Souvenirs de l’empire de l’atome

Par Jean-no - 06/01/2013 - 00:50 [English] [PDF] 

souvenirs_empire_atomeIl est assez difficile d’être surpris par une bande dessinée ces temps-ci, et encore plus difficile de trouver quoi lire dans le domaine : près de cinq mille albums sont sortis cette année, ce qui fait plus de quinze livres chaque jour, et ce à un niveau moyen de qualité plutôt élevé, peut-être plus élevé que jamais, dans un marché où l’on ne peut se fier à aucun repère habituel : des petits éditeurs passionnés apparaissent chaque jour, de gros éditeurs traditionnels publient des « romans graphiques » réussis, des centaines de séries, du pire au meilleur, débutent en mangas, et quand aux pionniers de l’édition dite « indépendante », ils multiplient les découvertes d’auteurs venus d’horizons parfois lointains et surprenants. Les libraires sont débordés par le nombre de nouveautés, peinent à mettre en exergue les albums qui le méritent et à orienter les lecteurs. On ne sait plus quoi lire.

C’est pourquoi je me trouve chanceux d’avoir eu l’honneur et le plaisir de lire en avant-première le très beau, palpitant et surprenant Souvenirs de l’empire de l’atome, par Alexandre Clérisse (dessin) et Thierry Smolderen (scénario), édité par Dargaud1.

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Le graphisme rappelle immédiatement les illustrations des années 1950-1960 (Charley Harper, Miroslav Sasek, Jim Flora, Alain Grée, Mary Blair, Moritz Kennel,…), et notamment les illustrations d’encyclopédies scientifiques pour jeunes ou certains films pédagogiques du couple Eames. Le livre contient aussi des flashbacks et des références directes à des médias comme la science-fiction américaine de la première moitié du XXe siècle (Buck Rogers, Flash Gordon, John Carter), le cinéma britannique et américain ou la bande dessinée belge des années 1960. Chaque fois, le dessin s’adapte discrètement aux univers évoqués et à leur mode visuel. Bien qu’on puisse sans problème lire l’album sans disposer des références qui ont servi à le construire, l’érudition aussi foisonnante que cohérente qui se cache derrière est un régal : on reconnaît sans peine des citations du film Things to come (1936) d’après H.G. Wells et on apprend sur le blog Empiredelatome que le film The V.I.P.s (1963), qui se déroule dans un aéroport, a lui aussi servi de source d’inspiration aux auteurs. Entre autres objets on reconnaît le module de communication du film This Island Earth (1955), des automobiles Ford, General Motors, Chrysler, Buick, Citroën, des jouets inspirés par la science-fiction et la science parmi lesquels les jouets radioactifs tels que ceux mentionnés sur le présent blog il y a quelques années. Parmi les autres références, on note László Moholy-Nagy, la designer textile Lucienne Day, et on croise des créations artistiques, des meubles ou des appareils électro-ménagers de designers tels que Charles et Ray Eames, encore eux, et (je suppose) des créations plus ou moins directement inspirées par Frank Lloyd Wright, Le Corbusier, Mies Van der Rohe, Arne Jacobsen, Marcel Breuer, George Nelson, Raymond Loewy, le Surréalisme, le Bauhaus,… On voit aussi des objets issus de l’imagination d’André Franquin et de Jidéhem2. André Franquin fait une apparition explicite dans le récit.

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Quand au méchant de l’histoire, un dénommé Zelbub, il nous rappellera autant le Zorglub de Spirou et Fantasio que le monsieur de Mesmaeker de Gaston Lagaffe et peut-être aussi Alex Osborn, l’inventeur de la technique du Brainstorming. Bruxelles est un des décors du récit, avec l’exposition universelle de 1958 et son célèbre Atomium, monument emblématique d’un modernisme ouvert sur un futur à la fois radieux et inquiet. L’histoire de la science-fiction est elle aussi évoquée, avec des citations de Galaxy ou Amazing Stories.

