de cadavres à Haïti (suite au séisme de l’an passé) ou des famines sub-sahariennes, demeure une vraie question : pourquoi pouvons nous montrer les corps des haïtiens (ou des ivoiriens) et pas ceux des japonais (ou des américains de Katrina ou des français de Xynthia) ? Pourquoi le traitement médiatique des corps morts varie t-il autant ?

Le fait que certains peuples soit encore dits ” primitifs”, “premiers” ou “archaïques” est indéniablement à prendre en considération. Cette perspective qui consiste à les considérer comme arriérés tend à les historiciser en live (alors même – faut-il le préciser ? – qu’ils sont nos contemporains). Or, il est évident que la distance historique permet, une fois le trauma passé, de montrer les archives et de sortir des images qui avaient jusque-là été censurées. On aurait ainsi davantage de facilités à montrer un Nigérien mort de famine qu’un Japonais, plus proche de nous car plus moderne, et donc plus “contemporain”. Est-ce que montrer le cadavre d’une personne qu’on dit “primitive” serait comme montrer une image d’archive ?

À l’opposé de cela, il y a le traitement photographique de la centrale de Fukushima. On prend des images d’une catastrophe qui ne se montre pas et ne peut s’évaluer à partir d’observation directe, dans le spectre du visible. Grosso modo, on prend avec des moyens archaïques, des clichés quasiment inutiles pour se faire une idée de la situation : la caractéristique du danger nucléaire est son invisibilité. Contrairement aux dépouilles des victimes, la radioactivité est impossible à montrer, sauf à photographier des compteurs Geiger.

Merci à Caroline Stevan qui, en m’interviewant pour son journal (Le Temps) m’a amené à me poser ces questions et à les formuler. Je me suis d’ailleurs inspiré (à mon tour)  de son travail pour écrire ce billet.

  1. Ainsi, contrairement à un séisme classique, les cavités sous les décombres ont été emplies d’eau et de boue. Les gens n’ont pas pu survivre, “il semble totalement inutile de déblayer” disait un pompier français []
  2. Au sujet de cette “puissance de l’absence”, voire l’article éponyme d’Emiko Ohnuki-Tierney. []
  3. Cf., à ce propos, “Des fantômes pour guérir ? et l’excellent article d’Anne Bouchy “Du bon usage de la malemort. Traitement des âmes “rancuneuses” et rituels auraculaires dans la société japonaise“. []
  4. Entendu dans la bouche de N . Sarkozy, de celles d’experts du nucléaires, et hier soir encore dans l’émission “spécial japon” d’Envoyé spécial, l’expression “nos amis japonais” m’intrigue et me semble en constante inflation. Ce n’est pas l’apanage des français, Obama également parle deto help our “Japanese friends as they deal with the aftermath of this tragedy”. []

27 Reponses à “ Japon, l’absence de morts (dans les images) ”

  1. Sur le traitement différencié des images de morts, l’exemple de la diffusion des photos de guerre est également intéressant. Il existe toujours un clivage très net entre la représentation des morts “amis” (peu fréquente, digne) et celle des morts “ennemis” (fréquente, explicite). Je me permets de renvoyer à une petite comparaison que j’avais effectuée sur un corpus bien précis de la Seconde Guerre Mondiale, et à l’article sur Slate Les images qui tuent par Jack Shafer (signalé par Valentina Grossi).

  2. [...] Japon, l’absence de morts (dans les images) par Yoann Moreau [...]

  3. je m’étais posé la question
    -mais où sont les morts?
    Et vous m’apportez des réponses intéressantes
    je me permets de vous lier sur mon blog

  4. L’ambassade du Japon demande aux médias français « de bien vouloir prendre en considération la détresse des sinistrés lors de la transmission des images », cf. Le Japon demande du respect et de la pudeur aux médias français.

  5. article très intéressant qui suscite beaucoup de questions! Outre ce que tu dis, je pense que l’image du cadavre “blanc” nous renvoie aux images de la boucherie de la guerre de 14-18 et plus récemment des déportés des camps de concentration. Par ailleurs, intéressante réflexion de P. Pecatte, sur l’exhibition du cadavre ennemi…(à l’exception des images de la guerre de 14, et ses monceaux de cadavres de soldats français).

  6. Je m’interroge sur ces images du Japon : l’imagination peut mener loin et nous amener à nous sentir proches du peuple japonais mais il y a une nuance.

