Selfie vs “nofie”. La question du sujet (visuel)

Par Yoann Moreau - 05/12/2013 - 13:06 - 3 Commentaires [English] [PDF] 

Publié dans Le Parisien (5 décembre 2013)

En déclic de ce billet, des images publiées ce matin dans Le Parisien et les billets récents d’André Gunthert autour de la production des Selfies. D’un côté le gommage médiatique des visages (comme dans le cas ci-contre), de l’autre leurs dispersions sur le web. Ce contraste entre ces deux pratiques rejoint une problématique d’actualité dans les sciences sociales : la question du sujet.

Le sujet. Notre tradition philosophique, celle de la Modernité, le place au centre de l’acte même de penser et d’organiser  la hiérarchie entre choses, êtres animés et humains1. Nous le savons tous, en 1637 R. Descartes écrit  (et pense dur comme fer) “cogito ergo sum“. Mais depuis que les images circulent comme la pensée – sans support matériel – une mise à jour du fondement ontologique du sujet pourrait poindre : on ne dirait plus seulement “je pense donc je suis”, mais également “je me vois donc je suis“. Lire la suite

  1. Question à l’ordre du jour outre Atlantique, puisque la justice américaine débat sur le statut de personne des chimpanzés. []

L’insoutenable catastrophe ?

Par Yoann Moreau - 03/10/2013 - 07:24 [English] [PDF] 

"Peur de Kashima. Fête en l'honneur du Namazu"

J’ai le plaisir de vous informer de la soutenance de ma thèse en vue de l’obtention du doctorat d’anthropologie de l’EHESS. Je tiens à remercier Culture Visuelle, son maître artisan André Gunthert et l’ensemble de l’équipe technique et de rédaction, pour m’avoir hébergé sur cette magnifique plateforme : je vous suis plus que reconnaissant ! Après un an de silence “théseux”, je reprendrai du service dès novembre, suivant l’actualité, avec de nouvelles billes et grilles de lectures issues de mes recherches académique et théâtrale. Si le coeur vous dit de courir le risque d’assister à une soutenance sur les catastrophes…

Catastrophes et mondes

Disputes et trajectoires du sens des aléas majeurs

le jeudi 10 octobre 2013 à 14 heures
Salle Maurice et Denys Lombard 96, Boulevard Raspail, 75006 Paris Lire la suite

La tectonique des images

Par Yoann Moreau - 07/10/2012 - 06:49 [English] [PDF] 

Ōtsuchi (大槌) préfecture d'Iwate (Japon), 9 mois après le tsunami.Capture d'écran, cliquer sur l'image pour accéder à la vidéo source.

“La catastrophe du  11 mars 2011 a été vécue et vue en direct par le monde entier. Filmé en temps réel : le séisme. Capturées par téléphone portable : les vagues du tsunami. Enregistrées : les montagnes de débris. Disparus : le corps des victimes. De la destruction partout mais pas de morts… Dans ce tsunami d’images personnelles et médiatiques, quel récit se dégage ?”

Un document radiophonique.

Les images commentées sont rassemblées ici.

Document initialement diffusé par France Culture / Sur les Docks, 13 aout 2012 par Michel Pomarède. Invité : Yoann Moreau. Lire la suite

L’effet exo-planète (fisheye, suite)

Par Yoann Moreau - 07/08/2012 - 18:30 - 5 Commentaires [English] [PDF] 

L'une des premières image prise par le NASA Curiosity Rover. Crédit image : NASA/JPL-Caltech

Changement de décor.

Cette première image du drone “Curiosity” arrivé sur le sol de Mars hier à 07:37 (heure de Paris), diffusée par la Nasa évoque  mon récent billet sur l’usage d’une optique fisheye pour donner une dimension globale à un phénomène local.

Dans cette image, l’optique fisheye produit l’impression que l’ombre portée par le robot s’étend à une planète entière. Implicitement, c’est l’image d’une mainmise. L’image d’une conquête.

