Tchernobyl aujourd’hui. Naturalisation d’une catastrophe.

Dans un article paru récemment1 Pascal Rueff, artiste sonore, fait le récit de sa confrontation sur 4 ans (de 2006 à 2009), avec le site de Tchernobyl. Il montre avec brio comment le site s’impose en silence, par l’invisible et le mutisme2.

À Tchernobyl aujourd’hui  il n’y a rien à voir, rien de particulier, rien de spécifique à écouter, rien de précis à saisir. Et cela à tel point que Rueff ne parvient pas à distinguer ce qui relève de la Zone : « Nous y étions et nous ne le savions pas ».

La catastrophe a déjà eu lieu. Maintenant elle fait partie du décor, elle est devenue une ambiance qui – étant donné la durée de vie du plutonium 2393, tend à devenir permanente. L’ambiance devient l’ambiant, la catastrophe devient matrice. Comme l’écrit Pascal Rueff à très juste titre : « La nature de la Nature a changé ici ». C’est cette ultime remarque que je vais tenter d’éclaircir.

Les modifications environnementales consécutives à l’explosion du réacteur nucléaire sont extrêmement durables. Ce qui sur le moment a fait événement tend, au fil du temps, à générer une nouvelle norme. Les taux de radioactivité, sans communes mesures par ailleurs, tendent ainsi, peu à peu, à devenir la normalité de ce nouveau terroir. De fait, si l’on en croit les informations rapportées ici et , la Zone semble devenue propice à l’épanouissement d’une partie de “la vie sauvage”4: les chevaux de Przewalski, ainsi que les loups sont les exemples les plus notoires. La Zone se mue en niche écologique spécifique, où se reproduit une vie sous haut taux de radiation.

Peu à peu l’exception devient donc la règle (pour l’écosystème qui compose avec ces nouveaux taux de radioactivité) et la norme (pour ce nouveau type de terroir). Autrement dit, il faut bien reconnaître que la catastrophe (l’exception, l’événement) devient génèse (l’instauration d’une nouvelle norme, d’une nouvelle modalité du vivant). Tchernobyl est en passe, avec le temps, de devenir un milieu original qui, malgré  ses hauts taux de rayonnements, demeure propice à la vie. C’est une matrice environnementale singulière empreinte d’une histoire dramatique (comme la majorité des genèses environnementales). Le site de Tchernobyl, en redevenant stable, redevient donc habitable. Quand bien même les taux de radioactivité y sont exceptionnellement élevés, c’est leur relative constance qui rend le site habitable. Le fait que seules les insectes et les espèces migratoires (les oiseaux et les hirondelles en particulier) subissent les effets de la radioactivité de la Zone, tend à confirmer mon hypothèse : ce sont les variations brutales qui sont néfastes à la vie, cette dernière a des capacités d’adaptation exceptionnelles et se déploie même en condition extrêmes. La Zone contaminée par l’explosion de Tchernobyl devient donc un terroir et non plus un désert sans vie.  La catastrophe initiale montre déjà qu’un jour elle deviendra genèse.

En termes phénoménologiques catastrophes et genèses sont, de fait, quasiment identiques. Ces deux catégories de phénomènes suivent en effet des processus très similaires. Elles sont de vastes bouleversements qui, à terme, auront favorisé ou maltraité la vie (et notamment la vie humaine). C’est l’histoire à venir, le futur qui leur confèrera (ou non) leur statut de désastre ou de renouvellement. Tchernobyl ce n’est pas du passé, ce ne le sera que dans plusieurs  milliers d’année. C’est de l’advenir dans toute son incertitude, et avec lequel il s’agit de composer.

Catastrophe en 1986, sans aucun doute possibles, Tchernobyl se normalise et naturalise donc peu à peu. La vie s’adapte (tant bien que mal) aux nouveaux taux de radioactivités. C’est, après 20 ans, ce que laisse présager les données collectées sur le terrain et présentées dans le documentaire Tchernobyl : une histoire naturelle ? (Bamas & Riolon, 2009).

De ces nouveaux mondes post catastrophes, nous n’avons progressivement plus rien à dire en termes d’événement. C’est à cela que fut confronté Rueff, tout comme les nombreux touristes qui écument régulièrement le site. Ils observent la catastrophe uniquement via leurs compteurs Geiger, c’est-à-dire en comparant le taux d’activité nucléaire avec une norme qui n’a plus cours.

