Tchernobyl, c’est le paradis (des bêtes)

En décembre dernier j’étais le passager covoituré d’une expédition d’étudiants croates. Sur la route l’une des passagères me parlait de Tchernobyl et du “paradis pour animaux” que cette zone était devenue. Cela m’intriguait car lors de la rédaction d’un billet précédent j’avais déjà remarqué des photos de troupeaux de rennes étrangement associés à Tchernobyl. Arte vient de diffuser un documentaire (“Tchernobyl: une histoire naturelle ?“) habilement construit – et parfois pernicieux – sur ce phénomène. Voici des “morceaux choisis” du propos tenu1 :

Introduction :

La nature sans les humains

« Après le départ des hommes ce fut le calme plat, personne ne s’aventurait dans cette campagne sinistre, cette grande ville fantôme de Pripyat où l’armée avait entrepris de tout casser afin de prévenir toute velléité de retour ». Ce fut « un no man’s land gigantesque (…) La faune et la flore sauvages furent abandonnées à leur sort. Que leur est-il arrivé ? »

L’intrigue :

Tchernobyl, un paradis pour les animaux et la flore ?

(le film est désormais accessible ici)

10:45 (voix off) : « La nature semble, de manière surprenante, avoir repris tout ses droits (images d’une ruines envahie par les plantes). À  Tchernobyl (rennes en gros plan), la zone interdite abrite (blaireau) de nombreuses espèces d’animaux sauvages, dont certaines totalement absentes avant l’accident (images de lynx puis ours). Plusieurs ours s’y sont installés, il est très fréquent de voir des sangliers, des biches, des cerfs ou des chevreuils (tous ces animaux sont successivement montrés). Les oiseaux nichent même sur le sarcophage de béton (idem) qui recouvre le réacteur défunt à des niveaux de radioactivité un million de fois la normale. Mais surtout (…) tout ces animaux semblent en parfaite santé. La zone de Tchernobyl abrite en particulier une espèce de mammifère extrêmement rare, quasiment éteinte sur la planète tellement elle est chassée par l’homme : le cheval de Przewalski (on les voit, mais seulement après une petite errance dans des paysages champêtres : ils gambadent) ».

La nature se moquerait-elle des radiations ?

« Je pense que c’est un paradis ici pour les chevaux » dit une femme scientifique, spécialiste des chevaux de Przewalski. La voix off enchaine : « La zone de Tchernobyl serait-elle devenue un paradis pour la faune ? Et qu’en est-il de la végétation ? Celle-ci est exubérante (images de lilas en pleines fleurs), des arbres poussent à l’intérieur même des HLM de Pripyat. Lentement mais surement les vestiges de ce que fut la ville idéal soviétique sont engloutis par la forêt. Chaque village est devenu une véritable jungle. Comme pour les animaux, les radiations semblent n’avoir aucune conséquence sur la végétation. La nature se moquerait-elle des radiations ? »

Pourquoi ?

Un début d’explication possible : les taux de reproductions

Depuis Tchernobyl les mulots ont eu une quarantaine de générations. Ce qui leur laisserait le temps de s’adapter. Ils sont hautement contaminés, mais « ont l’air normaux et en parfaite santé ». La voix off  : « Comment expliquer ce paradoxe ? »

Renormalisation : la stabilisation rapide (à de nouveaux taux de radioactivité)

Au moment de Tchernobyl, c’est une  “phase aiguë”, « Les organismes vivants n’étaient pas préparés à ce type d’attaque, à des doses aussi fortes. Dans les jours et les mois qui suivirent la catastrophe, des cadavres d’animaux (image d’une dépouille d’un carnivore aux allures de lion), d’insectes (scarabées), de fleurs, d’herbes, d’arbres2 se comptaient par dizaines de millions dans la zone interdite.. en milliards sans doute pour tous les microorganismes et bactéries3. Des milliers de pins, proches de la centrale, roussirent en quelques semaines puis moururent. Les scientifiques donnèrent alors un nom à cette sinistre forêt : la forêt rouge (très scientifique comme terminologie). »

