Portrait de la singularité quelconque
En décidant de faire du « Protester » la personnalité de l’année 2011, le magazine Time s’imposait une ambition : donner à ce protestataire générique une figure universelle contemporaine. Cette figure, il la commande à un graphiste en vogue, le californien Franck Shepard Fairey, alias Obey Giant, un homme de la génération du Street Art engagé.
L’image finale frappe à la fois pas ses choix radicaux et par ses ambigüités.
Commençons par ses ambigüités : homme ou femme ? Amérique Europe ou Afrique ?[1] Le style de Obey Giant, sa palette de couleur habituelle (noir, rouge, ocre) peut évoquer le printemps arabe. Il s’agit pourtant clairement pour l’artiste d’une image féminine du mouvement Occupy dont la généalogie graphique est publique :
“I’m happy with this Time cover mostly because I’m proud to help acknowledge and amplify the influence of protest movements this year, especially Occupy Wall Street. Exposure leads to dialogue, and I’m glad that the issues Occupy is concerned with are finally being discussed. With the cover image I wanted to capture the dedication and spirit of defiance that any protester must possess in the face of arrest or worse.”[2]
C’est l’affirmation du style de Obey Giant et la disparition du 99% qui universalise la représentation. Le regard du lecteur fait le reste.
Mais il y a par ailleurs trois choix très clairs dans la représentation du protestataire 2011.
Le premier est de reprendre une figure générique de l’émeutier de la dernière décennie. Les photos de manifestants masqués ont saturé les colonnes du monde entier, des « encapuchados » latino américains, aux black blocks plus européens. Nombre de gouvernements ont d’ailleurs fait voter des lois pour interdire ces masques, foulards et autres cagoules. Les printemps de 2011 sont donc inscrits clairement dans cette filiation. Nous sommes loin des figures emblématiques des révoltes anciennes, figures souvent féminines, criant leur colère à visage découvert.
C’est l’émeutier et non l’émeute générique qui est représentée, contrairement au « Riot dog » grec de 2008-9, le chien jaune « kanellos », symbole de « esprit de l’émeute », héro de vidéos scénarisées et présent sur tous les murs. [3]
Le second choix est de proposer un gros plan et non un portrait en pied. Cette fois ci nous nous écartons des symboliques de l’action que nous ont proposées d’autres artistes comme Bansky. Le protestataire 2011 ne brandit ni drapeau ni cocktail Molotov ni même un bouquet de fleurs.
Le troisième choix, exposé par l’artiste lui-même sur son site, est de concentrer l’action et le sens sur « l’intensité du regard ».
“I felt there was a powerful contrast between the intensity of her eyes and her unthreatening yellow knit beanie. I wanted the protester to come across as serious, but not scary. Most of the protesters I’ve met are normal, idealistic, young adults, so I thought the “person next door” feel was important.” [4]
Cette intensité du regard enracine la figure du protester dans une subjectivité singulière qui disparait dans une autte figure générique de l’année, celle du masque de Guy Fawkes [5]popularisé par les Anonymus et croqué aussi par Obey Giant dans une reprise de son poster en faveur d’Obama.


Autrement dit l’anonymat volontaire du masque ou du foulard devient le symbole ultime de la révolte et le regard le seul médium-message du sens de cette révolte. Est-ce si surprenant ? Une autre image au regard intense s’est déjà imposée au tournant du siècle, celle, cagoulée, du Sous commandant Marcos. Elle est devenu, sous d’autres latitudes, la marque de la révolte des « Pussy Riot »contre Poutine.
En 2012, le Time et Obey Giant ont-ils déjà imposé un standard ? On peut le penser au vu de cette Une consacrée au mouvement étudiant québécois en mai de cette année:
Le portrait du Protestataire 2011, « person next door » d’Obey Giant, apparait ainsi comme celui de cette “singularité quelconque” annoncée par Giogio Agamben dans La communauté qui vient :
La singularité quelconque, (…) qui rejette toute identité et toute condition d’appartenance, est le principal ennemi de l’Etat. Partout où ces singularités manifesteront pacifiquement leur être commun, il y aura une place Tienanmen et, tôt ou tard, les chars d’assaut apparaîtront.[6]
PS : merci à celles et ceux qui par leurs conseils et leurs critiques ont permis cette réflexion : C.B. alias Luigi, R.B. et U.R.
[1] On remarquera au passage que si la filiation par le printemps arabe est mise en avant par le Time, le mouvement des Indignados est passé sous silence.
