Tous éditeurs ? L’éditorialisation sur les réseaux sociaux.

Par Grégory Divoux - 8 avril 2011 - 18:00 [English] [PDF] 

Les questions liées à l’éditorialisation des images publiées dans la presse papier et en ligne reviennent souvent sous la plume des auteurs de Culture Visuelle à l’image du dernier article d’Olivier Beuvelet sur la nouvelle mise en page du site Internet du Nouvel Observateur. Comme souvent avec les articles en ligne que je trouve intéressant, j’ai signalé sa publication sur mon mur Facebook en en partageant le lien. Et, encore imprégné de cette lecture fort pertinente sur l’influence du cadrage dans la réception d’une image d’actualité, je me suis rendu compte que cette opération rendue quasi-automatique par l’utilisation d’une petite application présente sur les blogs de Culture Visuelle révélait des mécanismes similaires à ceux présidant à l’élaboration des mises en pages des plus grands titres de presse. En effet à chaque lien partagé sur son mur, Facebook propose d’associer une image sous forme d’une petite vignette. Or au moment de partager le lien d’Olivier, l’application Facebook me propose de choisir entre 22 vignettes différentes. Et si plusieurs des images proposées proviennent de l’article en question, toutes n’ont pas forcément un lien avec ce dernier. Ainsi je retrouve des images illustrant d’autres articles, des portraits, le logo de la plateforme Culture Visuelle ou encore l’image choisie par Olivier en bannière de son site. Le tout sans aucune légende qui pourrait aider mon choix.

Quelques vignettes proposées pour illustrer le lien vers l'article d'Olivier Beuvelet sur Culture Visuelle

Et cette situation se présente à chaque fois que je dois partager un lien vers un article de Culture Visuelle. En revanche sur plusieurs sites d’information (Lefigaro.fr, Lemonde.fr, Owni.fr), le choix est réduit à sa plus simple expression : une image tirée de l’article en question ou pas d’image du tout. En revanche sur plusieurs autres sites comparables, je me suis retrouvé dans la même situation que sur Culture Visuelle. Avec des propositions parfois assez farfelues comme sur le site du journal Libération ou Rue89. Sur Slate.fr j’ai même eu le choix parmi 43 vignettes ! Souvent les propositions visuelles sont si éloignées de l’article en question qu’elles se disqualifient d’office et la présence quasi systématique d’un logo permet en général une illustration par défaut des plus efficace, mais il arrive que l’on puisse choisir entre deux illustrations crédibles mais orientant différemment la lecture comme pour cet article de Rue89 sur François Hollande que l’on peut illustrer soit d’une photographie de presse de Hollande au milieu des journalistes soit d’une une de Paris Match où il pose en studio aux côtés de Nicolas Sarkozy.

Choix des vignettes proposées pour illustrer un lien vers un article du site de Libération

Quelques vignettes proposées pour illustrer un article de Rue89

Quelques vignettes proposées pour illustrer le lien vers un article de Rue89

Toutes proportions gardées et sachant bien qu’il ne s’agit là que de simples vignettes de quelques dizaine de pixels de large, me voici donc à chaque fois dans la même position qu’un éditeur devant composer une une : comment configurer au mieux le titre d’un article, un court résumé, l’image devant l’illustrer et son contenu ? Comment gérer les interactions entre ces quatre éléments ? Comment inciter le lecteur potentiel à cliquer sur ce lien que je partage ? Quelle illustration privilégier ? Celle qui colle le mieux à la thèse de son auteur ? La plus esthétique ? Celle qui s’intégrera le mieux sur mon mur Facebook ? Celle au contraire qui détonera le plus ? Dois-je faire passer un message par l’illustration choisie ou doit-elle se révéler le plus neutre possible ? Sachant que dans le système médiatique actuel, l’éditeur va se retrouver devant un choix quasi infini d’illustrations. Toutes ces questions sont plus ou moins conscientes ou en tout cas leur résolution relève plus de quasi-réflexe de mise en page que de grandes interrogations sur le sens de l’éditorialisation des images : à être confronté en permanence aux images et bien entendu aux images éditorialisées car aucune image ne se donne toute nue, nous en développons un ensemble de réflexes qui fait que nous nous conformons à un ensemble de règles pré-établies : à chaque fois par exemple que j’ai pu voir le lien vers l’article d’Olivier Beuvelet signalé, la même image avait été choisie. Et surtout il est extrêmement rare de choisir une illustration en totale contradiction avec le texte relayé : l’image marche bien sur le mode de la soumission à un message pré-existant ; elle ne vient que rarement en opposition ou en contrepoint.