Adaptation

«Plus de 400 naissances anormales chez les animaux domestiques auraient été observées autour de la zone dans les mois et années qui suivirent la catastrophe. Mais du fait des retombées en tâches de léopard, des zones quasiment indemnes en côtoyaient d’autres totalement vidées de leurs faunes, exterminées par la violence des doses de radioactivité. A la différence des bombes nucléaires (images d’une explosion nucléaire) qui sont des flash et irradient de façon très courtes, ici les radionucléides tombés au hasard continuent de rayonner en toute discrétion tant qu’ils ne se sont pas tous désintégrés jusqu’à devenir des atomes stables. (…) Aujourd’hui, après plus de deux décennies, moins de 3% d’atomes radioactifs subsistent dans la zone interdite de Tchernobyl. Mais ceux qui restent sont là pour très longtemps et leurs comportements dans la nature sont autant d’énigmes pour les scientifiques (images d’oursons grimpants à un arbre). La zone de Tchernobyl est entrée dans une nouvelle phase, celle que les scientifiques appellent « phase-de-radioactivité-chronique-mais-de-faible-dose ».

Évolution de la radioactivité au cours du temps

Au fil des saisons les radionucléides se sont enfoncés dans le sol, « du coup une partie de la radioactivité provient du sous-sol et une autre de la végétation (irradiation chronique aux effets très peu connus). « Les organismes vivants, qu’ils soient animaux ou végétaux allaient absorber ces éléments radioactifs soit par inhalation, soit en se nourrissant. Ils allaient devoir lutter contre un ennemi de l’intérieur, subir une irradiation interne et devenir eux-mêmes radioactif. Toute la chaine alimentaire allait être atteinte ».

« Aujourd’hui la radioactivité est due principalement à deux radionucléides, le Césium137 et le Strontium90 »

Des différences de résistance d’une espèce à l’autre

Selon la taille des génomes

Les bouleaux résistent et ne montrent aucunes mutations, alors que les pins meurent ou montrent des phénotypes mutés. Cela serait dû aux différences de tailles des génomes : plus petits chez les bouleaux, ils ont moins de chance d’être heurtés par les radiations.

Selon les taux d’absorption de calcium et de potassium

« Les éléments radioactifs (strontium90 et césium137) s’introduisent en agissant à la manière de leurres (…) Ce combat de la nature contre ces envahisseurs est largement truqué. Les organismes vivant n’ont aucun moyen de les distinguer du calcium et du potassium. Ils n’ont jamais eu la moindre occasion de les rencontrer depuis l’origine du monde. Et pour cause, ils sont une pure invention de l’homme moderne et de ses déchets ».

Il y a donc aussi une variabilité d’intoxication, selon les plantes, en fonction de leurs besoins de calcium et de potassium. Ce qui implique également que certaines plantes sont nocives à la consommation, et d’autres comestibles.

Perspectives scientifiques

  • « Tchernobyl offre des opportunités de recherches vraiment fascinantes (…) qui ne pourraient être menées nulle par ailleurs ».
  • « Tchernobyl nous offre une prodigieuse possibilité de comprendre les conséquences biologiques d’un désastre nucléaire majeur ».
  • « Dans ce laboratoire gigantesque à ciel ouvert (…) les théories scientifiques allaient être durement mise à l’épreuve de la réalité »
  • « Ce fut une immense tragédie pour les hommes. Maintenant les scientifiques disposent ici d’un trésor qui permet d’étudier les effets des radiations. (…) Nous devons maintenant comprendre pourquoi nous voyons ce que nous voyons (images d’un cerf dans un champ). Qu’est-ce qui permet à ces animaux de vivre dans cet environnement avec, semble t-il, bien peu de conséquences ? »

Critique des “connaissances de laboratoire” :

« A Tchernobyl les études scientifiques n’ont strictement rien à voir avec les études de laboratoire où tout est sous contrôle et où on ne peut faire varier qu’un seul facteur ».
« A Tchernobyl les scientifiques observent les conséquences d’un accident nucléaire en situation réelle, bien loin des études en laboratoires où TOUT (intonation accentuée) est sous contrôle »

L’adaptation du monde vivant à la radioactivité

Le combat silencieux et invisible de la nature : pour tous les êtres vivants ce fut « un combat (…) à l’échelle du microscopique, parfaitement invisible, et au niveau le plus intime des cellules, celui des molécules, entre autres les chromosomes ».