Car la catastrophe redéfini la normalité. Dès lors, rien de sensible ne l’indique de manière contemporaine. L’extraordinaire est devenu la norme. À Tchernobyl le taux de radioactivité dit “normal”, c’est de l’histoire ancienne, c’est révolu et obsolète. La Zone, comme le dit Rueff, est « un nouveau pan de réel »  (Rueff, 2010, p. 25). Il n’y a plus grand chose à en dire, plus d’images à en extirper et plus de tonalités particulières à écouter résonner. La catastrophe est en passe de devenir la norme, elle a généré une Zone où la vie s’accommode. Comme si de rien n’était. La forêt rouge qui avait été “liquidée” repousse bel et bien verte.

La catastrophe perd peu à peu son caractère d’événement au profit de celui d’avènement. Ce fut une catastrophe, c’est en passe de devenir une genèse. Tchernobyl génère un nouveau pan de monde, une Zone où le taux de radioactivité est renormalisé.  La vie qui, durant quelques deux cent mille ans, devra composer avec cette activité nucléaire, sera adaptée à ce nouveau “climat” radioactif. Les conditions de vie qui y règnent diffèrent de celles des autres régions du monde et imposent une pression sur l’écosystème, au même titre que dans n’importe quel milieu extrèmes (déserts, pôles, hautes altitudes, fonds marins, etc.). Comme toutes les formes de vie qui se déploient en milieu extrême, la niche écologique, il est impossible dans sortir sans périr. L’adaptation à l’extrême crée en effet une dépendance radicale au milieu. La vie qui se déploiera dans la Zone ne pourra pas en sortir sans traumatisme.

Tchernobyl forme ainsi un nouveau milieu. Ce dernier a son volcanisme propre (un réacteur sous sarcophage friable, endormi et non éteint), ses poussières qui ne veulent plus redevenir poussières, mais aussi sa faune et sa flore qui, en dépit de toute attente, vivent (plutôt bien) sous la mitraille nucléaire. C’est une donnée environnementale. Le 26 avril 1986, il y a donc eu catastrophe et – aussi – amorce de la genèse d’un “terroir atomique” qui aura mis une vingtaine d’année à s’initier.

  1. “Muet”, in Une larme du Diable, N°2, décembre 2010. []
  2. De Tchernobyl, qu’il surnomme T. -comme Taiseux – Rueff dit que le site parlait « en creux, en négatif ». Un photographe qui l’accompagne dira, dans le même sens, « Bon Dieu, je préfère les armes à ce rien du tout sournois ». Vingt ans après l’explosion, Tchernobyl semble donc demeurer quelque chose de « monstrueusement muet. Mutique. Bouche bée » – Rueff, op. cit., p. 20 – , comme un cadavre auquel on s’est habitué : un objet neutre. Ce mutisme de la Zone a cependant donné lieu à une importante production musicale inspirée de la catastrophe. []
  3. “Deux cent quarante mille ans. Neuf mille générations d’homo sapiens sapiens“ []
  4. cf. Tchernobyl c’est le paradis – des bêtes []

20 Reponses à “ Tchernobyl aujourd’hui. Naturalisation d’une catastrophe. ”

  1. Le film “Stalker” d”Andreï Tarkovski auquel vous empruntez le mot de “Zone” produit un effet très étrange, de déjà-vu, lorsqu’on le confronte aux images documentaire de l’après-catastrophe, comme il a été tourné avant l’accident.

    La rouille et les moteurs éteints, la menace invisible et la nature stoïque, la Chambre comme un noyau de centrale, le sarcophage des ambitions humaines qui en piégera certains, le stalker et les liquidateurs…

    Toute cette interprétation contient une part d’illusion rétrospective mais tient aussi au talent du cinéaste et de son observation sensible de l’URSS.

  2. “Muet” est disponible à la lecture à cette adresse : http://www.tchernobyl.fr/radio/?p=813

  3. @ Pascal : je vous remercie ! Et donc ici, le chargement direct du pdf de votre article.