Plus les heures avancent, plus les images sont mises à plat (elles sont linéarisées par ordinateur, afin – explique le site de la Nasa – de compenser l’effet de distorsion de “l’œil de poisson” du Rover). Lire la suite

L’effet local-global (fisheye)

Par Yoann Moreau - 20/07/2012 - 10:31 - 4 Commentaires [English] [PDF] 

La place de la Puerta del Sol (Madrid). Manifestation contre l'austérité. (Photo Sergio Perez. Reuters)

La terre est ronde et rassemble l’humanité dans une même bulle.

Chacun respire désormais dans une même ambiance planétaire (nous dit-on). Les flux culturels, tant économiques que politiques et écologiques se rassemblent dans ce que l’on nomme communément la mondialisation. Comment traduire cela par l’image ?

Une photo de Libération, parue ce matin1  parvient, il me semble, à donner cette dimension à une manifestation qui a eu lieu hier soir sur la place de la Puerta del Sol (Madrid).

Le léger effet de distorsion qui courbe l’image (certainement lié à l’emploi d’un objectif fisheye) donne à lire l’événement comme la portion d’une sphère plus vaste (qui pourrait être la Terre). La manifestation s’inscrit directement, par cette simple variation de courbure, comme s’il s’agissait d’un phénomène global : indignés les espagnols ? Oui. Mais l’image ainsi travaillée suggère également : “Nous sommes tous indignés”. Lire la suite

  1. Les Espagnols manifestent leur ras-le-bol face à l’austérité“. []

Clichés d’une Grèce en crise / M. Vassilakis


"Mort aux politiciens"

“La crise grecque”. A priori, le vocable réitéré en boucle par les médias est univoque. La Grèce est en récession depuis 2008. Son économie tourne au ralenti et la dette publique ne cesse de s’accroître si bien qu’aujourd’hui, elle a dépassé le seuil des 165% du PIB. “La crise grecque” est une réalité économique, mais celle-ci demeure en fin de compte bien abstraite si l’on s’en tient à son seul traitement médiatique.

Mélissa Vassilakis, une étudiante de Master en Anthropologie, se propose de documenter une partie de l’invisible, de l’ordinaire d’un quotidien de crise qui ne fait les titres de l’actualité  que lorsqu’il cesse de suivre son cours : suicides publics, manifestations qui tournent en émeutes, arrestations violentes des immigrés clandestins, etc.

Entre mars et mai 2012, elle traverse les différents quartiers d’Athènes et voyage jusqu’à l’île de Corfou, saisit ambiances et atmosphères, impressions et paroles, graffitis et reconfigurations des espaces urbains. Elle dresse un portrait constitué d’”instantanés” et propose une sorte de “photomaton ethnographique”, pris sur le vif.  Elle donne à voir, entre journal de voyage et récit ethnographique, d’autres clichés, plus intimes cette fois. On touche alors à l’infra-crise et au vécu local : Quelle réalité concrète recouvre la crise économique grecque ? Quelles en sont les incidences à l’échelle des personnes ? Lire la suite

Le “spectraculaire” (Fukushima est-elle une catastrophe ?)

Par Yoann Moreau - 28/02/2012 - 16:30 - 25 Commentaires [English] [PDF] 

1967 - Enceinte interne de Fukushima Dai Ichi.

Ce qui s’est produit dans le complexe nucléaire de Fukushima Daiichi (福島第一原子力発電所) le 14 mars 2011 est un événement rare, le deuxième de ce genre après Tchernobyl. Son impact principal ne consiste pas dans sa dimension spectaculaire – l’explosion des réacteurs – mais dans sa part radioactive, invisible et difficilement quantifiable.