    La guerre de Libye a pris le relais sur nos écrans de télévisions et le Japon n’est plus en première page, ou en édition spéciale en direct, minute par minute, un traitement des informations qui maintenait le spectateur en “horreur, tristesse et compassion” .

    Ce flot d’informations non stop du et sur le Japon alimentait notre imagination. Maintenant qu’en est-il de notre implication et de notre soutient au peuple japonais? Tout le monde s’accorde à dire, les pauvres, nous aussi, mais pourtant j’ai cette terrible impression qu’ils sont seuls au monde. On annonce 20 000 morts et disparus, comment pouvons nous prendre conscience de cette mort massive, alors qu’on voit des éditions spéciales de ou sur la Libye?

    Je sais que beaucoup d’hommes et de femmes du monde sont au japon et aident la population, mais j’ai déjà entendu des hommes d’ici (France) dire : “les japonais sont riches, ca serait le comble de leur envoyer de l’argent.” Tout de même j’ai ce terrible sentiment du “c’est le problème des japonais; pas le nôtre.”

  7. @ Patrick Peccatte : merci, j’ai juste pu parcourir ton (long et dense) billet qui semble bien (sombre) et fascinant. Je suis tombé ainsi sur le rôle des légendes associées aux photos, question que je m’étais posé en rédigeant ce billet mais que je n’ai pas traité.
    Je prends note : “les civils ne sont pas dans les photos mais dans les légendes”. Et également, le fait que toi aussi, dans le traitement photographique-médiatique des cadavres, tu remarques que les dépouilles animales ne posent aucun problème. Cependant leurs avatars en peluchent pullulent..
    @ librelulle : merci ! pourquoi ne donnes-tu pas le lien vers ton blog ?
    @AQ : merci. Je me demande aussi, mais c’est encore flou, dans quelle mesure on peut comparer les cadavres générés par des violences humaines (guerres, faits divers) avec des victimes de catastrophes naturelles. j sens une différence mais n’arrive pas encore à bien la formuler…
    @ georgia : eh oui ! notre boulimie d’information est cuite au feu des médias. Pour ce qui est de ta dernière remarque “les japonais sont riches, pas besoins de les aider”, il y a aussi (merci Astrée) la version américaine : les “jap” nous ont fait Pearl Harbor, ils n’ont que ce qu’ils méritent (voir ici, une capture d’écran d’échanges d’internautes et ici la même chose mais en live, même si ça se tasse considérablement – le graphique en haut à droite permet de voir l’évolution du trafic).

  8. @ Yoann : C’est la liberté d’expression. Laissons les affres du passé, il y aura toujours des fous dans le monde. Ces mêmes propos ont été aussi allégués lors de l’attentat du 11 septembre 2001 envers les usa. Et le plus important au fond, c’est de mettre en lumière ces Hommes sauveteurs, ong, et pompiers japonais qui s’organisent, sauvent et aident le peuple japonais.
    C’est ce point de vue que j’aimerais que les médias relatent un peu plus dans leurs reportages. Un peu plus et avec un plus d’implication. J’aimerais créer un site d’informations où tous les supports vidéo seraient regroupés ainsi que la presse et où nous aurions le choix de sélectionner les reportages. Je trouve ces journaux d’informations itele et bfm trop anxiogènes et en plus avec aucune image à l’appui. tout est dans le ton et les mots choisis. quand je les regarde souvent je mute le son. Envie juste de lire les infos et voir les images.

  9. Georgia Bucur : “j’ai déjà entendu des hommes d’ici (France) dire : “les japonais sont riches, ca serait le comble de leur envoyer de l’argent.” Tout de même j’ai ce terrible sentiment du “c’est le problème des japonais; pas le nôtre.”

    De toute façon, par chauvinisme, méfiance ou fierté, les Japonais rechignent à dépendre de l’étranger, même dans des circonstances dramatiques comme celles qu’ils connaissent en ce moment.

  10. Article intéressant, bien écrit, et le japanophile que je suis ne peut que se réjouir de la justesse des informations que vous donnez sur la culture japonaise, heureux contraste avec les âneries que l’on a pu lire dans divers médias la semaine passée.

  11. Imaginez (comme l’évoque l’Ambassade du Japon) que l’image du corps d’un de vos proches circule en boucle sur les écrans: il n’est pas nécessaire d’être Japonais pour que l’idée soit intolérable, non? Il est même probable que c’est intolérable AUSSI pour les Haïtiens. Alors, pourquoi la différence? Le motif pourrait être assez glauque: si on montre les morts de Xinthia, la population proteste violemment. Si l’on montre les morts japonais, l’ambassade se fait le porte voix de la population. Pas de porte voix pour les Haïtiens, ou alors… on les écoute pas, on les relaie pas.