  4. michel gibrat le 20/03/2011 à 19:08

    Analyse intéressante. En particulier sur l’hypothèse de la non adaptation de certaines espèces comme les hirondelles due à leurs habitudes migratoires (variations brutales des normes du biotope). Cette observation tendrait à infirmer la théorie selon laquelle les espèce sauvages, dans leur ensemble, n’auraient pas une durée de vie suffisamment longue pour développer des mutations/lésions ostensibles. Sachant de plus que l’espérance de vie d’une espèce migratrice reste théoriquement en deçà de l’espérance de vie d’une espèce sédentaire. Ce qui tendrait à orienter le postulat vers une réelle adaptation de ces dernières (l’exemple des souris est assez stupéfiant). J’aimerais beaucoup voir de quelle manière cette absence de modifications génétiques/comportementales(visibles)est analysée dans le documentaire de Luc Riolon. Je n’en ai vu hélas que l’extrait de 15mn encore disponible. Extrait qui n’aborde que peu ou pas du tout cet aspect analytique. Maintenant, et sur un plan strictement émotionnel, je trouve ces images idylliques de “renouveau” plutôt… Terrifiantes :-) Ce qui est très intéressant. Le malaise venant-il simplement de la constatation que mon petit(énorme)égo humanoïde se fait de se sentir (à priori) exclu de cette renaissance? Ce qui dans ce cas n’est pas bien grave. Au contraire. Un monde où l’humain resterait le seul à payer ses conneries, aussi énormes soit-elles étant plutôt une excellente nouvelle… Reste cependant l’infime probabilité que ce malaise ne soit pas que purement égoïste. La sensation instinctive et pour le coup réellement animale qu’une horreur sans nom reste dissimulée derrière le tableau.
    M.G

  5. Bonjour je m’intéresse a tchernobyl et je me demande si un jour sa pourrais être ré habitable ?????

    salutation

  6. michel gibrat le 21/03/2011 à 04:02

    Réponse à Nicolas. Cela ne le serait que dans un très grand nombre d’années pour le citoyen “lambda et non averti” lorsque les zones les plus contaminées reviendraient à un niveau de radiation acceptable. Je mets le tout au conditionnel car il ne faut pas oublier que la centrale est toujours là… Le corium (magma résultant de la fusion des éléments d’un réacteur nucléaire) qui s’y trouve représentant toujours la menace d’une nouvelle catastrophe. Même avec un super sarcophage(qui se fait attendre)les risques majeurs ne seront qu’écartés (en surface. Que se passera-t-il au niveau du socle sur le long terme?). En l’absence d’une technologie capable de neutraliser ce corium, la réimplantation n’est guère conseillée avant… Quelques dizaines de millier d’années. Maintenant, certaines personnes y vivent. Soit assez âgées pour préférer courir le risque de revenir finir leurs jours chez elles, soit assez expertes pour calculer les risques en fonction des zones, des cultures à privilégier pour leur faible absorption des composants toxiques(voir documentaire). Ce qui me semble tout de même relever de la roulette russe (sans jeu de mot. D’ailleurs ils sont Ukrainiens). La mauvaise connaissance actuelle en ce qui concerne les fluctuations de comportement des divers composants radioactifs et l’adaptation ou non (ou variables) qu’en font les organismes vivants rend l’ensemble des expériences sur le terrain foutrement aléatoires, à mon sens… A titre d’exemple, une zone contaminée au plutonium 241 deviendra plus dangereuse 15 ans plus tard lorsqu’il se décomposera (en partie) en Américium 241.

  7. michel gibrat le 21/03/2011 à 04:53

    J’oubliais!.. On peut encore voir le documentaire ici :
    http://www.mystere-tv.com/la-nature-apres-tchernobyl-v928.html
    Et pour les 15 dernières minutes ici : http://www.youtube.com/watch?v=Dy_dQIB2ljY
    Puisqu’il m’a été donné de voir le docu dans son intégralité, il est clair que certains aspects manquent singulièrement de précision.
    Ne serait-ce que sur l’absence totale d’informations concernant les déplacements/migrations des espèces observées. Restent-elles confinées dans la zone interdite? Étant donné l’étendu du territoire et sa surveillance, j’en doute fort. Ce qui transforme totalement la donne si un roulement de population existe, y compris, chez les plus gros mammifères. En clair, et à l’instar des hirondelles, les spécimens ne sont-ils pas naturellement “renouvelés”. Un marquage des bêtes afin de les suivre me semblerait la première étape à accomplir… Quelque chose ne colle pas.
    En bref et pour conclure, j’ajouterais (en référence à mon avant-dernier post) que “l’infime probabilité que ce malaise ne soit pas purement égoïste” a très légèrement gagné du terrain… ;-)
    Il y a franchement quelque chose de sournois qui suinte joliment à la pointe de ces feuilles pleines de santé… “Trompe-la-mort”? Non, non… “Trompe-la-vie”, plutôt.

  8. michel gibrat je te remercie pour toute tes réponse voila maintenant j’en c’est plus

  9. @ Michel : un grand merci pour toutes tes précisions. J’ai aussi pu, grâce à toi, réinséré le lien sur le documentaire dans l’autre billet -Tchernobyl, c’est le paradis (des bêtes)-. Sur le fond, je suis tout à fait d’accord avec tes réserves concernant la différence d’impact entre espèce sédentaires/migratoires. Il faudrait pousser les études en ces sens et, dans l’état actuel de mes connaissances, je n’ai pas plus de données. D’ailleurs je ne trouve pas non plus une masse d’info sur les personnes qui résident sur place.

