Panoptique Tchernobyl : Images (presque) immobiles

L’une des caractéristiques des catastrophes radioactives c’est leur invisibilité : du feu sans fumée. Pas de grands cataclysme, pas d’effondrement spectaculaires, pas de traces particulières et visibles… le phénomène se tait au regard. Il y a du fantomatique à Tchernobyl, une histoire hante le lieu mais ne se donne pas à voir. De ce fait, on connait souvent les images collatérales de Tchernobyl, celles de photographes de talent (Paul Fusco en particulier), des images chocs (des fœtus malformés, des enfants en asiles ou difformes). On prête moins attention à l’énorme corpus de photos qui ne montrent rien de particulier (un site sous la neige semblable à toutes usines désaffectée, des chambres délabrées semblables à celles de toutes maisons désertées) qui pourtant sont foison sur le net. Quelques images devenues emblématiques jouent toutefois le rôle d’attracteurs étranges : le piano à l’abandon, les poupées oubliées, l’hélicoptère écrasé, le sarcophage.

Par ailleurs l’imaginaire aussi s’approprie la catastrophe : il est lié aux possibilités de mutations génétiques  et de malformations (mais aussi et surtout super pouvoirs ou mutants), aux formes d’héroïsmes qu’il a fallu développer en situation radioactive notamment la figure des Stalker (liquidateurs) et à Ghost Town, la ville évacuée de Pripyat.

“Photo Essay”

Paul Fusco, Magnum Photos, 2005
Un objet étrange : “Photo Essay”, entre la photo et le documentaire. Le photographe Paul Fusco (Agence Magnum) évoque les conditions du terrain, ses souvenirs hors cadre et commente les photos qu’il a pris entre 1996 et 2000. Un chapitrage organise la trame en 4 points :

1/ Paul Fusco, Photographer, Magnum Photos 2/ Ivan Shavre : a survivor’s account 3/ Novinki, Children’s mental asylum 4/ Alesya and the black rain. Une B.O. (Cello de David Darling) et des fondus au noir quasi systématiques donnent le ton. Bel objet dramaturgique mais aussi récit d’un témoin d’exception : le photographe P. Fusco.

Google images

renvoie 824 000 occurrences pour “Chernobyl” et 73 400 pour  ”Tchernobyl“, la version francisée du nom.
Tchernobyl est photographiée sous toute les coutures, l’image la plus consultée étant celle de cette femme dénudée “Miss Chernobyl 2004″, remarquez la spécificité du maillot. Quand les phantasmes s’appliquent aux évènements extrêmes cela produit des monstres d’exception : les mutants de X-Men, le gentille mais incontrôlable Hulk, le vengeur Godzilla… auxquels je consacrerai un billet. Si l’on tape “Czarnobylen revanche ce genre d’images n’apparaissent pas avant la 10ème page.
A remarquer également, les nombreux renvois aux jeux vidéos qui se sont inspirés des Stalker, les “liquidateurs” ces hommes qui se sacrifièrent pour nettoyer le site et s’atteler à la construction du sarcophage. Là-aussi les catastrophes activent tout un ensemble de pratiques imaginaires des catastrophes qu’il serait intéressant d’étudier. Je pense que cela serait à rapprocher en partie de l’effet de katharsis associé aux “catastrophes spectaculaires“.

Magnum Photos

présente une sélection de 357 clichés parmi les plus médiatisés et les plus “percutants”. L’équivalent d’une fiche technique (auteur, lieu, date, titre) accompagne chaque photo. Le lien étant rendu systématiquement obsolète, vous devez entrer “Chernobyl” (ou “Tchernobyl) sur le site de l’agence Magnum pour parvenir au corpus de photos associées. Les images sont téléchargeables sous leur forme taguée.

Corbis Images

présente 974 “articles”, mixes d’images et de textes :  les images y sont systématiquement associées de vignettes descriptives élaborées qui les documentent. Elles ne sont en général ni téléchargeables ni exportables (mais en vente).

Flickr

Les pool Road Chernobyl-Pripyat et Chernobyl rassemblent près de deux mille photos. Ils contiennent quelques images d’archives mais sont constitués principalement d’un corpus issu de visites récentes (postérieures à 2000) effectuées par des particuliers sur le site de la centrale (lien vers un tour operator avec 21 “clichés types”). Du coup cela donne aussi l’opportunité de voir la pratique amateur du terrain et de la difficulté de rendre compte d’une catastrophe dont l’une des principales caractéristique est l’invisibilité. Il faut du talent pour que l’image montre et indique la catastrophe qui s’est produite à partir de photos du site actuel. La plupart des “preneurs de photos” ont recourt à des mises en scènes de poupées à l’abandon, à des vues simples sur ces espaces abandonnés de Pripyat “ghost city” qui ne parviennent jamais à montrer plus que l’abandon d’une pièce, celui d’une chambre qui baigne dans le silence, celui d’une ville, de toutes les pièces de toutes les bâtisses d’une ville, et de ses rues. Comment montrer le fantomatique ? Le pool Road Tchernobyl-Pripyat y parvient peut être : la grande répétition de ces clichés médiocres, qui ne montrent rien et  laissent neutres, a commencé par me questionner en ce sens. Pourrquoi les gens ont-ils voulu prendre ces photos, les mettre en ligne ? C’est que pour eux il y avait du fantomatique, quelque chose (une mémoire, une histoire) habitait ce lieu mais il ne la voyait pas. Le site de BLH, emblématique de ce genre de production, met en récit les photos qu’il a pris à l’occasion d’une visite par tour operator.

Ces pools ont, il me semble, deux autres originalités. Premièrement on y voit des photos de gens se mettant en scène sur le site de Tchernobyl, la pose la plus récurrente étant celle avec le compteur Geiger. Deuxièmement, sur ces pool, les commentaires des internautes donnent une idée du ton et du rapport aux images, souvent de l’ordre esthétique on félicite le photographe plus que l’on commente “le montré” de sa photo.

7 Reponses à “ Panoptique Tchernobyl : Images (presque) immobiles ”

  1. [...] Panoptique Tchernobyl : Images (presque) immobiles [...]

  2. Bonjour, je me permets d’attirer votre attention à la fois sur mon travail photographique consacré à Tchernobyl et à l’analyse de la représentation photographique de ce lieu-évènement.
    Pour le premier : http://www.jf-devillers.com
    Pour la seconde : http://theoriedesimages.wordpress.com/2009/12/10/photographier-tchernobyl/

    Bien à vous,
    Devillers

  3. [...] première fois que je relevais ce rapport fut quand je travaillais sur le traitement visuel de Tchernobyl. De nombreuses photos du web renvoyaient en effet à des captures d’écran du jeu vidéo [...]

  4. [...] cette zone était devenue. Cela m’intriguait car lors de la rédaction d’un billet précédent j’avais déjà remarqué des photos de troupeaux de rennes étrangement associés à [...]

  5. [...] Tchernobyl il n’y a rien à voir, rien de particulier, rien de spécifique à écouter, rien de précis à saisir. Et cela à tel [...]

  6. Une équipe de journalistes vient de revisiter le site, leurs photos sont en ligne. Ils trouvent tellement peu de choses significatives, essayant vainement de réactiver des symboles en déliquescence (la grande roue, les statues en hommage aux stalkers, les intérieurs des maisons abandonnées en l’état, etc.), qu’ils en viennent à se photographier en train de photographier et de filmer. Non, vraiment non, il n’y a plus rien de catastrophique à montrer à Tchernobyl. Tout y semble normal. La catastrophe se naturalise.

Adresser une réponse