Fête annuelle du Korè au Mali

Par Jean-Paul Colleyn - 13 septembre 2010 - 10:30 [English] [PDF] 

Cérémonies du Korè. Safè, Mali, 2005. Photogramme du film Retour à Kankole. J-P. Colleyn et C. De Clippel

L’initiation au Korè est la phase destinée à construire, au niveau du sujet et du groupe, l’identité masculine1. Partout où le Korè existe, un garçon doit “être tué au Korè,” faute de quoi, considéré comme appartenant au monde des femmes et des enfants incirconcis, il serait obligé de quitter le village. Une initiation Korè, même édulcorée, existe encore dans des villages majoritairement musulmans. Dans ces villages, on ne dit plus que le Korè est un culte (jo) et les masques, les objets forts (boliw) et les sacrifices ont souvent disparu. Le Korè n’est le stade ultime d’un véritable cursus initiatique comme le croyait Dominique Zahan. Tous les sept ans, une classe d’âge de garçons est “tuée au Korè“. Par ce pseudo-sacrifice, ils prouvent leur qualité d’hommes courageux (cè fariw), car, bien évidemment, personne ne les informe qu’il s’agit d’un simulacre.  Lorsqu’ils ressuscitent sous une identité adulte, les initiés doivent renoncer aux privilèges de l’enfance. Avant d’être autorisés à rentrer au village en tant qu’hommes accomplis, ils vivent pendant une semaine en brousse, sous le contrôle de trois aînés qui leur font subir des brimades et des humiliations2. Ils ne protestent jamais, car ils souhaitent ardemment être respectés comme des hommes à part entière, veulent prouver leur bravoure et savent qu’ils deviendront eux-mêmes des aînés. Pendant cette retraite en brousse, ils reçoivent une instruction dans les domaines de la médecine par les plantes, de la sexualité, du cycle de la vie, et des obligations envers leurs aînés et ancêtres. Après l’initiation au Korè, les initiés, maintenant hommes accomplis peuvent choisir de s’affilier à d’autres sociétés d’initiation pour augmenter leur pouvoir.

Comme Zahan l’a montré, les initiés du Korè sont affectés à différentes classes ayant chacune leurs symboles et leurs masques. À la fin de la retraite en brousse, quand les initiés rentrent au village, certains portent les masques correspondant aux animaux qu’ils incarnent. On distingue ainsi les Surukuw (hyènes), les Jaraw (lions) et les Sulaw (singes).

archives Galerie Mombrison

archives Musée de l'Homme

Les masques Surukuw, plus anthropomorphes que réalistes, ont tous les mêmes caractéristiques. Ils présentent un front proéminent très bombé. Une crête stylisée se dresse sur le sommet du crâne. La crête de l’hyène est prélevée par le chasseur, dès qu’il a achevé la bête, afin d’une part, d’échapper à son nyama mortel, d’autre part d’utiliser cette force pour la confection d’objets “forts”, boliw ou siriw. Le long museau, avec une bouche rectangulaire ou carrée est, avec le front bombé, le trait le plus remarquable de ce masque. Des traits représentant des scarifications soulignent souvent le style épuré du masque. Parfois, notamment dans la région de Ségou, la mâchoire supérieure est ménagée de telle sorte qu’elle puisse servir de poignée au porteur3.

Les masques passent pour chargés d’énergie et lors de leur consécration, ils reçoivent des sacrifices sanglants. Apparemment, ils étaient aussi rituellement lavés. Observant une cérémonie d’initiation au Korè à Diana (canton de Diedugu, subdivision de Dioïla, Cercle de Bamako) en 1957, Dominique Zahan signale qu’au septième jour, les porteurs de masques Surukuw lavent leurs masques pour enlever l’ancienne “peinture”, puis les repeignent grossièrement avec de la chaux (gwala), des cendres blanches, de la terre rouge et du sang. Quelques jours plus tard, cette peinture grossière est, à son tour lavée et on repeint les masques définitivement (Zahan, 1960). Durant leur exhibition, les porteurs de ce masque adoptent le plus souvent une position fléchie, en s’appuyant sur deux bâtons courts, qui prolongent leurs avant-bras. Le symbolisme de l’hyène, très complexe, varie considérablement selon le contexte, mais dans le cadre de la société du Korè, l’hyène représente le plus vraisemblablement les efforts de l’initié pour parfaire ses connaissances secrètes.

Les masques Jaraw révèlent le caractère imaginaire des fauves invoqués par les rituels : bien que “lions”, leur robe est tigrée ou tachetée comme celle de la panthère.