Je ne sais pas si toutes les références que je me suis amusé à chercher sont exactes, et je suis certain qu’il y en a bien d’autres à trouver, je suis loin d’être suffisamment attentif aux œuvres et aux créateurs pour le dire, mais l’album est une mine et ravira les spécialistes du design. J’y ai vu aussi des allusions à l’affaire Ummo (des scientifiques qui ont, dans la vraie vie, affirmé avoir reçu des informations provenant de la planète Ummo) ou à l’album Les martiens sont là, par Willy Vandersteen3, mais l’un et l’autre ne font semble-t-il pas partie des références (conscientes en tout cas, je l’ai interrogé à ce sujet) de Thierry Smolderen. En revanche, ce dernier s’est sérieusement penché sur l’étrange histoire du jet-propelled couch, le « divan à réaction », une affaire commencée en 1955 qui portait sur la thérapie d’un dénommé Kirk Allen — pseudonyme donné par l’analyste qui s’est occupé de lui — qui affirmait communiquer avec des hommes d’un futur lointain par télépathie, et dont on a par la suite pensé qu’il s’agissait de l’auteur de science-fiction Cordwainer Smith.

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Le récit de Souvenirs de l’empire de l’atome est largement inspiré par cette mystérieuse histoire. Le personnage principal, Paul, écrit de la science-fiction, comme Cordwainer Smith, et a, comme Kirk Allen et Cordwainer Smith, grandi en Chine. Et tout comme Kirk Allen, il pense être capable de se projeter en esprit dans un futur lointain. Ses mystérieuses notes attirent l’attention de ses employeurs à Washington, et lorsqu’il promet d’en finir avec son obsession du monde futur et, à l’avenir, de passer un peu plus de temps « sur cette planète », il ne rassure personne et on le force à consulter. Paul est-il victime d’un traumatisme lié à son enfance, ou bien communique-t-il effectivement avec Zarth Arn, immense chef de guerre de galactique qui naîtra dans un peu plus de cent-vingt mille ans ? Est-ce qu’un scientifique spécialiste de l’hypnose et du brainstorming est effectivement parvenu à produire des objets ultra-modernes pour l’armée et pour les ménagères en s’inspirant des rêveries et des visions de Paul ?

Vous verrez bien, je m’arrête là.

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Cet album est une méditation inspirée sur l’imagination, l’évasion, le progrès, sur l’«envie de futur» et le refus de s’en tenir au monde tel qu’il est, toutes ces choses que l’on voit à l’œuvre autant dans la science-fiction que dans le modernisme artistique, technologique et industriel. Une bande dessinée sur le XXe siècle, sur la Guerre Froide, mais aussi, et c’est nettement plus inattendu, sur le design. Je sens que Thierry Smolderen, grand passionné de science-fiction, certainement lecteur de la meilleure période de Spirou dans son enfance, né à Bruxelles au milieu des années 1950, a mis beaucoup de lui dans cet album. Quand au jeune Alexandre Clérisse, qui a étudié à l’école supérieure de l’Image à Angoulême, où Thierry Smolderen enseigne, son talent de dessinateur mais aussi de designer graphique lui promettent un grand avenir. La couverture, les inter-titres et les pages de gardes relèvent bien entendu de la citation ou du pastiche de travaux des années 1950-1960, mais n’en sont pas moins très inspirées.

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  1. Si j’en crois la page de garde du livre, Dargaud a désormais une filiale sur Jupiter
  2. Jean De Mesmaeker, dit Jidéhem, fut l’assistant d’André Franquin, notamment, et a donné les traits et le nom de son propre père à un personnage d’homme d’affaires colérique dans la série Gaston Lagaffe, M. de Mesmaeker.
  3. Dans un peu plus d’un mois, nous fêterons le centenaire de la naissance de Willy Vandersteen, qui est un peu le Tezuka d’Anvers. Comptez sur moi pour parler de cet auteur immense, à l’œuvre prolifique et néanmoins méconnue en France.

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