    Par contre, ce sont les Tunisiens eux-mêmes qui ont pris l’initiative de faire circuler les images des morts, victimes d’une répression qu’on nous cachait et qui est apparue au grand jour. De quoi prolonger la réflexion, non?

  12. Primitifs les Haïtiens et les Nigériens ???? L’assertion est choquante… Qui les imaginerait ainsi, le photographe, l’icono qui fait le choix pour publication, le lecteur supposé ? En Haïti, comme au Japon, je pense qu’un grand nombre de photographes sont des nationaux… L’un des photographes haïtiens (qui a d’ailleurs reçu un prix pour son travail récemment) a pris des clichés vraiment très crus. Donc penser qu’un photographe verrait ses compatriotes comme des primitifs, je n’adhère pas trop. En revanche, je pense plutôt qu’il y a une attitude des gens, des peuples, face a la photo qui fait qu’on les prend en photo ou non… Morts comme vivants… Il y a aussi tout un environnement qui fait qu’on se sent autorisé ou non à prendre ces photos. Par exemple, je n’imagine pas une seule seconde que l’ambassade de France en Haïti ait demandé aux photographes de respecter la pudeur des sinistrés. Donc oui, la culture…

  13. Les images de cadavres sont effectivement rares, c’est assez frappant, mais elles existent, notamment sur les sites qui publient des photo reportages en grand format : The Big Picture, InFocus, Denver Post. On en trouve également dans le reportage de James Nachtwey publié sur le site du Times Magazine.

    Il existe plusieurs hypothèses complémentaires pour cette non présence des photos de cadavres : les japonais sont un pays développé au même titre que la France (bien plus puissant économiquement d’ailleurs), qui utilise les mêmes technologies de production d’énergie que nous et ce pays aussi puissant soit-il est vulnérable face à la nature. Un dur rappel que si une catastrophe devait intervenir ici aussi, nous ne saurions probablement pas plus (ou mieux) faire face que le Japon. Si l’on montrait tous les cadavres ne risquerait-on pas de permettre une identification encore plus prégnante à cette catastrophe et susciter une grande inquiétude au sein de la population ? Ceci est surement à mettre en parallèle avec toutes les déclarations “rassurantes” de nos dirigeants sur la sécurité de nos installations nucléaires dès que l’ampleur de la catastrophe a été rendue publique.

    Lors du 11 septembre 2001 les médias américains n’ont pas publié de photos de cadavres ou de restes humains (mais les images en direct ont bien montré des personnes qui se jetaient dans le vide), soit par auto-censure soit par pression des dirigeants.

    Et si les raisons de ce choix étaient de ne pas “dévaloriser” l’occident, de ne pas montrer ses faiblesses et ses échecs ? Une manière de faire l’autruche de ne pas regarder la réalité en face en quelque sorte.

    Lors d’une discussion récemment une personne me disait qu’elle jugeait l’attitude des japonais très digne, en ne diffusant pas de photos de cadavres par exemple. Certes, mais comment peut-on faire le deuil de 10 000 personnes en ne voyant aucune preuve de leur disparition ? Peut-être est-ce possible dans la culture japonaise mais ça me parait moins être le cas en France.

    Sans doute faut-il attendre que le temps fasse son oeuvre. Lorsque l’inconscient collectif aura relégué cette catastrophe dans une période révolue, pourrons nous alors regarder en face les images des personnes qui y sont mortes ?

  14. un article à recommander, avec lequel je re-prends consciente que ce qui est ‘naturel’ pour moi ne serait pas facilement naturel pour l’autrui. tu pourras possiblement élargir ton analyse sur les images absentes des morts en réel dans les a…utres pays asiatiques. également sur l’implicite de sujet dans la structure linguistique… N’oublions pas qu’il y a une transformation en permanence des sociétés en la nommant la ‘civilisation’ (faire des progrès comme des autres), qui inspirent et empêchent les changements des individus. Ce qui me semble plus important dans ton article, c’est la conclusion. (D’ailleurs, tu as mis la dernière photo d’un homme comme la ‘photo de profil’ de l’article) Pourquoi les morts des haïtiens ont été dévoilés aux média sans voile, pas celles des japonais? En principe le respect des morts et leurs familles ne doit pas être réservé à certains types de gens ou de cultures. Qu’est-ce qui est le respect des Haïtiens sur la mort? Il doit y avoir un relativisme culturel?