Cette dimension « spectrale » doit être étudiée avec la plus grande attention car elle relève d’un champ d’expérience situé en deçà de la réalité sensible. L’émission de radioactivité est en effet une donnée environnementale (kankyô 環境) avant que d’être une réalité du milieu humain (fûdo 風土). Cela signifie qu’elle affecte le vivant de manière organique, en deçà de tout registre de prédication. Autrement dit, quoi que l’on en dise, quoi que l’on en pense et quoi que l’on fasse, l’accroissement de la présence d’isotopes radioactifs dans la biosphère est une donnée avec laquelle il s’agit désormais de composer. Cela hante le monde depuis sa base, le modifiant de manière objective pour plusieurs centaines de milliers d’années1. Dans l’état actuel de nos connaissances, nous n’avons pas les moyens d’y remédier. Lire la suite

  1. La période au terme de laquelle la radioactivité décroît pour moitié varie selon les isotopes : 131Iode/8 jours; 134Césium/2 ans ; 90Strontium/28 ans ; 137Césium/30 ans ; 239Plutonium/28 mille ans ; 238Uranium/4,5 milliards d’années (Galle, Paulin, & Coursaget, 2003). []

Après le Déluge

Par Yoann Moreau - 06/11/2011 - 19:28 [English] [PDF] 

À propos de Dead Forest Storm (5:15), de Charly Nijensohn.

“C’est en se tenant assez longtemps à la surface irisée que nous comprendrons le prix de la profondeur” (G. Bachelard, L’Eau et les Rêves, éd. José Corti, 1942, p. 16).

Faisons fi de l’histoire factuelle. Quittons les rives d’un lac artificiel dont la masse d’eau est chargée d’alimenter une ville de caoutchouc. Oublions qu’un flot humain, drainé par les bidons urbains de Manaus, a engendré un déluge qui emplit aujourd’hui les terres ancestrales des sociétés Waimiris et Atroaris. C’est de l’histoire ancienne. Quinze ans en Amazonie, c’est le temps d’une génération et donc, d’une régénération. Exit de profundis, observons le nouvel horizon, l’eau et les rêveries de notre volonté. Lire la suite

Rorscha. Lettre (visuelle) à un jeune prophète

Par Yoann Moreau - 02/10/2011 - 20:20 - 3 Commentaires [English] [PDF] 

Une comédienne se pose en prophète, du haut de la salle, face à la scène. Elle annonce une fin de monde durant toute une nuit…
Au petit matin, vers 06h, quand je suis passé voir cette performance1, elle semble proche de la transe. Ses mots, chargés de nos fatigues (la sienne de performeuse, la mienne de spectateur), semblaient drainer le sens de la nuit, celui de rêves inconscients ou prophétiques.

Je tente de répondre à cette proposition par un montage vidéo. J’entends aussi réagir à tout un mouvement de philosophes et de sociologues penchés sur les catastrophismes et désireux d’y jeter – avec raison – leurs lumières2. Lire la suite

  1. Demain le ciel sera rouge, performance réalisée par Christian Boltanski, en collaboration avec Jean Kalman, Murielle Bechame et Virginie Colemyn – oubliée dans le générique, mais je vais y remédier. Présentée dans la nuit du 1er au 2 octobre 2011, au Théâtre de l’Atelier. []
  2. Voir notamment le dernière ouvrage, inspiré – dans tous les sens du terme – de Régis Debray, – Du bon usage des catastrophes -. Voir également les travaux de Jean-Pierre Dupuy, notamment “La marque du sacré”, et “Pour un catastrophisme éclairé” []

Pourquoi les japonais continuent à vivre au Japon ?

Par Yoann Moreau - 23/09/2011 - 16:18 - 21 Commentaires [English] [PDF] 

Dans un bus, quelque part entre le XVIIIe et le XIXe arrondissement de Paris.

- « … Et toi, qu’est-ce que tu fais dans la vie ? »
Ça fait maintenant cinq ans que
- « Je tente de finir une thèse ».
- « Ah bon, tiens ? Et tu étudies quoi ? »
- « Je bosse sur les… CATASTROPHES. »

Je ne sais plus prononcer « catastrophe » sans y mettre un accent particulier, peut être une intonation chargée d’inconfort (comment résumer une thèse le temps d’un trajet en bus ?). J’observe son visage, la surprise d’abord, puis l’intérêt qui se forme et se précise. Elle traverse un moment de concentration interne puis, d’entre ses sourcils blonds jaillit la première question.- « Les catastrophes, c’est les catastrophes naturelles ? Ou bien… Celles qui sont produites par l’homme ? ». Lire la suite