"Doudous"

Par Yoann Moreau - 26/12/2009 - 00:57 [English] [PDF] 

L’île de Pâques n’en finit pas de s’effondrer. Elle est tout d’abord devenue Le modèle historique d’effondrement écologique grâce à  Collapse, le best-seller de Jared Diamond où l’on découvrait des pascuans couper leur dernier arbre et… en mourir. Cette hypothèse est aujourd’hui controversée. Voici le nouvel opus : l’île de Rapa Nui pourrait, à l’inverse,  se présenter comme un modèle d’adaptation intelligente face à de profonds changements écologiques. Pour preuve, son état de santé au moment de l’arrivée des premiers navigateurs : ”Les insulaires ne construisaient plus de moaïs, ils avaient modifié leurs croyances, mais les explorateurs ont été surpris par la fertilité de l’île, produisant bananes, pommes de terre et canne à sucre”1.

Les anthropologues Terry L. Hunt & Carl P. Lipo2 ainsi que le Porto Ricain F.Torres3 proposent donc une nouvelle version de l’effondrement de cette civilisation. Ce serait l’arrivée des navigateurs (et de leurs moutons) au XVIIIem siècle qui aurait produit la catastrophe. Il ne s’agirait donc plus d’un d’écocide mais d’une acculturation fulgurante.

Aujourd’hui, face à la menace d’un tourisme “sauvage”, un appel est lancé par une statue : selon les chefs rapanuis un Moaï a en effet exprimé le souhait de se rendre à Paris (encore sous réserve du conseil des monuments chiliens), au Jardin des Tuileries, en 2010. Sous la menace renouvelée, voici donc – enfin ! – venu le temps d’un point de vue, d’une parole, d’une volonté et d’une action non humaine ?

Après les pandas, les ours, le corps bleuté de notre planète flottant dans l’espace, les icebergs à la dérive, voici venir plus que de simples illustrations (ou icônes) du réchauffement climatique, des interlocuteurs de pierre, des survivants d’une nouvelle forme : non pas des fantômes (survivances d’entités autrefois vivantes), mais des doudous (sur-vivances d’entités inertes). Tout comme pour les fantômes, on peut douter de la Réalité d’une “volonté Moaï”, mais pas de son efficacité symbolique. On sait la pertinence des doudous quand il s’agit de gérer et d’exprimer des angoisses. Il ne s’agit pas d’avoir raison ou de s’inscrire dans le Réel, mais de gérer de l’affectif ou du trauma. Ce n’est pas un exercice intellectuel, un combat d’idée quant au Réel (ou à la “réalité de la chose”), mais un traitement dont seule l’efficacité prime et est juge. Peu importe si la guérison est issue d’un placébo. L’imaginaire est efficace, la raison est pratique et le moai n’est pas un caillou, c’est une “connexion”.

Le Moaï4 va en France “pour apporter une énergie spirituelle qui va changer la conscience de l’humanité. Il y va pour métamorphoser la conscience du monde matérialiste en une conscience plus humaine”5.

Une conscience qui, dès lors, ne serait plus l’apanage de l’humain… Qu’en penses-tu mon doudou ?

  1. F. Torres, cité par C. Legrand, Le Monde, édition du 24.12.09 []
  2. cf leur article intitulé Revisiting Rapa Nui (Easter Island) “Ecocide” []
  3. cf. Modèle de survie ou exemple de catastrophe écologique ?, Le Monde du 23.12.2009 []
  4. Dilemme :  dois-je écrire “moaï” ou “Moaï” ? Dois-je commencer à reconnaître dans cette relique statuaire, le diplomate en mission d’un monde animiste opprimé ? Et, dès lors le doter de la majuscule qui sied à sa fonction et à sa condition d’être conscient []
  5. Propos recueillis par François Hauter, auprès d’Edgard Hereveri, pour Le Figaro, édition du 15/12/2008 []

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