  15. La série noire qui vient de frapper le nord d’Honshu est révélatrice du fonctionnement des médias, où les discours occupent autant de place que les images (cf les titres des quotidiens).

    La couverture récente pourrait sans aucun doute compléter le bétisier habituel : Fukushima ramenée à une “nuance” (par rapport à 1995), oubli fréquent de la géo (surtout chez des économistes médiatiques pour qui Sendai et Osaka, ce serait la même chose, vu de très très loin). Le jour du séisme, TF1 semble avoir ignoré la subduction, une réalité pourtant simple à mettre en image et à expliquer.

    Les corps sont absents écrivez-vous. Qui pose la question ? des spécialistes de l’image ? des spectateurs ?
    A voir ce qui reste des maisons basses dans les villes côtières, est-ce vraiment nécessaire de montrer en plus les (20 000 ?) cadavres ?
    Des morgues improvisées ont été montrées, le journal de Denver montre des cercueils … De plus, les vivants de Sendai sont-ils beaucoup plus présents dans les reportages de ces derniers jours ? Est-ce dû au fait que les journalistes étrangers sont plutôt hébergés à Tokyo ou à Osaka ?

    Le spectateur moyen garde probablement en mémoire les images du tsunami de 2004. Il subit, au moment du repas familial, la violence de certains JT ; la course à l’audience légitime une brutalisation plus ou moins consentie. De plus, depuis plusieurs années, il faut y ajouter le rapport au cadavre imposé par les séries TV américaines (cf Experts, Bones et qq autres …). L’autopsie y fait souvent partie de la mise en scène, à la suite de crimes barbares filmés parfois avec une quasi complaisance.

    Dans le cas du Japon, la course au spectaculaire et à l’émotion aurait-elle imposé de filmer une noyade en direct (avec caméra de surveillance ?)? La TV sait faire (cf la jeune fille d’Arnero en 1985) capter l’émotion pour faire de l’audience et vendre de la pub. Les morts de la Nigéria ne répondent-ils pas à un autre enjeu ? s’il s’agit bien des enfants du Biafra en 1970, la volonté n’était-elle pas de sensibiliser à un tragédie, au risque de créer la sidération ?

    Pour la couverture médiatique de Fukushima-Daiichi, c’est la course à l’instantané qui ne marche plus. Lire plutôt Sciences2, le blog de Sylvestre Huet (Libération).
    Là encore, qui se souciait, ces derniers mois, des gens qui continuent de vivre à faible distance de Tchernobyl ?

    Un dernier mot, à propos du Japon et des excès de certaines lectures culturalistes : en 2008, Le Monde avait prétendu avoir retrouvé les cadavres d’Hiroshima.
    En fait, le chercheur américain de Stanford (Hoover institute) avait confondu Hiroshima et Tokyo 1923.Google Images montre peu les cadavres de 1923. Pourtant Wikimedia Commons les connaît, et Wikipedia parle des violences contre les Coréens (http://commons.wikimedia.org/wiki/Category:1923_Great_Kant%C5%8D_earthquake). Dans ce cas, pourquoi mettre sur le dos d’une culture nationale supposée une lecture de la société que l’histoire récente semble contredire ?

    DL

  16. Il y a deux aspects, qui chacun se diffracte en plusieurs aspects.
    Dés le départ il y a vraisemblalement une question de lumière et de couleur. Une prise de vue fut-elle d’actualité requiert la lisibilité. Les peaux sombres se lisent mieux sur fond de gravats, clairs. Les peaux noires sont aussi plus épaisses, du coup les blessures ont des bords plus éclatés, moins déchirés.
    Le fait que le japon soit un pays où les gens vivent principalement à l’abri des maisons ou de locaux de travail fait qu’il y a aussi plus de cadavre à la vue dans les pays où les gens vivent plus dehors ou dans des “batiments” précaires comme à Haïti.
    Tout ça contribue à ce que les photos soient publiables, assez lisibles et esthétiques, aussi navrant que celà puisse être, contenant des cadavres explicites sont à la fois plus disponibles et aussi plus répètées, puisque plus sensationnelles (au sens propre et figuré).
    Pour le lecteur il y en a plus.