Modification de l’écosystème : « La différence de résistance des plantes a bouleversé l’écosystème, le paysage s’est métamorphosé. Là où les pins sont morts, pas un n’a repoussé. Seuls les squelettes des arbres témoignent de la tragédie de 1986 »

L’évidence de Tchernobyl

« Non seulement les animaux vont bien mais ils n’ont pas subis de modifications »

Le cas des chevaux de Prévalsky et des rongeurs : en pleine forme « ils pullulent ». « Nous avons capturé des milliers de souris, nous n’avons observé aucunes modifications ou nécroses ». Pour les rongeurs, la radioactivité est semblable à un « stress » environnement qui ne met pas leurs vies en danger.

Explication

Des anti-oxydants (très présents chez ces espèces) luttent contre les radicaux libres formés par les destructions cellulaires dues aux radiations. Ils permettent de restructurer les dommages générés par les radiations.

Un (rapide) contre exemple ?

Diminution du nombre d’individus et de la diversité.

Les hirondelles : observations de tumeurs au niveau des ailes (asymétries), des yeux, des pattes, des pigmentations (albinisme). Variations anormales des tailles des oeufs. Sperme stérile. Des mutations dont « 10 n’avaient été observées nulle part ailleurs dans le monde »

Particularité

Ce sont des espèces migratrices. Elles ne sont pas nées ici, elles n’y restent pas.

“Test scientifique” : des souris et des hommes

Protocole

Des souris blanches de laboratoire sont apportées dans la zone de Tchernobyl pendant 45 jours. D’autres sont laissées en zone non contaminée. Puis les deux lots sont soumis à une forte radiation (en laboratoire).

Résultats :

Le lot ayant été à Tchernobyl résiste mieux. « Les radicaux libres sont éliminés de façon bien plus efficace ». Le passage par la zone contaminée jouerai donc un rôle de « vaccin » (plus précisément : effet hormesis)

Perspectives opératoires :

« Il serait envisageable de diminuer les effets des médicaments de chimiothérapie anticancéreuse. (…) On peut imaginer qu’un jour, les effets secondaires très négatifs de la chimiothérapie et de la radiothérapie, seront peut-être diminués grâce à une irradiation faible et longue comme celle des souris de Tchernobyl».

No man’s land

L’absence bénéfique (de l’humain)

Quand l’homme habitait à Tchernobyl, la pollution chimique de l’environnement était forte, son empreinte écologique terrible.

« Le départ de l’homme et donc l’absence de son activité ont eu des incidences très positives. Le animaux et les plantes, toutes ces terres et grands espaces ont recommencé à se développer indépendamment de l’homme, d’après leurs propres lois naturelles. Et en fin de compte, ils sont devenus plus riches, avec une plus grande diversité qu’à l’époque où l’homme était installé ici »

Un paradis pour les bêtes

« Des ours, des loups, des castors, des cygnes à bec jaune sont réapparus dans la zone interdite ». Et les signes abondent : la bonne santé et l’épanouissement c’est (aussi) pour les chauves souris (…) et pour le loup (…),  etc.

Un nouvel équilibre écologique s’est formé et il s’est installé partout « dans les ruines de la ville comme dans les forêts ou dans les champs ».

“Une nurserie d’animaux sauvages”

Les clôtures qui délimitaient et isolaient la zone interdites sont à l’abandon. « Les animaux peuvent entrer et sortir comme ils veulent. Ces dernières années la zone de Tchernobyl est devenue une véritable nurserie d’animaux sauvages pour toutes les régions aux alentours. Ils vaut mieux pour eux rester à l’intérieur, ils ne ressentent pas de toutes façons les radiations et ici il y a beaucoup de nourriture et une profusion d’abris. Ces dernières vingt années s’est recréé dans la zone de Tchernobyl un complexe écologique tout à fait équivalent à celui qui existait il y a des centaines d’années ».

