Pacification, un jeu de guerre

Par Jean-no - 06/08/2014 - 20:06 [English] [PDF] 

Difficile de ne pas penser à la guerre, ces temps-ci, malgré l’été et les vacances. Les événements récents m’ont inspiré un programme écrit hier et publié aujourd’hui six août, un peu après minuit, c’est à dire — je n’ai réalisé cette coïncidence que plus tard — quelques dizaines de minutes après que l’on ait sonné la célèbre cloche du mémorial de la paix à Hiroshima, comme chaque année, en souvenir du soixante-neuvième anniversaire du largage de la bombe « Little Boy »1.

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Ce programme, réalisé rapidement2 avec Processing fonctionne plus (Chrome) ou moins (Firefox) dans tous les navigateurs compatibles HTML5. Dans des conditions idéales, il est même sonorisé !
La forme est celle d’un jeu : on peut faire monter et descendre un avion de chasse, et, en cliquant ou en appuyant sur la barre-espace, lui faire larguer des bombes. On ne sait pas ce qu’on bombarde, et le jeu n’a pas de fin. À l’imitation des chaînes télévisées d’information en continu, l’écran affiche des informations diverses : un compteur qui s’augment après chaque largage de bombe ; l’heure ; un indice dont on ignore l’utilité qui monte et qui descend ; enfin, un bandeau diffuse des phrases inspirées de l’actualité ou des Principes élémentaires de propagande de guerre recensés dans le livre éponyme d’Anne Morelli.

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J’ai lu dernièrement que les Israéliens préféraient ne pas savoir ce qui se passait de l’autre côté du mur, dans la bande de Gaza, que leur armée bombardait pourtant tout en la maintenant sous embargo.
Mais, sinon la distance, quelle différence peut-on faire avec les États-Unis, la Grande-Bretagne ou la France, qui, à grand renfort de bombes, vont « libérer » des peuples qui ne les ont pas nécessairement sollicités, les plongeant parfois dans un chaos indescriptible : Irak, Afghanistan, Lybie, Mali, République centrafricaine3 ?
Et alors que nous finançons, fournissons ou lançons des bombes à destination d’ex-colonies riches en matières premières, notre obsession politique est que le ressortissants de ces pauvres pays pauvres ne franchissent pas nos frontières. Savons-nous, voulons-nous vraiment savoir, ce que font nos armées hors de nos pays ? Nous voyons tout ça, quand nous le voyons, de haut, de loin, comme l’avion de guerre de mon jeu absurde.

  1. L’histoire de la bombe d’Hiroshima est assez passionnante, au passage, j’y consacre une page de mon livre Les Fins du monde, puisque c’est un épisode capital dans l’histoire des peurs contemporaines, en tout cas pour les gens qui ont mon âge ou plus. Contrairement à ce qu’on a beaucoup dit, le Japon n’a pas en besoin de cette démonstration de puissance pour se décider à capituler : le pays était à bout de forces. Au cours de la guerre, Franklin Roosevelt avait mis en œuvre de moyens inouïs pour construire la bombe, non pas avec le Japon en ligne de mire, mais parce qu’il pensait que l’Allemagne était en passe de produire sa propre bombe. À la mort de Roosevelt en avril 1945, la victoire finale des alliés ne fait plus aucun doute — Hitler se suicidera trois semaines plus tard —, l’Allemagne avait abandonné son programme atomique, et l’arme secrète avait vraisemblablement vocation à le rester. Franklin Roosevelt avait soigneusement dissimulé l’existence de la bombe atomique à son vice-président, Harry Truman, dont il se méfiait visiblement avec raison. Le secret a survécu une quinzaine de jours. À peine informé, Truman a exigé qu’on effectue un premier test de la bombe, dans le désert du Nouveau Mexique, tout en commençant la préparation des bombardements au Japon, avec l’aide, notamment, du mathématicien John Von Neumann, qui calcula soigneusement l’altitude optimale de l’explosion — optimale pour produire les dégâts les plus dévastateurs. Von Neumann tentera d’imposer comme objectif la ville historique de Kyoto, qui sera finalement épargnée, au détriment des modestes préfectures d’Hiroshima et Nagasaki. Au cours de leur histoire, les États-Unis ont déclaré plusieurs guerres, ou menacé de le faire, en affirmant que leurs adversaires risquaient d’employer l’arme atomique, mais à ce jour — et espérons que ça ne change pas —, ce pays reste seul à avoir employé une telle arme sur des populations et dans le cadre d’un conflit.
    Outre l’ivresse de la puissance et le plaisir enfantin d’essayer un nouveau jouet, on peut supposer que la motivation principale de Truman était de faire une démonstration de force pour impressionner l’URSS. Staline avait bien entendu déjà lancé son programme nucléaire, et le premier essai soviétique a eu lieu en août 1949, événement retenu pour dater le début de la guerre Froide.
  2. Je le précise pour qu’on me pardonne ses performances médiocres et des éventuels bugs. Je sais notamment que le son ne fonctionne pas sur les plate-formes mobiles Apple.
  3. Guerres auxquelles il faut ajouter les conflits auxquels nous ne participons que par une influence indirecte, mais néanmoins déterminante : Syrie, Rwanda, Congo, etc.

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