Il n’en reste pas moins que ce simple moment de choix d’une toute petite vignette pour illustrer un lien vers un article rappelle qu’une information, y compris visuelle, reste bien tributaire de tout une chaîne d’intervenants et à de constants arbitrages à chaque maillon de celles-ci. Il n’y a pas de ligne droite entre les événements et leur réception par les lecteurs et les spectateurs. Et il n’y parfois pas besoin de chercher loin pour en trouver l’illustration la plus évidente.

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8 Reponses à “ Tous éditeurs ? L’éditorialisation sur les réseaux sociaux. ”

  1. Merci Grégory pour cet article très intéressant et très bien illustré ;-) , qui met le doigt sur une pratique presque quotidienne, machinale et souvent inconsciente, dont la portée est pourtant très importante pour comprendre l’usage des images dans les médias… Ton article attire aussi l’attention sur cet aspect “publicitaire” de l’illustration qui est aussi là pour accroître le désir du texte chez le lecteur, comme le titre, et en donner, éventuellement, une idée juste. Le commentaire accompagnant le lien est aussi une sorte de surtitre qui éditorialise le partage, propose une interprétation du texte…
    Il s’agit là d’un des nombreux (petits) pouvoirs médiatiques que Facebook confère à ses usagers, changeant, probablement, progressivement, le rapport de chacun aux images accompagnant les textes… De même que l’usage des logiciels de montage video présents sur tous les ordinateurs constitue une leçon pratique de cinéma, l’usage de ce choix (et la frustration qu’il génère parfois) constitue une leçon de médiatisation… il y a d’ailleurs des personnes sur Facebook, qui sont devenus de vrais éditorialistes politiques et qui n’hésitent pas à jouer de ces vignettes dans un sens… “propagandiste”.

  2. Merci pour vos commentaires.

    @Olivier : effectivement je suis de plus en plus convaincu que FB et plus généralement l’ensemble des pratiques éditoriales en ligne (blog, twiter…) permettent par l’investissement d’un ensemble d’interstices par les utilisateurs eux-mêmes une meilleure compréhension des enjeux de la fabrique de l’information, et il y a sans doute pour tout le monde (professionnels comme simples lecteurs) pas mal à y gagner.

  3. A ce propos est interessant à voir c’est le site PostPost (http://www.postpost.com/). Là, en se connectant en même temps qu’à son Facebook on vois tous les signalements de ses amis de differents façons. Il me semble que dans une future proche tous ses systèmes de visualisation changeront davantage…

  4. Merci Grégory d’avoir noté cette expérience. C’est très intéressant ce que tu décris et cela m’est arrivé aussi quand je copie l’URL de l’article pour le partager sur Facebook. Je me permets quelques observations.

    Pour partager un lien d’un article depuis un site tiers sur Facebook, ce dernier a mis en place son bouton “partager” dont il existe 2 versions. Voir aussi les propriétés d’un lien Facebook

    - Le bouton de l’ancienne version s’affiche en un seul “f” comme sur le site de Rue89. Puisque ce bouton de partage n’a pas de paramètres d’affichage précis, Facebook affiche toutes les vignettes liées à l’article.

    - Pour la nouvelle version de cette application le bouton s’affiche comme “f partagez” ou “f share”, exemples à vérifier sur les sites d’OWNI et lemonde.fr. Si un article est partagé en sélectionnant cette deuxième version il n’y a qu’une seule vignette qui s’affiche et l’utilisateur n’a pas à piocher.

    Je me suis interrogée aussi sur le partage des vidéos YouTube sur Facebook. Dans ce cas Facebook propose de choisir entre quelques photogrammes 3 à 4 max, du clip. A aucun moment les vignettes d’autres clips figurant sur la page source ne s’affichent pas.

    Donc, la sélection entre plusieurs vignettes pour illustrer le lien serait réserver à certains sites qui n’ont pas encore ajouter la nouvelle version du bouton “partager sur Facebook”.

  5. Merci Fatima pour ces précisions techniques très intéressantes. Effectivement je ne me suis pas plongé dans les méandres de la mécanique du partage des liens sur Facebook, me plaçant d’emblée dans la position du simple utilisateur et non du créateur de contenu. Et tes précisions sont l’occasion de préciser que les choix laissés à l’utilisateur sur le réseau social Facebook sont bien contraints en premier lieu par les créateurs de contenu qui peuvent par exemple décider de “verrouiller” l’affichage de vignette des liens pointant vers leurs articles. C’est bien en ce sens que je parle dans mon commentaire précédent d’interstices que peuvent investir les utilisateurs.

  6. [...] une règle basique: les contenus comportant une photo ou une vidéo ont plus de succès sur Facebook qu’un simple texte. «Pourquoi? Parce qu’on repère mieux dans le newsfeed les contenus dotés d’une image [...]

  7. [...] son billet sur Culture Visuelle « Tous éditeurs : l’éditorialisation sur les réseaux sociaux« , Grégory Divoux montre qu’un geste aussi basique que le partage d’un lien [...]