Les masques Sulaw qui s’inspirent d’un singe assez rare, le colobe noir, ont été pour la première fois mentionnés par l’Abbé Henry, qui les a photographiés vers 1900 (Henry, 1910). Dans leurs ébats, ces masques sont accompagnés de porteurs de fouets, de porteurs de torches et de musiciens. D’autres rites importants se déroulent dans le bois du Korè. Le principal a pour objet de faire venir la pluie, à la fin de la saison sèche. Le tonnerre serait le signe d’un combat entre le Korè et le ciel, conçu comme une expression de Dieu. Il ne s’agit pas d’une guerre, mais plutôt d’un jeu qui implique de grands savoirs. Le bois sacré est sévèrement interdit aux non-initiés qui sont censés savoir que s’ils s’en approchent indûment, ils seront chassés “comme du gibier”. Dans le bois, il y a une poterie contenant de l’eau lustrale et quelques autels sous la forme de pierres rouges et blanches et de la racine dénudée d’un majestueux caïlcédrat (jala; Khaya senegalensis). Lors des sacrifices, le chef du Korè apporte également des autels portatifs qu’il conserve dans sa case.

Le mot “Korè” est interdit : il doit être caché sous un autre nom, ce qui rend d’ailleurs l’enquête horriblement difficile. La plupart du temps, on parle de la “brousse des hommes”, tandis que pour “procéder à l’initiation”, on dit “creuser le trou”. Le rituel du Korè le plus spectaculaire se déroule lors des funérailles d’un membre éminent de la société. Les funérailles d’un “mort du Korè” sont les plus prestigieuses et les non-initiés en sont exclus. Lorsque l’on “bat le Korè, les hommes dans la force de l’âge (kamalen-baw) se fouettent les uns les autres et simulent des combats avec des torches. Les initiés prétendent connaître les onguents préventifs contre les brûlures. À Touna, des aînés m’ont fièrement montré les cicatrices laissées par les duels au fouet. Les tambours du Korè (dunubaw) mesurent plus d’un mètre de long et le batteur, assis sur son instrument, le frappe de la main droite à l’aide d’un bâton coudé tandis qu’il manie de l’autre une cloche (kenge) à battant externe, sous forme d’une bague passée autour du pouce.

Les bouffons, Korèdubaw ou Korèjugaw forment encore une classe à part, souvent émancipée en société autonome, qui intervient en toutes les occasions de la vie sociale. L’étymologie “Vautour du Korè” (Korè-duga), proposée par les informateurs de Zahan n’est aujourd’hui pas toujours confirmée. Par leurs parodies, les Korèdubaw tournent en dérision toutes les figures du savoir et du pouvoir qui lui est associé. Ils se moquent des marabouts, en égrenant comme un chapelet leur collier de fèves rouges et blanches (ngo, Canavalia ensiformis), les talibés en mangeant indistinctement les dons de nourriture accumulés dans leurs écuelles lors de leurs quêtes, les chasseurs et les guerriers en mimant le mitraillage avec des jouets de bois, les sofaw (guerriers à cheval) en enfourchant des chevaux factices. Parfois ils arborent un masque cheval ou un masque hyène. Le même centre d’initiation au Korè fonctionne pour plusieurs villages. Le poste de chef du Korè tourne entre les différentes familles fondatrices. C’est une charge lourde qui s’impose à un individu et implique le respect de nombreux interdits, dont la chasteté rituelle. À l’issue d’une consultation divinatoire, la charge est “imposée par Dieu”, sans que l’intéressé soit consulté et il est littéralement capturé et investi de force comme chef du Korè. Cette société d’initiation affirme vigoureusement le respect dû aux aînés et le caractère égalitaire de la classe d’âge, laquelle peut, dans les faits, comprendre des individus présentant sept ans de décalage. Comme signe d’une solidarité indéfectible, les membres d’une même promotion sont déclarés “jumeaux”.

Références

  • Colleyn, Jean-Paul. 1975.”Sur le chemin du village: l’initiation au Koro minyanka”. Journal de la Société des Africanistes, vol.45, n.1-2, 115-25.
  • Henry, Abbé Joseph, 1910 L’âme d’un peuple africain, les Bambara. Bibl. Anthropos, Munster i. W., Paris, Picard.
  • Zahan, Dominique, 1960     Sociétés Initiation de Bambara, le Ntomo, le Korè. Paris-La Haye: Mouton.
  1. La seule femme à faire partie de la société, la “donneuse d’eau”, est une mère de jumeaux. C’est elle qui se charge de faire parvenir aux “nouveaux morts du Korè“, quelques plats cuisinés pendant leur retraite. []
  2. En fait, plusieurs villages ont adopté le Korè comme interdit, après que plusieurs initiés sont morts lors de ces épreuves. []
  3. Une pièce du Musée de l’Homme (MH 54 19 1 originaire de Kolokani présente la particularité d’une longue figure triangulaire et d’une bouche largement ouverte bien que visible seulement de profil. []

Les commentaires sont fermés