    Les rapports de pouvoirs et la proximité culturelle, la politique joue aussi.
    Le fait est que les japonais ont gardé leur cohésion sociale, ce sont les médias japonais qui ont filmés. De surccroit les cadavres visibles étaient riches, comme nous. Leur culture ne porte pas à l’explicite, comme dit l’article, mais aussi la vie sociale est intérieure pas dans la rue, lu ou vidéo plus que parlé, secondaire plus que primaire ; par conséquent parler des morts et des problèmes ne se fait pas sur la place publique, intimement presque.
    Au delà il y a les intèrêts respectif des peuples et des pays, que les médias s’approprient aussi, le Japon avait besoin de rassurer ses partenaires commerciaux, et impressionner ses adversaires. Il n’ont pas interet à s’exposer trop en faiblesse.
    Haïti avait besoin de l’aide internationale et des dons. C’est le cas aussi des rebelles tunisiens. Ils ont donc exposé leur détresse.
    Dans un dernier temps on peut estimer que les japonais à titre individuel sont moins exposés au “vol” de leur image morts parce que leur pays est puissant.

  17. Pour ceux que ça intéresse, ça commence après demain, le 23 mars : Une série de séminaires sur Peut-on documenter le pire ? Organisés par Stéphanie Katz à La Maison des Ensembles (3-5 rue d’Aligre, 75012 Paris).

  18. En effet, sujet très intéressant, et qui soulève des questions sur la subtilité des limites, des frontières… Montrer est choquant… mais ne pas montrer est aussi choquant, à partir du moment où il y a déni, et que l’on ne rend pas compte d’une réalité. Voir le portrait d’un proche qui s’afficherait à la une, oui, c’est une violation de l’intime, voir par exemple un groupe de cadavres ou de blessés, de loin, est autre chose.
    Mais si on s’échappe des conventions, des “il faut”, “il ne faut pas”, et que l’on est contact avec la réalité de ce qui “est”, avec le vécu intime de ce qui arrive : alors il devient évident de rendre compte. Si j’avais un ou des proches victimes d’un événement, et que je ne voyais aucune image, aucun témoignage, je trouverais cela choquant, j’aurais l’impression d’être oubliée… sauf si je suis moi-même annulée de mon ressenti, de l’impact de la souffrance et que ce déni me renvoit à mon propre déni, nécessaire pour faire face…
    le peuple japonais est quand même réputé pour avoir une culture où il est très important de ne pas perdre la face… Ce qui leur arrive est tout le contraire : ils ont perdu tout contrôle sur la situation (comme n’importe quelle victime) et c’est très dur…
    Alors pourquoi on accède à leur volonté d’être discret ? (et je voudrais être sûre que ce soit eux en tant que citoyens qui aient cette requête, et pas seulement les pouvoirs publics), certainement comme cela a déjà été dit, parce qu’il y a un phénomène d’identification. C’est peut-être plus facile de s’identifier à un Japonais hypercivilisé qu’à un Haïtien dont la culture est méprisée. En sauvant l’image… on sauve le modèle (de civilisation).
    Et je pense que la catastrophe nucléaire n’est pas étrangère à cette absence d’image. Comme il y a beaucoup de non-dits autour de la radio-activité qui se répand, le fait de ne montrer que des dégâts matériels, envoie un message implicite qui renforce le message officiel : « les traces de radioactivités sont bénignes », tout est calme… même les Japonais, n’ayez pas peur.
    Il ne faut surtout pas affoler les citoyens des autres pays, et risquer de remettre en cause quoi que ce soit à un système qui vient pourtant de montrer ses dramatiques limites…

  19. Je vois 3 raisons pour expliquer l’absence de corps dans les images du Japon et celle d’Haïti :
    1/ Le nombre de victime dans un rapport 1 à 10 ! Pour le japon, la dernière estimation est de 20 000 morts et disparus alors que pour Haïti; on parle de 250 000 victimes.

    2/ La catastrophe en elle même, les Haïtiens ont été victime de l’effondrement de leurs maisons, bâtiments, etc. alors que les japonais l’ont été par le vague du tsunami qui les a emporté…

    3/ La culture japonaise faite de pudeur et de retenue avec en plus une communication dans ce sens. Par exemple, l’ambassade de France à Tokyo a demandé à la presse de montrer des images “descentes” sic.

  20. En même temps, le fait que l’ambassade de France fasse cette demande, ne nous dit pas les ressors réels d’une telle motivation. Y a-t-il des peuples qui seraient dignes de “descende” et les autres, qui en seraient exclus?