Conclusion

Voix off : « Dans cette zone immense de Tchernobyl, la nature semble avoir repris ses droits sur les lieux mêmes d’une tragédie qui a bouleversé le destin de centaines de milliers d’êtres humains. Mais si l’adaptation de la nature s’est vraiment faite, c’est au prix de lourdes pertes, en particulier lors des premières années qui ont suivi la catastrophe, des sacrifices qui seraient inacceptables pour l’espèce humaine. »

  1. J’ai transcris une partie des commentaires et les ais structuré en chapitres pour en accroître la lisibilité. Les sentences entre guillemets correspondent à des transcriptions fidèles du texte lu – voix off – ou des dires des différents protagonistes du documentaire. []
  2. Petit glissement de langage : ici le mot “cadavre” désigne autant des dépouilles animales que des herbes sèches, des fleurs, ou des souches d’arbres. []
  3. Sans AUCUN doute en effet puisque un seul organisme de mammifère contient quelques trillions, c’est-à-dire des millions de milliards, de bactéries – cf. l’art “microbiotes” sur wikipedia.  Sur le flou qui entoure les grands nombres voir 800 000 []

15 Reponses à “ Tchernobyl, c’est le paradis (des bêtes) ”

  1. [...] This post was mentioned on Twitter by gunthert, Culture Visuelle. Culture Visuelle said: Culture Visuelle: Tchernobyl, c’est le paradis (des bêtes) http://goo.gl/fb/dhzjH [...]

  2. Marion Duquerroy le 27/05/2010 à 22:17

    Quelques notes musicales enregistrées par Peter Cusack pour corroborer ce retour de la nature, “Sound from dangerous Places, Chernobyl”:

    http://www.art-outsiders.com/archive_2009/artiste-04.html

    http://www.bbc.co.uk/radio4/science/soundsofscience.shtml

  3. Superbe article! J’ai pu en quelques sortes “lire” le reportage.

  4. @ Arthur : merci ^L^

  5. [...] Strontia was later found to be a compound of strontium and oxygen. In 1808, Davy found a way to produce pure strontium metal. He passed an electric current through molten (melted) strontium chloride. The electric current broke the compound into its two elements. Strontium is a silvery-white, shiny metal. When exposed to air, it combines with oxygen to form a thin film of strontium oxide (SrO). The film gives the metal a yellowish color. With a melting point of about 757°C (1,395°F), boiling point of 1,366°C (2,491°F), and density of 2.6 grams per cubic centimeter, strontium is so active it must be stored under kerosene or mineral oil. In this way, the metal does not come into contact with air. In a finely divided or powdered form, strontium catches fire spontaneously and bums vigorously. Strontium is active enough to combine even with hydrogen and nitrogen when heated. The Additionally on this topic you can read: http://culturevisuelle.org/catastrophes/2010/05/27/tchernobyl-nature/ [...]

  6. [...] la normalité de ce nouveau terroir. De fait, si l’on en croit les informations rapportées ici et là, la Zone semble devenue propice à l’épanouissement d’une partie de “la [...]

  7. [...] réinvestit depuis maintenant plusieurs décennies une zone anciennement urbanisée. Dans son billet sur Culture Visuelle, Yoann Moreau propose un résumé du reportage Arte “Tchernobyl: une histoire naturelle ?“, [...]

  8. [...] où la nature réinvestit depuis de longues années une zone anciennement urbanisée. Dans son billet sur Culture Visuelle, Yoann Moreau propose un résumé du reportage Arte “Tchernobyl: une histoire naturelle ?“, [...]

  9. Cher Yoann Moreau
    si vous le souhaitez je peux vous envoyer le script intégral du film.
    Luc Riolon

  10. [...] trouve encore sur le site ed Mystère-TV, nommé "La nature après Tchernobyl" et un article intéressant en lien sur CultureVisuelle, de Yoann Moreau. SI vous souhaitez lire des ouvrages en [...]

  11. Norbert Lamiraud le 14/03/2014 à 08:16

    Une étude qui dit le contraire (http://www.globalresearch.ca/chernobyl-and-fukushima-radiation-reduces-animal-and-plant-numbers-diversity-lifespan-fertility-brain-size-increases-deformities-and-abnormalities/5373292). Sauf pour les loups, qui doivent passer de zones fortement contaminées à d’autres moins. Pour les animaux qui se déplacent moins, c’est la cata…

  12. [...] même, les scientifiques s’opposent sur le scénario d’un Tchernobyl devenu un havre du règne animal depuis la catastrophe et la désertion humaine, comme nous l’expliquions en 2013, dans [...]

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