[2] http://obeygiant.com/headlines/shepard-fairey-time-cover
[3] http://berthoalain.wordpress.com/2010/05/09/kanellos-lesprit-de-lemeute/
http://berthoalain.wordpress.com/2010/05/10/kanellos-riot-dog-saffiche-mai-2010/
www.facebook.com/pages/Riot-Dog/112204342124708
[4] http://obeygiant.com/headlines/shepard-fairey-time-cover
[5] Catholique anglais, instigateur de la Conspiration des Poudres, exécuté en 1606.
[6] Giorgio Agamben, La communauté qui vient, théorie de la singularité quelconque, Le Seuil, 1990, page 90









Bonjour et merci pour ce billet. Je vous signale aussi l’article de Béatrice Fraenkel sur l’affiche Hope réalisée par Shepard Fairey, où on comprend bien le positionnement et les stratégies de l’agence Obey Giant : http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=GRADH_011_0118
Merci pour cette analyse! Toutefois, je trouve que la formule d’Agamben, déjà bien loin de nous (1990), ne s’applique que partiellement à cette série iconographique. Si je reprends les principaux éléments de votre commentaire, notamment la remarque sur le visage autrefois découvert des manifestants, ce qui me frappe dans le choix figuratif de Shepard Fairey, c’est plutôt la continuité du principe du masquage, qui relie la couverture du Time avec le motif fétiche des Anonymous. Tout se passe comme si les manifestants, fussent-ils pacifiques, étaient désormais perçus par les pouvoirs publics à l’instar des activistes d’autrefois, et devaient appliquer les mêmes règles de protection de leur anonymat que ceux qui étaient alors considérés comme des hors-la-loi.
Est-il encore légitime d’être d’un autre avis que son gouvernement? De referendums évaporés en manifestations dispersées, de violences symboliques en brutalités policières, en passant par les négations les plus variées («Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s’en aperçoit»), il semble que les Etats supportent de moins en moins l’expression publique d’une altérité. La dissimulation volontaire de la couverture de Time n’est-elle pas celle qu’impose aujourd’hui le comportement de démocraties incertaines?
Les Etats supportent de moins en moins l’expression publique de l’inclassable parce qu’il met à nu la péremption des dispositifs de classification et de catégorisation sociales, idéologiques ou politiques en grande partie hérités de la période close au début des années 90.
C’est en ce sens que je trouve que le texte d’Agamben est assez prémonitoire, comme le mouvement de la jeunesse chinoise à Tienanmen assez anticipateur d’autres mouvements que nous avons connus depuis.
Il y a des décennies, le foulard fut une protection bien dérisoire contre les gaz lacrymogènes.
Palestinienne, colombienne, kurde ou californienne, cette protection de l’anonymat face au danger d’arrestation et de poursuites judiciaires est devenue en moins de dix ans le symbole mondial de l’affrontement d’une génération et des pouvoirs.
En ce sens, le regard de l’artiste est d’une grande pertinence.
Les deux plus qu’il apporte, celui de la banalité du personnage (“next door” et non personnage mythique sinon historique)et celui de l’intensité du regard (accusateur), donnent à son image plus de sens que le masque des Anonymus dont je ne conteste pas la contemporanéité.
Pour avoir passé des heures à regarder des vidéos amateurs d’émeutes, c’est à dire à regarder l’émeute du point de vue des émeutiers, je me suis convaincu que ces images étaient un langage alternatif aux mots qui ne pouvaient être prononcés faute d’interlocuteurs politiques ou institutionnels.
Ce que je trouve remarquable dans le travail de Shepard Fairey, c’est qu’il dit avec une image plus de choses que bien des analyses savantes et que surtout, il me restitue le “regard manquant”, celui qui est de l’autre côté des vidéos amateurs mises en ligne sur Youtube.
La masque des Anonymous sous la forme que nous connaissons date quand même de 30 ans. V for Vendetta a commencé à être publié en 1982 dans la revue britannique de comics Warrior et le masque a même été en couverture de celle-ci en juillet 1983.
@ Alain : Merci pour ton billet tout à fait édifiant sur ce qui pourrait être la perpétuation d’un artifice de défense du manifestant, mais non plus en effet contre les gaz policiers mais contre les images… Ou plutôt contre les capacités d’analyse d’image à des fins de mutualisation d’information sur les manifestants (on peut imaginer que cela soit plutôt destiné aux leaders mais tout manifestant peut être concerné) et ce par le développement de la reconnaissance faciale. Comme le notait Sylvain Maresca ici-même dans son billet “La foule des individus” (http://culturevisuelle.org/viesociale/3601), l’individu contemporain (manifestant qui plus est) doit non plus tant lutter contre les gaz ou même l’identification par le signalement visuel sur le moment (des “meneurs”) mais également contre l’association faite à partir de l’image numérisée de son visage (http://culturevisuelle.org/viesociale/3532) (et on pourra étudier à ce propos également ce qui s’est passé en Angleterre l’été dernier avec les images de vidéosurveillance (…oh pardon de vidéoprotection (cf. Loppsi2)…) diffusées par la police.