  21. Merci pour cet article d’une grande intelligence et d’une grande sensibilité et d’une grande beauté.

    Pour ma part, l’immédiat médiatique, cette capacité infernale à produire de l’image seconde par seconde a franchement tendance à me dégoûter. Outre le fait qu’elle produit des mobilisations factices, elle joue sur un hyper valorisation de l’émotion immédiate à des fins d’Audimat et plus gravement empêche tout travail de réflexion, de maturation, de deuil en l’occurrence. Elle nie même toute possibilité de deuil, elle nie le deuil même.(puisqu’on est en permanence dans la sidération.

    Tout cela est très connexe par rapport à votre réflexion, mais en tout cas, ces chaines d’info 24h/24h à défaut de les interdire ce qui est contraire à mes principes, je me les interdis.

  22. à voir également Des morts sans images, des images sans morts. Faire la différence entre cadavres et dépouilles + ne pas oublier le récit (toujours délicat à intégrer dans l’image) que les légendes peuvent ajouter :

    Ces corps morts dont l’image est médiatisée sont dépouillés de leur humanité, ils deviennent des signes (d’une guerre, d’une catastrophe), la personne est effacée, on ne sait rien d’elle, on ne voit que son être dépouillé. Dépouillé de quoi ? De son humanité, de son histoire personnelle, de la vie qui palpitait en elle. Elle devient un point de ponctuation sur le non sens des champs de bataille.

    Au musée de Hiroshima on voit des photos de corps calcinés. Dans presque tous les cas des légendes accompagne ces photos, elles racontent qui étaient ces personnes, ce qu’elles étaient en train de faire quand la bombe est tombée… on sent la perte, on éprouve le désastre. Une image avec un mort, ce devrait être systématiquement une image avec (au moins) un mot.

    Ce pourrait être cette histoire, publiée sur Twitter par un soldat mobilisé à Fukushima :
    « La photo d’un chien sur Twitter me rappelle quelque chose : aujourd’hui, je travaillais pour récupérer un corps dans une maison écrasée par le tsunami. Pendant tout ce temps-là, un chien, qui était sans doute le chien de cette famille, m’a suivi, et il a léché le visage de la personne décédée, et il la tirait par la manche. J’ai du quitter le lieu pour faire autre chose, mais je me demande ce qui est arrivé à ce chien. »

    Je sens la perte à travers ce récit. C’est peut être stupide mais je me dis que si l’on avait l’image de ce chien léchant le visage de la personne, ça fonctionnerait, ce ne serait ni impudique ni violent, je crois. Et ce genre de photo/récit fonctionnerait aussi pour les cas haïtiens, libyens ou autres.

  23. Sans légende, une photo de ce type est ambiguë. On ne saura pas si le chien lèche le corps ou s’il mange le corps.

  24. Dans un article de la wwf, paru ce matin : le récit occupe une page et l’image un médaillon, en haut à droite, montre la personne (du temps où elle était vivante) en format passeport. La prise de conscience d’une catastrophe passe, à mon sens, par une traversée d’échelle : des morts individuelles, à la mort massive et collective, des déchets au désastre.
    On ne peut prendre la mesure de ce qui s’est produit sans cette alternance de focales local/global, tant au niveau des personnes, que des paysages. C’est d’ailleurs ce que nous faisions tous quand nous regardions les images de la marée tsunamique : scrutant alternativement les détails (voitures, maisons, personnes, débris) et la puissance de la houle qui les emportait (la masse d’eau, l’ampleur du front de progression dans les rizières, et les rivages).

  25. sur Slate Afrique : “La couleur de la mort” apporte (aussi) des compléments.

  26. À lire : “Cachez ce contrechamp” d’André Gunther, sur les coulisses du spectacle médiatique. À propos de l’usage qui a été fait du cadavre de Fabienne Cherisma, une jeune femme tuée d’une balle perdue durant les émeutes qui suivirent le séisme haïtien. Ce billet répond à une polémique en cours.

  27. Quelques heures auparavant, à 19H27 GMT samedi, un séisme de magnitude 5,1 avait eu lieu près de la côte de l’île de Honshu, la plus grande du Japon, à environ 91 km de Tokyo. La profondeur de l’épicentre était de 6 km. Dans les deux cas, aucune alerte au tsunami n’a été émise et aucun dégât n’a été rapporté.

Adresser une réponse