  10. michel gibrat le 27/03/2011 à 03:47

    @ Yoann : De rien… Précisions, en outre, d’un novice en la matière qui se cantonne à palier à la vulgarisation de ses connaissances par l’application d’un filtre de “bon sens”. Je suis semblable au vieux flic enquêtant dans un milieu dont les lois complexes lui échappent à 99%… L’unique point de pourcentage restant, consiste, comme Gaston Leroux le faisait dire par la voix de son personnage Rouletabille : “à prendre les choses par le bon bout de la raison”.
    La nature empirique de ces analyses de “candide” ayant souvent des accointances avec la théorie du “rasoir d’Ockham”. Toujours appliquée dans les milieux scientifiques de bon aloi, à ce que j’en crois. C’est déjà pas si mal.
    En ce qui concerne le manque d’info sur les personnes in situ, je n’ai pas cherché beaucoup mais je fais temporairement le même constat. Idem avec Elena Filatova http://www.elenafilatova.com/garage_fr.html (personne très intéressante). Des liens vers son site mais pas de point de contact direct… Et ça, Maigret, il trouve ça louche.
    “Janvier! Prenez votre imper et votre parapluie. On part à Tchernobyl…” :-)
    Je dois avouer que ça me tente de plus en plus.

    Pour terminer, bravo pour ce blog et pour vos analyses que je trouve singulièrement pertinentes par les temps qui courent. Dommage qu’il n’y ait pas plus de visites et de commentaires que sur le site de soutien à Ribery.
    Ce qui n’a rien de très étonnant, en l’occurrence. Si les ratios étaient inverses, Tchernobyl et Fukushima (entre autres) n’auraient probablement jamais eu lieu.
    (Pour le site de soutien à Ribery, s’il existe, je colle dare-dare une plaque de sociologue sur ma porte.)

  11. michel gibrat le 27/03/2011 à 04:05

    La page de soutien à Ribery existe…………… Pourquoi ce monde est-il, à ce point, sans surprise. Je parle des bonnes, bien évidemment. :-D
    Allez, je mets le lien exceptionnellement (le caractère instructif de la photo et du commentaire résidant, peut être, dans leur confirmation incontestable du phénomène d’entropie). Mais promis, je recommencerai plus!
    En attendant, j’ai quand même gagné une plaque de sociologue.
    http://www.facebook.com/pages/Soutien-%C3%A0-RIBERY-paske-cest-le-meilleur-passeur-de-l%C3%A9quipe-de-France/119251738091436?v=info

  12. @ Michel : j’ai commencé (après avoir jeté un coup d’oeil à la page FB pour Ribéry) à parcourir le blog d’Elena Filatova. J’y reviendrai régulièrement, merci du tuyau.

  13. Juste pour répondre à Lucien, Stalker est d’abord un livre des frères Strougatski de 1972. A lire !

  14. [...] Tchernobyl, c’est ça… [...]

  15. central de merde qui polu tout le monde avec sa radioactivider

    salut jeoffrey kuentzzzzzzzzzz

  16. Cet article parfaitement idyllique me laisse personnellement très sceptique car il laisse beaucoup trop de questions en suspens, au premier rang desquelles celle de la vie – ou survie – d’humains dans la “zone” ou dans les parages de la “zone”. En effet, on parle des animaux, de la végétation, mais, OUI ou NON, des êtres humains peuvent-ils vivre dans la zone interdite ou au-delà ?
    Il me semble que c’est la première question qu’on devrait se poser, non ? Et il me semble que faute de répondre à cette question, c’est aller un peu vite en besogne que de dépeindre la région de Tchernobyl, aujourd’hui, comme un éco-système entièrement neuf qui voit “l’avènement” d’une nouvelle vie, etc… Tant qu’on y est, pourquoi ne pas souhaiter une guerre nucléaire à l’échelle de la planète tout entière si ça peut rajeunir le monde ?

  17. Vivre dans la Zone est possible, bien sûr, les gros mammifères y vivent. Ce qui est inconnu, c’est le prix.
    Outre l’atteinte aux organismes, la santé est impactée par le contexte socio-économique de la région, très pauvre. Le sinistre est durable à bien des étages.
    La question serait peut-être plutôt : comment veut-on ou ne veut-on pas vivre ?

  18. l’information de cette site m’a aider beaucoup pour ma recherche d’école. j’ai faite sur d’inscire le link de cette site dans ma bibliographie.

    Merci beaucoup!!! :)

  19. @ Miriam : Merci également. Sur quoi porte votre recherche ?

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