@ André : Les normes drastiques actuelles de nos photos d’identités ne nous renvoient-elles pas en effet aux premières normes édictées pour le portrait photographique… pour le portrait d’identité judiciaire ?! Si Bertillon photographiait ainsi des individus ayant eu maille à partir avec la police, aujourd’hui chaque citoyen est sommé de se conformer à cette étape destinée auparavant aux individus arrêtés. Tout citoyen est un justiciable donc mieux vaut prendre les devants, c’est le mot d’ordre !…
Mais au-delà de ce versant policier de maîtrise du visage, ce qui me paraît intéressant à analyser c’est l’agrégation des contenus issus de la reconnaissance de visage dans les images numériques liés aux applications “ludiques” (cf. le Livre bleu du Gixel de 2004 : http://bigbrotherawards.eu.org/article626.html) qui fleurissent un peu partout (voir à ce propos le billet de Sylvain intitulé “L’appât”, http://culturevisuelle.org/viesociale/3628) et le pendant de cette agrégation, les “tentatives d’élusion”, les stratégies mises en place (par les artistes ou bien les personnes attentives à cette dissémination de l’image de leur visage) pour échapper à la reconnaissance.
Pour avoir participé autrefois à quelques manifestations, cela fait quand même un bon moment que les émeutiers dissimulent leurs visages. C’était d’ailleurs souvent, dans les contrées où manifester ne supposait pas que l’on mette sa vie en jeu, la différence entre les manifestants et les émeutiers.
Je me demande si en se focalisant sur la dimension policière de l’anonimous, on ne passe pas à coté de l’engagement politique de cette couverture. En choisissant un dénominateur commun, le masque, à des mouvements aussi différents en apparence que les printemps arabes, la crise grecque, Moscou, Occupy Wall Street ou la révolte des étudiants québécois (qui n’est pas citée en couverture du Time), cette image nous indique que ce n’est pas le fait du hasard si ces évènements se déroulent en même temps.
De ce fait, contrairement à Alain Bertho, j’aurais tendance à pense que c’est bien l’émeute en tant que fait générique et non l’émeutier qui est symbolisée ici malgré le titre “The Protester”.
Dans le portfolio de Peter Hapak qui accompagne cette Une, le Time décline non plus le mais les visages du “protester”. Si les visages découverts retrouvent de leur individualité, le fond, strictement monochrome, les extrait volontairement de leur environnement pour 1-souligner leurs similitudes et 2-les “élever” au rang de “protester” comme nous apprend l’auteur:
“Each subject was photographed in front of a white or black background — eliminating their environments but elevating their commonality to that of “Protester”
Le protestataire ne peut être ici reconnu qu’en dehors de la rue, du mouvement, de l’espace que son corps s’approprie.
Le photographe a par ailleurs demandé à ses modèles d’apporter des “mémentos of protests” (traduisible par “objets souvenirs”?). Là où le geste se veut individuel, c’est à nouveau le symbolique qui l’emporte: un téléphone, un projectile (balle, lacrymogène), un ordinateur… Le téléphone (un iphone précisément), est d’ailleurs convoqué plusieurs fois par des “protesters” différents.
Les “mères” des victimes sont quand à elles représentées strictement avec l’image de leur fils disparu. Elles sont ainsi convoquées en tant que “mère de” plutôt qu’en “protester” elle-mêmes…
Enfin, les photos sont présentées souvent par deux, dans un jeu de combinaisons qui tend à souligner les différences et les contrastes plutôt que la “commonality”. Ainsi, parmi les représentants de la protestation selon le Time, on trouve également des membres du Tea Party… accolés à une manifestante égyptienne par exemple.
L’universalité de la contestation semble soudain bien illusoire quand elle met côte à côte des protestataires aux valeurs si différentes. Les similitudes seraient elles à chercher ailleurs que dans l’image? Ou bien des distinctions doivent-elles être faites?
Le portofolio:
http://lightbox.time.com/2011/12/14/person-of-the-year-2011-protesters-2/?iid=lb-gal-viewagn#1